...en Orient et en Occident Notre mission en Asie… et « chez nous »
Lettre n° 13 de Richard Lamoureux, Supérieur général
Cette lettre paraît peu avant le rapport du Supérieur général au Chapitre Général,[2011] qui aura pour titre « Communion et Mission ». Ce rapport offrira un panorama de la Congrégation telle qu’elle est aujourd'hui et poursuivra la réflexion sur la mission que je développe dans cette lettre.
Le 3 juin 1862, le Pape Pie IX bénit les oeuvres du P. d’Alzon
« Ainsi, derrière les Bulgares, vous avez la grande agglomération des Slaves schismatiques, dont les Bulgares ne sont qu'une branche, vous avez au moins soixante millions à convertir. Rien que cela! ... Savez-vous un des côtés actuels de Rome qui m'émeuvent le plus? C'est de rencontrer les évêques de tous les pays... et dans tous ces pays il y a d'immenses conquêtes à faire, et ce sont partout presque des pays de Missions, où les Oblates peuvent travailler. »
Novembre 1869, de Rome, Emmanuel d’Alzon à Mère Marie-E. Correnson
« Je vous vois portant le drapeau de Notre-Seigneur aux extrémités de l’Orient. Je ne vous donne pour limites du côté de Constantinople, au-delà de la mer Noire et de la mer Caspienne, que la grande muraille de la Chine... Eh ! bien, savez-vous que tout cela m’inquiète fort peu ? Savez-vous ce qui me préoccupe ? C’est que vous soyez des saintes... En voyant ici tant d’évêques missionnaires, je me demande pourquoi le monde n’est pas converti. Hélas ! parce qu’il faut encore plus de saints que nous n’en avons. »
22 Décembre 1869, de Rome, Emmanuel d’Alzon aux novices Oblates de l’Assomption
INTRODUCTION
Déjà en 1851, Emmanuel d’Alzon pensait à la mission universelle de sa nouvelle Congrégation, et encourageait Soeur Thérèse-Emmanuel O’Neill, r.a., dans ses efforts pour attirer des anglais vers l’Assomption en vue d’une fondation dans ce pays(1). Plus tard, en 1860, il enverra trois religieux en Australie, notre première communauté et première mission hors de France(2). Cette aventure missionnaire(3) s’ouvre encore dans une autre direction avec une fondation à Constantinople en 1863. L’expérience du Concile Vatican I sera décisive pour le fondateur et confirmera dans son esprit la dimension missionnaire du charisme de l’Assomption.
Cette lettre est la quatrième d’une série que j'ai consacrée aux trois priorités adoptées par le Chapitre Général de 2005 : la Mission d’Orient (« Un seul corps », 2006), la Pastorale des vocations (« Accompagner », 2008, et « Une force prophétique », 2009), et maintenant nos fondations en Asie. Même si le thème central de cette lettre est notre mission en Asie, cette priorité du Chapitre ne se comprend bien que dans le contexte de notre vocation missionnaire. Que veut-on exprimer quand on dit que les Assomptionnistes sont missionnaires ?
Bien que la rédaction de cette lettre relève de ma responsabilité, elle a été écrite avec l’aide de plusieurs et, plus particulièrement, de nos frères asiatiques vivant en Asie, ainsi que de ceux qui sont responsables de nos fondations dans ce continent. J’espère qu’elle pourra être utile { leur laborieux travail de fondateurs.
Cette lettre s'adresse aussi bien aux religieux qu’aux membres laïcs de notre famille religieuse. Mon but est de clarifier certains aspects de notre vocation commune et, en ce sens, elle poursuit la réflexion commencée dans « Une force prophétique ». De plus, sans perdre de vue la spécificité des deux vocations (de religieux vivant la vie consacrée en communauté et de laïcs, mariés ou non, vivant leur vocation missionnaire « dans le monde »), je souhaite offrir des suggestions concrètes pour promouvoir la mission aujourd'hui, spécialement dans ce grand continent asiatique.
L’ASIE, UN APPEL PRESSANT
Lors du Chapitre général de 2005 la Congrégation arrêta trois priorités sur lesquelles l’accent devrait être mis au cours des six années à venir. Le Chapitre expliqua pourquoi chacune de ces priorités avait une importance particulière pour nous en ce moment de notre histoire.
Si l’Assomption s’établit en Asie ce n’est pas en premier lieu parce qu'elle a choisi de le faire, mais parce qu’elle a discerné un appel auquel elle a voulu répondre. Le Chapitre (Actes, nº 65-75) a énuméré quelques-uns des éléments qui nous ont aidés à reconnaître cet appel :
Dans ce continent, et dans les trois pays où nous avons des communautés, nous découvrons peu à peu de nombreux besoins auxquels nous voudrions apporter au moins une modeste réponse. Dans une partie du monde majoritairement non catholique, nous sommes appelés à proclamer l’Évangile, mais aussi à contribuer pour notre part au progrès de sociétés où les droits de l’homme et la liberté religieuse ne sont pas toujours respectés, où beaucoup souffrent d’une pauvreté accablante tandis que d’autres étalent une richesse considérable, souvent injustement acquise, où les conséquences les moins positives de la colonisation sont encore ressenties, et où les mandataires publics n’agissent pas toujours en faveur du bien-être de ceux au service desquels ils devraient être. La mondialisation, les mutations économiques et le progrès technologique, sont autant de facteurs qui entraînent des transformations majeures dans les pays de ce continent. Les communautés catholiques, même aux Philippines où elles sont nombreuses, sont également en train de changer. La sécularisation, une bonne formation du clergé aussi bien que des fidèles, et la « concurrence » entre les groupes religieux sont autant de défis qui doivent être relevés.
Nous sommes toutefois bien conscients de ce que, tout en essayant de répondre à ces besoins, nous avons beaucoup à apprendre en Asie : une autre façon de comprendre les liens familiaux et les relations entre personnes en général, la vénération envers les anciens, une approche plus « spirituelle » de la vie, une nouvelle manière d’évangéliser et d’être Église, les intuitions que d’autres traditions religieuses peuvent nous offrir, et une manière originale de faire face aux besoins sociaux.
Enfin, s’il est nécessaire de trouver une raison supplémentaire pour justifier notre présence en Asie, nous ne devrions pas oublier que ce continent n’est pas étranger à l’Assomption. Il y a quatre-vingts ans, nous nous sommes déjà engagés dans la formation du clergé chinois, avec la fondation de la communauté de Mandchourie. Pour des motifs sur lesquelles nous n'avions pas de prise, nous avons été obligés d’abandonner cette mission, mais, il y a vingt ans, le désir de revenir en Extrême-Orient s’est concrétisé avec la fondation de notre communauté de Gwangju, en Corée du Sud(5). Avec l’arrivée de plusieurs jeunes Vietnamiens dans nos communautés de France, il y a quinze ans, et ensuite d’un jeune Philippin aux États-Unis, il y a dix ans, et à travers les décisions prises en conséquence par les deux Provinces impliquées et par le Conseil de Congrégation, notre avenir dans ces deux pays a également commencé à prendre forme . Depuis cette année-ci, les Religieuses de l’Assomption, les Oblates de l’Assomption, les Assomptionnistes, les Petites Sœurs de l’Assomption, et les Orantes de l’Assomption sont présents en Asie. Avec le décès du P. Martin Yen, le dernier survivant de notre fondation en Mandchourie, le témoin est passé à une nouvelle génération d’Assomptionnistes : une communauté en Corée, trois communautés aux Philippines et autant au Vietnam.
Bien que toutes ces raisons pour faire de nos fondations en Asie une priorité de Congrégation, semblent raisonnables, on pourrait encore se demander s'il n'y a pas d’autres territoires de mission qui méritent autant notre considération ? Il y en a, bien sûr, mais le Chapitre est arrivé à la conclusion que la « constellation » de « signes » allant dans la direction de l’Asie était convaincante. Le moment semblait opportun, et il nous fallait donner une réponse.
Finalement, la raison la plus forte que nous avions de répondre à cet appel est le grand mandat donné à tous les Chrétiens : « Allez donc et faites des disciples de toutes les nations ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19-20). Bien avant que l’on ne commence à parler de mondialisation, Jésus avait déjà donné mission de rassembler tous les peuples en une seule nation. La technologie, le développement économique, les organismes internationaux et les communications ont réduit les distances entre les hommes ; l’Évangile permet d'instaurer l’unité à un autre niveau. L’Assomption a un rôle à jouer dans ce processus.
LA VOCATION MISSIONNAIRE À L’ASSOMPTION
Il semble évident que l'Eglise a, aujourd'hui, une mission très réelle à accomplir en Asie. Étant donné la sensibilité d’Emmanuel d'Alzon pour la mission universelle de l’Église et sa conviction que l’Assomption avait un rôle à jouer dans cette mission, je suis persuadé que s’il était vivant aujourd'hui, il voudrait que nous accueillions l’appel à nous rendre présents en Asie.
Est-ce que cela veut dire que tout Assomptionniste doit répondre à l’appel à travailler en Asie ? Tous les Assomptionnistes sont-ils appelés à être missionnaires en terre étrangère ?
Ma réponse à ces questions est à la fois simple et exigeante(6).
Simple , parce que fonder en Asie était l'expression d'une volonté prophétique en 1990 (la décision de fonder en Corée), et parce que le Chapitre Général de 2005 en a fait une priorité pour l’ensemble de la Congrégation. Donc, oui, je crois que tout Assomptionniste doit au moins se poser la question : suis-je appelé à aller en Asie pour contribuer à y implanter l’Assomption ? Même si une telle question ne s’était jamais posée et même si une telle idée ne nous avait jamais le moins du monde effleurés, la docilité à l’Esprit et l’ouverture à la grâce de Dieu - qui, après tout sont au cœur de l’être d'un disciple - nous obligent à nous laisser interpeller par cette possibilité. Les besoins sont grands et les possibilités sont variées. Nous sommes actuellement présents dans trois pays différents, qui ont au moins autant de cultures et de langues différentes. Nous sommes engagés dans des apostolats divers (l’enseignement, le travail en paroisse, la prédication, la presse, les services sociaux, la formation, etc.) et, comme dans toute fondation récente, le projet apostolique est en train de prendre forme , et il est actuellement façonné par ceux qui y sont impliqués, compte tenu des besoins, du charisme de l’Assomption et de leurs propres charismes. Il va de soi qu’il y a de la place pour beaucoup dans cette nouvelle mission, et que le besoin y est réel. Combien d’entre nous vont au moins considérer sérieusement cette possibilité ? L’appel est pour tous.
L’aspect exigeant de la réponse à ma question est plus long à formuler. Non, je ne crois pas que tout Assomptionniste ait la vocation de servir dans une mission à l’étranger. Il est difficile de travailler dans une culture autre que la sienne, et si ce n’est pas la grâce et la vocation données par Dieu, alors les difficultés deviennent insurmontables. Et, bien sûr, je suis convaincu que l’Assomption doit s’enraciner (« s’inculturer ») en des lieux différents, et qu'il faut pour cela que des autochtones restent « chez eux » et jouent le rôle indispensable de construire l’Assomption dans leur culture. C’est seulement à partir de ces lieux où l’Assomption s’est bien enracinée que l’on peut envoyer des missionnaires ailleurs, des hommes qui aient l’appui dont ils ont besoin pour accomplir leur mission de fondation dans un cadre « étranger ».
Chaque Assomptionniste peut ne pas avoir la vocation de servir dans une mission lointaine, mais je crois toutefois qu’aujourd'hui tout Assomptionniste est appelé à être missionnaire, à accepter un certain « dépaysement » pour le Royaume . L’appel du Chapitre Général vers l’Asie et le zèle d’Emmanuel d’Alzon pour le Règne de Dieu nous rappellent que nous ne pouvons pas nous contenter d'accomplir nos tâches apostoliques quotidiennes sans être toujours attentifs à cette mission plus large à laquelle nous appelle le Royaume aujourd'hui. Dès 1975, Paul VI éveillait l’Église à l’évangélisation qui était nécessaire pour cette nouvelle époque. Avec d'autres mots, Jean Paul II disait la même chose en montrant, à plusieurs reprises, la nécessité d’une « nouvelle évangélisation ». Qu’ils aient eu à l'esprit la nécessité d'annoncer le nom de Jésus-Christ à ceux qui ne le connaissaient pas encore ou d’aider ceux qui s'en étaient éloignés à redécouvrir la place qu’Il avait tenue dans leur vie, l’un et l’autre sentaient l’urgence missionnaire qui existait à la fin du millénaire et au commencement du suivant. On ne pouvait plus se contenter de prêcher aux "habitués", à ceux qui étaient restés pratiquants. Nous sommes nombreux à avoir vu nos assemblées se réduire de plus en plus. Si notre ambition est de « maintenir » ce qui a été acquis, nous ne tarderons pas à voir qu’il ne reste rien à maintenir. Notre ambition doit être plus large ; elle doit se donner la mission d'évangéliser à nouveau. Peut-être cette mission ne nous conduira-t-elle pas au-delà des frontières de notre propre culture, mais elle nous poussera au-delà des limites traditionnelles de nos communautés chrétiennes, à la rencontre des immigrés, des croyants éloignés, des jeunes, des marginalisés, des nouveaux « païens », c'est-à-dire de ceux qui, sans être nécessairement opposés à l’Évangile, ne lui sont plus familiers, puisque la culture dominante n’est plus chrétienne.(7)
Le Vatican ne l’a pas encore annoncé d’une façon officielle, mais il semble que le Pape va bientôt créer un nouveau dicastère au Vatican, le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, qui s’occupera précisément de la nouvelle annonce de l’Evangile dans les pays de tradition chrétienne.
Cela voudra dire aussi aller vers une population beaucoup plus diversifiée culturellement, puisqu’aujourd'hui les gens se déplacent beaucoup plus fréquemment d’une région à une autre et d’une culture à une autre. C’est pourquoi, dans la Congrégation, nous avons bien fait d’encourager la création de communautés internationales, où l'on est en droit d’espérer que nous puissions acquérir quelque capacité de communiquer avec ceux qui parlent une autre langue et qui ont des coutumes différentes des nôtres.
Malheureusement, beaucoup des paroisses catholiques et des communautés que je connais se préoccupent peu ou pas du tout de ceux qui ne franchissent jamais le seuil de l’église ; on n'y a pas commencé à mesurer la portée et les exigences de cette nouvelle mission. Quelques-uns en ont sans doute le souci, mais ils sont souvent découragés, car la tâche leur paraît impossible. Et, bien souvent, les plus motivés sont les responsables d'autres Eglises chrétiennes ou encore de sectes.
Peut-être pouvons-nous nous convaincre de ne pas être appelés à une mission à l’étranger, mais nous ne pourrons pas si facilement dire la même chose par rapport à cette nouvelle dimension de la mission. Comment allons-nous y répondre ?
RÉPONSE DE L’ASSOMPTION AUJOURD'HUI : quelques considérations pratiques
Prendre au sérieux l’appel missionnaire et essayer d’y répondre avec audace, initiative, zèle, et générosité est très exigeant.
D’abord, répondre à l’appel à fonder en Asie
Les Assomptionnistes sont actuellement en train de s’établir dans trois pays et trois cultures très différentes : en Corée, pays prospère et très développé, avec une Église catholique dynamique et un laïcat solide et motivé ; aux Philippines, le pays de loin le plus catholique d’Asie, mais qui connaît des problèmes politiques et économiques importants, et qui doit gérer un conflit avec les musulmans dans le sud ; et le Vietnam, un pays communiste avec, cependant, une forte présence catholique et de nombreuses vocations religieuses et sacerdotales. Même si les Assomptionnistes sont en Corée depuis près de vingt ans, on peut dire que, dans ces trois pays, la Congrégation en est à ses débuts. Nous avons eu la chance de pouvoir lancer ces trois fondations avec des jeunes du pays qui manifestaient leur attrait pour l’Assomption avant même la fondation de nos premières communautés.
1.) Donc, la plus grande priorité c’est d’enraciner solidement le charisme de l’Assomption dans la culture de chaque pays et d'y offrir aux jeunes une solide formation à ce charisme.
Enraciner solidement le charisme dans une culture particulière suppose de faire l’effort de connaître et de comprendre cette culture aussi bien que possible. Les Conférences des Évêques d’Asie ont souvent insisté sur ce besoin d’inculturation. Un souci central a été de créer une « Église incarnée dans un peuple, une Église indigène et inculturée. »(8) Là où nous fondons des communautés, nous devons nous efforcer de connaître le peuple, sa langue, ses façons de penser et d’agir, sa culture et ses traditions religieuses. Avant de poser un quelconque jugement, il nous faut savoir ce qu’ils considèrent comme important et faire l’effort de comprendre ce qui nous semble mystérieux ou contradictoire. Il nous faut aussi être prêts à accueillir ce que ces valeurs et traditions nous apprennent.
La formation des jeunes autochtones qui aspirent à la vie assomptionniste constitue une dimension importante de ce processus d’inculturation. Le premier effort à ce niveau est de prévoir une pastorale des vocations qui ouvre les jeunes du pays à la découverte de l’Assomption et un accompagnement soigné qui leur permet de faire un bon discernement. Ensuite, il faut élaborer un programme de formation, selon l’esprit de la Ratio institutionis, en tenant compte du niveau d’éducation que les candidats ont reçu avant de venir chez nous, ainsi que du contexte politique, social et familial dans lequel ils ont été formés. Dans certains cas, on a jugé nécessaire d'assurer leur formation initiale (le cas échéant jusqu’à l’ordination) hors du pays ; dans d’autres cas, on a préféré donner cette formation initiale dans le pays même. Quelle que soit la stratégie, il est absolument essentiel de prévoir la disponibilité de formateurs assomptionnistes qualifiés en nombre suffisant pour ces jeunes, afin de pouvoir leur offrir l’accompagnement personnalisé qui est si important, que ce soit pendant le noviciat ou pendant le postnoviciat, alors que, trop souvent, l'effort de formation se réduit malheureusement à des études formelles de théologie au séminaire ou à l’université. Un accompagnement personnalisé capable d'aider le processus de discernement, une formation théologique, une formation apostolique comportant des expériences concrètes… voilà quelques éléments d’une bonne formation initiale pour un jeune religieux. Finalement, pour assurer la qualité de cette formation initiale, il est bon d’élaborer des programmes de formation clairs sur la base des dispositions de la Ratio Institutionis.
Si j’insiste sur cette priorité, c'est parce que je sais combien, dans les nouvelles fondations, les sollicitations peuvent être nombreuses, au point de faire passer ce travail essentiel de formation au second plan. Si cela peut nous consoler, rappelons-nous que le P. d’Alzon lui-même est tombé dans cette erreur dans les débuts de la fondation de la Congrégation. C'est seulement après quelques années qu'il se consacra plus sérieusement à la formation de ses jeunes confrères.
2.) La seconde priorité, consiste à réfléchir sérieusement au projet apostolique que l’Assomption voudrait assumer dans nos fondations nouvelles. Ce projet doit inclure l’attention aux besoins de l’Eglise et des peuples d’Asie en général et à ceux de chacun des pays où nous allons. Au cœur de tout projet authentiquement apostolique il y a le désir d’annoncer Jésus-Christ, « apporter l’Évangile en Asie et rassembler ses peuples dans une famille unie par les liens du respect mutuel »(9). Mais, dans le contexte asiatique, cela exigera ce que les Évêques appellent un triple dialogue : avec les cultures, avec les religions et avec les peuples d’Asie (surtout les pauvres). Jésus-Christ sera proclamé par le témoignage que les communautés chrétiennes rendront du Royaume, par leurs actions, et à travers le dialogue. « Le dialogue interreligieux fait aussi partie intégrante de l’évangélisation et doit devenir un souci dominant au sein de nos Eglises »(10). Loin de négliger ou de compromettre ce qui est au cœur de notre mission, les Évêques insistent cependant sur le fait que « la mission… prend, sur notre continent, une tonalité spécifique: le dialogue »(11).
Nos projets apostoliques, inspirés par les orientations présentées par les Évêques d’Asie, doivent prendre en considération trois éléments. Tout d’abord, il nous faut identifier les besoins spécifiques auxquels nous voulons répondre dans chacun des pays. Ensuite, dans les projets que nous élaborons, nous devons étudier comment nous, Assomptionnistes, avec le charisme qui est le nôtre, pouvons être en mesure de répondre à ces besoins. Et enfin, à mesure que des jeunes rejoindront nos communautés, nous devrons tenir compte de leurs charismes propres et examiner comment il peuvent contribuer à donner chair à nos projets apostoliques et/ou, nous conduire à les adapter, en sorte que les dons qu’ils apportent soient mis en valeur le mieux possible.
Tout ceci me porte à croire que, à tout le moins, les éléments suivants devraient figurer dans les projets que nous sommes en train d’élaborer .
- Le dialogue interreligieux – Cela semble évident, vu le contexte dans lequel nos communautés vivent et travaillent. Nous avons une certaine expérience en ce domaine, et plus spécialement dans le domaine de l’œcuménisme: un tel souci doit être le nôtre spécialement quand nous travaillons avec d’autres églises chrétiennes dans un cadre non chrétien. La vie religieuse, où l’on cultive la réconciliation et la communion de façon concrète et quotidienne, peut constituer un puissant témoignage à cet égard.
- L’éducation et les médias, s’ils sont inspirés par des principes alzoniens, sont des activités apostoliques spécialement adaptées aux besoins de l’Asie et peuvent offrir un précieux appui aux initiatives pastorales dans d’autres domaines.
- La pastorale sociale – Elle apparaît comme une orientation apostolique toute naturelle, vu la pauvreté extrême qui existe dans certains lieux où nous sommes présents.
Il est faux de croire que l’élaboration de tels projets apostoliques devrait être différée jusqu'à ce qu’il y ait un nombre suffisant de religieux autochtones, car ce sont précisément de tels projets qui attireront des jeunes chez nous. Bien que ces projets doivent être constamment précisés et ajustés, en particulier dans une nouvelle fondation, il est nécessaire de prendre, dès le début, certaines orientations apostoliques claires.
Au moment d'établir ces projets, nous devons être attentifs à la dimension « missionnaire » de notre vocation telle qu’elle est définie dans cette lettre. Nous devons essayer de répondre à des besoins auxquels personne d’autre n’apporte une réponse, et nous devons nous efforcer de porter l’Évangile en des lieux qui ont été négligés jusqu’à présent. Comment pouvons-nous répondre aux besoins des jeunes de l’Asie d’aujourd’hui, profondément influencés qu’ils sont par les médias, la technologie et un confort matériel toujours grandissant ? Comment allons-nous répondre à l’influence des sectes chrétiennes et des groupes fondamentalistes ? Comment prêcher l’Évangile là où la liberté religieuse n’est toujours pas respectée ?
Et même si nous devons prendre au sérieux la nécessité d’enraciner l’Assomption dans les trois pays d’Asie où nous sommes à présent, nous devons nous préparer à aller encore plus loin. Il n’est jamais trop tôt pour entendre l’appel à la mission lointaine. En Asie, actuellement, le premier de ces appels pointe en direction de la Chine. Nous avons une certaine expérience de ce pays, et nous avons déjà des frères et des aspirants qui sont Chinois. Il convient aussi d’être attentifs aux appels des derniers papes, invitant à être de plus en plus présents dans ce pays. Il me semble clair que, sans négliger le besoin de bien s’enraciner en Corée, au Vietnam et aux Philippines, il nous faut trouver des voies très concrètes pour répondre à cet appel vers la Chine.
Des jeunes d’autres pays asiatiques (l’Inde, l’Indonésie…) sont aussi en contact avec nous et les religieuses de la Famille, dans certains de ces pays, font appel à nous. Il nous faut toujours être attentifs à l'action de l’Esprit, où que ce soit. Mais nous devons être audacieux sans tomber dans l’imprudence, et la nécessité de donner une formation solide aux jeunes qui viennent à l’Assomption doit nous pousser à avancer lentement et avec sagesse. Nous ne pouvons pas accueillir des candidats sans leur offrir l’accompagnement dont ils ont besoin et qu’ils sont en droit d’attendre.
Dès les débuts de notre présence en Asie, nous devons réfléchir sérieusement au rôle que peuvent jouer des volontaires laïcs et des Assomptionnistes laïcs dans cette nouvelle mission. Certains ont déjà apporté une collaboration significative à notre travail, au Vietnam et aux Philippines. Mais, de même que leur apport est important pour la mission, il incombe aux religieux de les accompagner dans leur travail et même de leur offrir une certaine formation assomptionniste. Il s’agit de former un réel laïcat assomptionniste missionnaire.
Nos Congrégations sœurs ont joué un rôle inestimable pour faciliter nos fondations en Corée et aux Philippines. Maintenant que nous sommes mieux établis, nous devons rechercher avec elles des occasions de collaboration durable et plus structurée dans la mission. Et il est également souhaitable de renforcer nos liens avec la famille augustinienne en participant aux activités de la Conférence Augustinienne d’Asie et du Pacifique (APAC). Enfin, le fait de collaborer à des oeuvres établies dans d’autres pays, comme Bayard à Paris, ou Assumption College à Worcester, peut constituer un appui important à des initiatives locales dans chacun des pays asiatiques où nous sommes établis actuellement.
3.) Enfin, nous devons réfléchir à certains aspects particuliers, mais importants, de notre mission en Asie.
- Comment la mission sera-t-elle structurée à l’avenir? Il faut en effet nous organiser de façon à favoriser l’authenticité de notre vie religieuse et notre dynamisme apostolique et missionnaire. Actuellement, nos sept communautés (qui comptent des religieux de plusieurs pays et Provinces) relèvent de l’autorité de deux Provinces différentes, dont les Supérieurs provinciaux se trouvent à des milliers de kilomètres des communautés dont ils sont responsables. Cela se comprend aisément pour les premières années de fondation, mais il est évident qu'une telle organisation doit évoluer dans le sens d'une plus grande autonomie pour ces communautés, qui sont plus proches des besoins et des défis locaux, et aussi dans le sens d’une unité plus grande entre toutes nos communautés d'Asie.
- Plus d’autonomie ne signifie cependant pas indépendance totale. Nos communautés d’Asie doivent rester en contact étroit avec le reste de la Congrégation, qui, à son tour, doit veiller à ce que l’expérience de nos frères d’Asie soit bien connue et à ce que l’on en tienne compte au plan international.
- Il me semble aussi évident que nos communautés d’Asie doivent être plus proches les unes des autres de façon bien pratique : par des contacts fréquents, par des services partagés (dans le domaine de la formation et de l’apprentissage des langues, par exemple), par des missions communes à l’étranger, par des programmes destinés à nous faire connaître, et même par des échanges de personnel. Pour la formation, par exemple, toutes nos communautés d’Asie pourraient profiter des ressources importantes que l’on peut trouver à Manille, comme le font par ailleurs plusieurs Congrégations internationales et plusieurs diocèses. Depuis cinq ans, le travail de la Commission Asie, a beaucoup fait pour encourager l’unité parmi nos frères en Asie. Il faut continuer à aller dans ce sens.
- Il est évident que, pour faciliter de tels échanges, tous nos religieux d’Asie devraient acquérir une connaissance suffisante de l’anglais, qui est incontestablement la langue commune du continent. Comme toujours, l’esprit missionnaire exige un tel effort linguistique.
- Il faut aussi prendre sérieusement en considération les questions financières. En général, les nouvelles fondations ont besoin de subventions importantes venant de l’extérieur ; mais il faut mettre en oeuvre des moyens qui garantiront à l’avenir la viabilité financière de cette nouvelle mission, tels que, notamment, une bonne gestion, des projets d’autofinancement, des procures locales et, bien sûr, le souci de percevoir des rémunérations raisonnables.
Ensuite, répondre à l'appel à la mission “chez nous”
Les défis auxquels sont confrontées les nouvelles fondations dans des pays « étrangers » sont importants, mais ceux de la mission « chez nous » ne sont pas moins considérables et, bien souvent tout aussi intimidants. La mission « chez nous », au sens où j’en ai parlé plus haut, exige des ressources dont nous penserons probablement qu'elles vont nous manquer. J’imagine que beaucoup diront : « Vu le peu de ressources dont nous disposons, le mieux que nous puissions faire c’est de prêcher aux fidèles qui fréquentent l’église ; faire davantage serait au-dessus de nos moyens, et cela au moins est une petite contribution qui est à notre portée ».
On peut comprendre cette réaction, mais je crois qu’elle est insuffisante. Ce n’est pas la réponse que d’Alzon a donnée en son temps. Quand je vois les projets qu’il faisait en 1868 et en 1873 pour sa Congrégation naissante le nombre de religieux sur qui il pouvait compter, je réalise à quel point ses ambitions étaient grandes, sans doute parce que sa foi l’était également.
Nous sommes appelés à nous ouvrir à cette nouvelle mission aujourd'hui et à nous organiser, tant au plan des personnes que des ressources, de façon à y répondre de la meilleure façon possible. Cela exigera que nous mesurions avec lucidité le défi qu'il y a d’être croyant dans le contexte actuel et le type d’évangélisation qui sera le plus efficace dans ce contexte. Il sera nécessaire de renouveler notre vision de l’Église, de créer des communautés chrétiennes ferventes qui assumeront la responsabilité de leur fonctionnement en tant que communautés de croyants, plutôt que de perpétuer un modèle plus clérical, où l’Eglise s’organise autour du prêtre. Dans ce type d’Église, les religieux devront prendre très au sérieux la collaboration avec les religieuses et les laïcs qui leur sont proches. Plutôt que d’essayer de mener la mission en nous appuyant sur le peu de religieux que nous sommes, nous devrions l’organiser autour de communautés chrétiennes petites mais dynamiques dans lesquelles nous sommes partie prenante, des communautés composées de laïcs et de religieuses, parmi lesquels bien souvent, se trouveront des personnes qui possèdent des compétences qui nous font défaut. Par exemple, si nous, religieux, pensons que nous sommes trop vieux pour rejoindre les jeunes, qu’est-ce qui nous empêche de compter sur le charisme de ces jeunes leaders laïcs qui sont parmi nous, et qui attendent peut-être un appel de l’Église pour mettre leurs talents en œuvre au service de l’Évangile ?
CONCLUSION
Je ne peux pas conclure cette lettre sans rendre grâce au Seigneur pour le zèle missionnaire qui, pendant un demi-siècle, à préparé la route au développement de la mission de l'Assomption en Asie aujourd'hui. Je songe à ces pionniers qui, en 1935, sont partis fonder un séminaire en Mandchourie, aux trois religieux qui, en fondant une petite communauté en Corée, en 1991, ont rétabli une présence de la Congrégation en Asie, et aussi aux pionniers qui, plus récemment, ont fondé des communautés au Vietnam et aux Philippines. Tous, vous avez fait – et vous faites – l'expérience des défis que rencontre tout missionnaire. Soyez conscients de ce que vous avez accepté cette mission au nom de l'Assomption et que vous avez été envoyés par vos frères en réponse à un appel de l'Esprit.
Je suis aussi reconnaissant envers nos jeunes frères asiatiques qui ont répondu à l'appel du Seigneur à rejoindre l'Assomption, et qui constituent aujourd'hui, avec leurs confrères plus âgés, le fondement de la Congrégation dans leur pays et l'assurance d'un avenir auprès de leur peuple. Vous êtes déjà nombreux : jeunes Coréens, Vietnamiens, Philippins, Chinois... et l'Assomption est désormais votre famille. Vous rendez possible l'enracinement de votre nouvelle famille en Asie et vous serez, à votre tour, envoyés en mission.
Je suis également reconnaissant envers lesformateurs et les religieux expérimentés qui ont accepté d'accompagner nos jeunes frères asiatiques pendant leurs premières années parmi nous. Par vos enseignements, mais plus encore par votre exemple de fidélité à votre vocation et par votre zèle missionnaire, vous avez été, pour vos jeunes frères, un reflet attirant de l'image paternelle de notre Fondateur. Vous les aidez à se laisser transformer par le charisme de l'Assomption et par votre passion pour le Règne de Dieu.
Enfin, même si les laïcs n’ont pas été nombreux à participer à ces nouvelles missions jusqu’à présent, je rends grâce pour tout ce qu’ils ont pu faire pour donner une image plus riche de l’Eglise et de l’Assomption à ces peuples asiatiques qui nous accueillent.
Puissent ces exemples de zèle et de dévouement susciter d’autres vocations pour la mission en Asie et nous rappeler ce caractère essentiel de notre vocation à l’Assomption. Que toutes ces grâces permettent à l'Assomption de prendre solidement racine dans les terres d'Asie et lui fassent porter du fruit pour le Royaume.
Richard E. Lamoureux, a.a., Supérieur général
23 mai 2010, Fête de Pentecôte
(1) Lettre de 1851. Voir Jean-Paul Périer-Muzet, Le P. Emmanuel d’Alzon par lui-même, 2003, pp. 103-106.
(2) Siméon Vailhé, La vie du P. Emmanuel d’Alzon, vol. II, pp. 644 sq. Voir aussi « The mission of the Augustinians of the Assumption in Australia 1860-1875 », Austin Treamer, a.a. (Rome, Archives de la Congrégation).
(3) Voir Jean-Paul Périer-Muzet, « Les grandes lignes de l’aventure missionnaire assomptionniste », dans L’aventure missionnaire assomptionniste—Actes du colloque d’histoire, Lyon-Valpré, 2000, pp. 101-107.
(4) Voici comment la Fédération des Conférences des Evêques d’Asie exprime l’urgence de la mission: “...face au défi de la dure réalité de millions des gens de notre continent qui n’ont pas été évangélisés encore, nous accueillons… cette opportunité d’affronter avec un sentiment d’urgence la tâche de faire que le Christ soit connu, aimé et suivi par la grande multitude de nos frères et sœurs”. Cité dans, “Walking the Path of Dialogue in Asia - Insights from the FABC” (Parcourir le chemin du dialogue en Asie – Intuitions de la FCEA), de James H. Kroeger Studia Missionalia, 58, 2009, p. 54.
(5) L’histoire de notre récente fondation en Corée du Sud a été racontée en profondeur par le P. Claude Maréchal dans « La mission assomptionniste de Corée : essai d’évaluation », dans L’aventure missionnaire assomptionniste, 2000, pp. 343-374, où il réfléchit sur le rôle joué par plusieurs Provinces (France, Hollande-Nouvelle Zélande, États Unis) et par le Conseil de Congrégation dans le lancement de cette reprise de notre présence en Asie.
(6) Déjà dans la lettre n° 11, “Une force prophétique”, j’ai voulu évoquer certaines de ces questions.
(7) Le Vatican ne l’a pas encore annoncé d’une façon officielle, mais il semble que le Pape va bientôt créer un nouveau dicastère au Vatican, le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, qui s’occupera précisément de la nouvelle annonce de l’Evangile dans les pays de tradition chrétienne.
(8) De la déclaration de la 7 ème Assemblée Plénière de la Fédération des Conférences des Evêques d’Asie Thailande 200, cité par James H. Kroeger, « Les Dynamiques et Missionnaires Églises Locales », Landas, 19 :2, 2005, p. 184.
(9) James H. Kroeger, “Walking the Path of Dialogue in Asia” (Parcourir le chemin du dialogue en Asie – Intuitions de la FCEA), Studia Missionalia, 58, 2009, p. 50.
(10) Cité dans Kroeger, Ibid., p. 55.
(11) De la déclaration de la 5ème Assemblée Plénière de la Fédération des Conférences des Evêques d’Asie, Indonésie, 1990, cité par Kroeger, Ibid., p. 56.