2. Le service de l’Église


Un jour, Valère eut vent du projet d’une église voisine qui voulait lui enlever Augustin pour en faire l’évêque du lieu. Il s’empressa de cacher son prêtre en lieu sûr ; et il écrivit une lettre confidentielle à Aurèle, le primat de Carthage, en lui demandant la permission d’ordonner Augustin évêque sur place. Augustin devenait ainsi évêque d’Hippone pour quelque 35 ans (395/6-430) d’activité débordante.
C’est une longue période qu’il est commode de subdiviser suivant les combats doctrinaux qu’Augustin dut livrer : contre le dualisme manichéen, de 387 à 400 (mais de façon épisodique) ; contre le schisme donatiste, de 400 à 412 (en réalité dès le début de sa prêtrise et jusqu’en 420), contre le paganisme, de 412 à 426 (années de rédaction de La Cité de Dieu), contre le pélagianisme, de 412 à 430.
Mais cette répartition a le grave inconvénient d’induire une image d’Augustin pourfendeur d’hérétiques, toujours en lutte contre les multiples déviances religieuses de son époque. Il affronta, en effet, ces affaires qui étaient des urgences pastorales, mais au milieu de bien d’autres occupations quotidiennes. Il se plaignait souvent des multiples corvées de sa charge, tout en s’y dévouant sans compter.
Ses matinées étaient occupées par l’« audience épiscopale » , où il devait arbitrer de misérables conflits et chicanes entre chrétiens. Il devait aussi intercéder auprès des autorités civiles, faire antichambre et parfois se faire éconduire par des fonctionnaires sans avoir obtenu gain de cause.
Il avait le souci des pauvres ; et Dieu sait s’il y en avait ... Il disait avec tristesse : « Il ne convient pas à l’évêque de faire réserve d’or et de repousser la main du mendiant. Chaque jour, il y en a tant qui quémandent, tant qui gémissent, tant d’indigents qui nous interpellent, il y en a tant que nous en laissons beaucoup dans leur détresse, parce que nous n’avons pas de quoi donner à tous » (Sermon 355) ...

Le pasteur d’âmes

Successeurs des apôtres, les évêques sont les pasteurs, les bergers des brebis, mais sous l’unique Berger qui est le Christ : « Frères, nous vous gardons en vertu du service qui est le nôtre ; mais nous voulons être gardés avec vous. A votre égard nous sommes comme des bergers, mais avec vous nous sommes des brebis ; à votre égard, du haut de cette estrade, nous sommes comme des enseignants ; mais sous cet unique Maître, à cette école, avec vous nous sommes des condisciples » (Commentaire du psaume 126).
« Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien » : la formule a été canonisée par le concile Vatican II, Constitution Lumen Gentium, 32. En voici le contexte.
Au jour anniversaire de son épiscopat, avant d’offir un repas à ses « compagnons les pauvres », Augustin leur disait : « Pourquoi est-ce que je vous parle, pourquoi suis-je assis ici, pourquoi est-ce que je vis, si ce n’est pour que nous vivions ensemble chez le Christ ? Voilà mon désir, mon honneur, ma gloire, ma joie, voilà mon domaine ! Que vos prières me viennent en aide, afin que Celui qui a daigné me conférer ce fardeau daigne le porter avec moi. Lorsque vous priez comme cela, vous priez aussi pour vous ; car mon fardeau n’est autre que vous. Mais, si je suis effrayé par ce que je suis pour vous, je suis rassuré par ce que je suis avec vous. En effet, pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien : le premier titre est celui d’une charge assumée, le second celui de la grâce ; le premier signale le danger, le second indique le salut » (Sermon 340).

L’assemblée liturgique

La fonction propre de l’évêque est le service de la Parole et du Mystère de Dieu (1 Co 4, 1) : la prédication et la célébration eucharistique, dans l’assemblée liturgique, en Église.
Ce n’est pas un « lieu théologique », comme disent les théologiens, parmi d’autres. C’est le site même de la vie chrétienne, le centre où tout se passe, d’où tout rayonne : l’interprétation christique des saintes Écritures, la célébration du Corps du Christ, eucharistique et ecclésial, l’initiation des chrétiens, leur incorporation au Christ, leur édification spirituelle (au sens fort), leur croissance dans l’intelligence de la foi.
Nous appartenons tous à une unique grande maison, disait Augustin, nous avons le Seigneur pour seul Père de famille. « En vous expliquant les saintes Écritures, c’est comme si nous rompions des pains pour vous : ce que je distribue n’est pas à moi. Ce que vous mangez, je le mange aussi ; ce dont vous vivez, j’en vis. Nous avons la même réserve commune au ciel, car c’est de là que vient la Parole de Dieu » (Sermon 95).
On estime qu’Augustin a prêché quelque 8000 fois, plus de 200 fois par an. Il prêche la Bible, c’est-à-dire le Christ. Car tout y résonne le Christ, dit-il. L’Église est l’ « école du Christ » ; la bibliothèque en est la Bible ; la prédication est une explication de texte, comme on en fait à l’école. Mais le Maître unique en est le Christ : « Écoute avec moi, je ne dis pas : écoute-moi, mais : avec moi ; car dans cette école nous sommes tous des condisciples ; le ciel est la chaire de notre Maître » (Sermon 261).

Le pain quotidien

La vie quotidienne et annuelle d’Augustin était rythmée par la liturgie. Il célébrait l’Eucharistie chaque jour avec les fidèles de sa communauté. C’était leur pain quotidien : « Donne-nous notre pain de chaque jour : la demande peut concerner la nourriture corporelle qui nous est nécessaire, mais aussi la nourriture spirituelle qui nous est tout aussi indispensable. C’est l’Eucharistie pour les « fidèles », c’est-à-dire les baptisés, ceux qui ont reçu le « sacrement de la foi » . C’est aussi la Parole de Dieu incarnée dans les saintes Écritures : "les lectures que vous entendez chaque jour à l’église, c’est le pain quotidien ; les hymnes que vous chantez, c’est le pain quotidien ; car tout cela est nécessaire au cours de notre voyage ici-bas. C’est notre viatique.
En revanche, lorsque nous aurons rejoint la Patrie, nous n’aurons plus besoin de livres, nous verrons la Parole elle-même, nous entendrons la Parole elle-même, nous la mangerons, nous la boirons, comme les anges le font actuellement. Les anges ont-ils besoin de livres, de commentateurs ou de lecteurs ? Non, c’est en voyant qu’ils lisent, car ils voient la Vérité elle-même ; et ils s’abreuvent à la Source elle-même, dont nous recevons ici-bas des gouttes de rosée
» (Homélie 35 sur saint Jean).

Pâques

Chaque année, Augustin célébrait, dans sa paroisse d’Hippone, la grande solennité de Pâques qui commençait par la sainte quarantaine (le carême). Il assurait personnellement la formation des catéchumènes, des adultes qui s’étaient portés candidats au baptême. C’était une sévère retraite de pénitences, de jeûnes et d’instructions. Augustin leur apprenait et leur expliquait le Symbole de la foi et la Prière du Seigneur : les deux manuels du chrétien qu’ils devaient apprendre par cœur, professer solennellement et méditer ensuite chaque jour de leur vie.
Venaient alors les trois jours très saints du Crucifié, de l’Enseveli, du Ressuscité (Lettre 55, 24) ; et la veillée pascale : « la mère de toutes les saintes veillées, au cours de laquelle le monde entier veille » (Sermon 219). Il fait nuit ; mais les lampes brillent et mettent nos yeux en joie.
Augustin commence par exhorter l’assemblée en disant, par exemple : « Veillons et prions, afin de célébrer cette veillée extérieurement et intérieurement. Que Dieu nous parle en ses lectures. Parlons à Dieu en nos prières. Si nous écoutons ses paroles avec docilité, Lui que nous prions habite en nous. Il illumine nos esprits, comme l’éclat de ces lampes-ci illuminent nos yeux en joie » (Sermons 219 et Guelf. V, 2).
La veillée se déroule alors alternant lectures bibliques et chants de psaumes, comme de nos jours ... depuis la réforme liturgique. Célébration de la lumière et du passage. On lit le début de la Genèse : « Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut » ; on lit le récit du passage de la Mer rouge dans l’Exode, ch. 14 ; on lit des passages des prophètes. On célèbre dans la nuit le Jour qui va venir : c’est le Christ ressuscité, passé de la mort à la vie. En lui tous les saints, tous les fidèles, tous ceux à qui s’adresse saint Paul : « Autrefois vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur » (Ep 5, 8), tous font le passage de la mort à la vie, de la nuit au jour et deviennent eux-mêmes le Jour dans le Christ.
La liturgie de la Parole achevée, les simples catéchumènes, ceux qui ne se sont pas encore décidés à franchir le pas, sont congédiés ; et les candidats au baptême sont conduits en procession au baptistère, pour y être plongés dans le « bain de la renaissance » (Tite 3, 5), au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Ils renaissent ; ils sont vêtus de blanc ; ils sont oints de l’huile sainte de l’Esprit ; et ils participent à l’Eucharistie. Baptême, Confirmation et Eucharistie sont indissociablement le sacrement ou le mystère (c’est pareil) de l’initiation chrétienne, du devenir chrétien à part entière..
Mais les renés (les enfants nouveau-nés de l’Église) ne connaissent pas encore le sens du mystère auquel ils ont participé pour la première fois. C’est au matin de Pâques, lorsqu’ils sont réunis dans le chœur, au cours de la célébration eucharistique, qu’Augustin le leur explique.

LaTable du Seigneur

« Ce pain que vous voyez sur l’autel, sanctifié par la Parole de Dieu, est le Corps du Christ. Cette coupe, sanctifiée par la Parole de Dieu, est le Sang du Christ. Par ces éléments le Seigneur Christ a voulu nous confier son Corps et son Sang qu’il a versé pour nous en rémission des péchés. Si vous les avez bien reçus, vous êtes ce que vous avez reçu ; car l’Apôtre dit : « Nombreux, nous sommes un seul pain, un seul corps » (1 Co 10, 17). C’est ainsi qu’il explique le mystère de la Table du Seigneur ...

« Si donc vous êtes le Corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui est posé sur la Table du Seigneur, c’est votre mystère que vous recevez. A ce que vous êtes vous répondez “ Amen ”, et en répondant vous souscrivez. Tu entends, en effet, “ le Corps du Christ ”, et tu réponds “ Amen ” : Oui, c’est vrai. Sois le membre du Christ, afin que ton Amen soit vrai » (Sermon 227).

Le Christ consacre sur sa table le mystère de notre paix et de notre unité ; et cette unité est celle de l’Église universelle :

« Tous les pains déposés ici, sur l’autel, ne sont qu’un seul pain ; tous les pains qui sont déposés aujourd’hui sur les autels du Christ dans le monde entier ne sont qu’un seul pain » (Sermon Guelf. 7).

Et cela tout au long de l’histoire, depuis Abel jusqu’à la fin des temps. A Caïn disant : « Suis-je le gardien de mon frère ? », Dieu répliqua : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi » (Gen. 4, 9). « Oui, le sang du Christ a une grande voix sur la terre, puisque toutes les nations en le recevant répondent »amen». Telle est la voix claire du sang, que ce sang lui-même exprime par la bouche des fidèles rachetés par ce même sang » (Contre Faust, XII, 10).

Formation spirituelle

Les quinze jours de la semaine sainte et de la semaine pascale étaient officiellement fériés. Augustin en profitait pour continuer la formation des nouveaux fidèles.
Le matin, au cours des messes de la semaine pascale, on lisait les divers témoignages évangéliques sur la résurrection du Christ et Augustin les commentait ; l’après midi, nouvelle assemblée dans laquelle il avait le choix des textes. Une année, il choisit la première lettre de saint Jean, « si douce à ceux qui ont la bouche du cœur saine pour goûter le pain de Dieu et si vénérée dans l’Église de Dieu, parce qu’elle est l’éloge de l’amour ». « Dieu est amour, dit saint Jean ; il a envoyé son Fils unique dans le monde, pour que nous vivions par Lui. Voilà l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est Lui qui nous a aimés (1 Jn, 4, 9-10). C’est là la racine de l’amour, le principe fondamental de l’amour fraternel : « Aime et fais ce que tu veux ! Tu te tais, tais-toi par amour ; tu cries, crie par amour ; tu corriges, corrige par amour ; tu épargnes, épargne par amour ; que la racine de l’amour soit en toi ; de cette racine ne peut surgir que du bien » (Homélie 7, 8).

A Carthage et ailleurs

L’octave pascale achevée, les nouveaux baptisés quittent leur vêtement blanc pour vaquer à leurs occupations ordinaires. Et Augustin peut quitter Hippone ; il se met en route pour des tournées pastorales ou des visites aux sièges voisins. Mais c’est surtout à Carthage que les assemblées conciliaires, les conférences épiscopales, l’appellent régulièrement, une vingtaine de fois en trente-cinq ans : il s’y occupe avec ses collègues des affaires de la chrétienté africaine. Il séjourne là parfois longtemps ; il prêche souvent ; et surtout il travaille en concertation avec Aurèle, le primat, le président de la conférence épiscopale.
Selon le chanoine Gustave Bardy, grand connaisseur : « Aurèle n’est pas un grand savant ; il ne publie pas d’ouvrage ; il fait volontiers prêcher son collègue d’Hippone ... mais c’est un homme d’action et un administrateur consommé ; dans les conciles qui sont régulièrement tenus pendant toute la durée de son épiscopat, il suggère à ses collègues des décisions sages et prudentes pour le gouvernement de leurs Églises et pour la conduite à tenir envers les dissidents ; il a une haute idée des droits et des devoirs de sa charge et il ne laisse à personne le soin de le remplacer. Mais, ami fidèle et dévoué d’Augustin, il a pleine conscience du partage des rôles qui doit se faire entre eux : il laisse à son collègue les initiatives intellectuelles, les livres à écrire, les lettres circulaires à rédiger, les grands discours à prononcer, les discussions à soutenir ; il se réserve les initiatives administratives, c’est-à-dire que, dans la plupart des cas, il met en œuvre les idées que lui a suggérées l’évêque d’Hippone. Les autres évêques africains de ce temps se contentent d’être des agents d’exécution ...».
Ce n’est pas très gentil pour ceux-ci qui n’étaient pas tous des médiocres, notamment les proches d’Augustin : Alypius de Thagaste, Possidius de Calama, Evodius d’Uzalis, Sévère de Milev ... Mais il faut bien convenir que la très grande majorité du nombreux épiscopat catholique africain ne se présente à nous qu’en pâles silhouettes.

Le théologien de service

Augustin est, sans conteste, l’ « intellectuel » de cet épiscopat. Quand il devient évêque il a déjà à son actif une œuvre philosophique et théologique considérable ; il a déjà bien engagé les controverses avec les manichéens et les donatistes. Ses collègues savent qu’ils peuvent compter sur lui ; et ils ne lui disputent manifestement pas ce rôle doctrinal. On le sollicite de tous côtés ; et il ne se dérobe pas au « service de charité » qu’il estime devoir, non seulement à chacun, mais aussi à l’Église, notre mère.
Quand Aurèle a quelques démêlés avec des moines qui, se réclamant des conseils évangéliques, veulent s’adonner exclusivement à la prière et se refusent au travail manuel, il demande à Augustin de leur répondre. Augustin obéit — dans l’opuscule intitulé Le travail des moines — en commentant tous les textes de Paul relatifs au travail des mains. Et il ajoute, prenant à témoin le Seigneur Jésus, qu’en ce qui concerne son confort personnel, il voudrait bien pouvoir travailler de ses mains tous les jours aux heures fixées, comme c’est établi dans les monastères bien réglés, et disposer des heures libres pour lire, prier ou traiter d’un passage des Lettres divines, plutôt que devoir affronter les confusions tumultueuses des affaires d’autrui qu’il faut trancher par un jugement ou tâcher de régler par une intervention aléatoire.
Quand un jeune diacre, qui répond au beau nom de Deogratias et qui est chargé de l’accueil des candidats au catéchuménat, lui fait part de ses difficultés et de sa morosité, Augustin lui prodigue les encouragements dans La première catéchèse ou Catéchèse des débutants ; celui-ci entre autres que j’offre à tous les catéchistes :

« Si nous sommes fatigués d’avoir à répéter constamment des banalités faites pour de petits enfants, adaptons-nous à eux avec un amour fraternel, paternel et maternel ; et, quand nous serons en union avec leurs cœurs, cela nous paraîtra neuf à nous-mêmes. Car la puissance de la sympathie est telle que, lorsque les auditeurs sont impressionnés par nous qui parlons et nous-mêmes impressionnés par eux qui apprennent, nous demeurons les uns dans les autres. Et ils prononcent en nous, pour ainsi dire, ce qu’ils écoutent ; et nous apprenons en eux, en quelque sorte, ce que nous enseignons. N’est-ce pas ce qui arrive d’ordinaire lorsque nous faisons visiter à des gens qui ne les avaient auparavant jamais vus des sites grandioses et beaux, soit en ville, soit à la campagne, devant lesquels nous passions sans agrément aucun, à force de les voir ? Notre plaisir ne se renouvelle-t-il pas dans le plaisir qu’eux tirent de cette nouveauté ? Et cela d’autant plus qu’ils sont davantage nos amis ; car plus ce lien d’amour nous identifie à eux, plus aussi redevient neuf ce qui avait vieilli à nos yeux ».

Il est facile et tellement agréable de faire cette expérience à Plouguerneau en promeneurs, aux bords de la mer, à Saint-Laurent, à Saint-Michel, au Grouanec, ou devant le phare de l’Ile-Vierge quand le soleil vient s’y pointer comme sur un « i » avant de se coucher ...
Il m’est, en revanche, impossible de vous faire visiter toutes les pièces du monument augustinien : plus de 800 sermons conservés, une correspondance de 300 pièces, quelque 100 ouvrages. Pour lire ces œuvres avec profit, il ne faut pas les prendre à plat comme elles se trouvent dans la « Patrologie latine » ou dans « La Pléiade » ; il est impératif de les remettre dans le relief de la vie ; car elles sont toutes œuvres de circonstances précises, suscitées par les besoins de la pastorale : prédication, correspondance, controverses... Vous devrez vous contenter ici d’une présentation très sommaire de quelques œuvres majeures.
On a représenté souvent Augustin assis à son bureau en train d’écrire. En voici un exemple tiré du tome XI, publié en 1700, de l’édition des œuvres complètes faite par les Bénédictins de Saint-Maur qui vivaient et travaillaient à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés de Paris. C’est une belle gravure d’après un dessin de Jean-Baptiste de Champaigne, le neveu de Philippe.
L’Esprit saint, sous la forme de la colombe, met le feu à la tête d’Augustin (nouvelle Pentecôte ?). Augustin présente à Dieu et/ou à nous son cœur enflammmé (c’est son emblème iconographique depuis le XVe siècle).
Le livre sur le lutrin est ouvert au chapitre 5 de la Lettre de Paul aux Romains, verset 5 : « L’amour de Dieu est répandu en nos cœurs par l’Esprit saint qui nous est donné » (Augustin l’a cité plus de deux cents fois).
Bien qu’il ait les traits d’un gentil-homme plutôt jeune, Augustin est au soir de sa vie, puisqu’il rédige, en 428-429, sa lettre à Honoratus, évêque de Thiava (Lettre 228), sur la conduite à tenir en temps d’invasion. Il vient d’écrire : « L’amour vient de Dieu (Jn 4, 7). Prions donc qu’il nous soit donné par Celui qui l’ordonne ». C’est une variante de la prière célèbre : « Donne ce Tu ordonnes et ordonne ce que Tu veux » (Conf. X).
Il y a au bas du tableau un détail détestable aux yeux des bibliophiles et des bibliothécaires. Augustin a le pied droit sur un livre ouvert par terre ; même s’il s’agit de l’ouvrage d’un hérétique, cela ne devrait pas se faire !
En bons disciples d’Augustin, prêtons plutôt attention à l’exhortation de Fulgence, évêque de Ruspe (VIe siècle), citée en légende : « Quiconque désire obtenir le salut éternel, qu’il fasse lecture de ses œuvres, en priant humblement le Seigneur de miséricorde, afin de recevoir en lisant le même esprit d’intelligence qu’Augustin reçut pour écrire , et d’obtenir pour apprendre la même grâce d’illumination qu’il obtint pour enseigner » (De la vérité de la prédestination, II, 18).
Ce n’est pourtant pas dans cette posture qu’Augustin « fonctionnait » dans son bureau. Il n’écrivait guère lui-même, il dictait à ses secrétaires. Il était un virtuose de la parole, bien plutôt que de l’écriture.

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