le 8 décembre 2000

À mes Frères et à leur Famille,
Aux Soeurs et aux Amis de l'Assomption

au moment du 150ème anniversaire de notre fondation…

Nous connaissons les événements concernant notre famille liés aux célébrations de Noël de1845 et de 1850.
C'est, en effet, durant la nuit de Noël de 1845 que la Congrégation a vu le jour avec les cinq premiers compagnons qui ont alors commencé leur noviciat. Il a fallu attendre le 24 décembre 1850 pour que l'Évêque de Nîmes leur donne la permission de faire leur profession publique des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance comme Religieux de l'Assomption. C'est donc, en 1850, juste avant la messe de minuit, que le Père d'Alzon a fait sa profession avant de recevoir celle de ses confrères, le Père Henri Brun, prêtre diocésain, Victor Cardenne, Étienne Pernet, et Hippolyte Saugrain.

Ces événements sont l'aboutissement d'une longue histoire de pauvreté et de lutte, marquée par la foi et par l'humour. Le Père d'Alzon parle du premier Noël de 1845 dans une lettre écrite au lendemain de la fête :

Nous nous réunîmes, comme nous en étions convenus. Mais cette première causerie fut bien froide. J'étais épuisé de fatigue… J'étais peu content et de moi et des autres… (Après la Messe de minuit à la Cathédrale) je me retournai chez moi… Il était 2 heures du matin. Je pris ma robe de nuit et j'allai m'étendre sur le marchepied de l'autel. Je voulais passer la nuit auprès de la crèche, et j'allais m'y endormir… On devait me réveiller à 6 heures; je devais dire la messe à 6h30 pour la communauté. On s'oublia et l'on n'entra chez moi qu'à 6h45… Nous renvoyâmes la messe à 7h30…

En sortant de mon action de grâces, plusieurs de nos novices vinrent me demander de faire leurs chambre. Je leur répondis que les balais étaient prêts et que j'attendais qu'ils me le demandassent. Je les ai prévenus que je ferais mon possible pour leur donner l'exemple et leur inspirer l'esprit religieux… Pendant la grand-messe de la cathédrale, j'étais un peu harassé par la chape horriblement lourde qu'on m'impose en pareille circonstance. Je dormis un peu au Credo, mais à part cela tout se passa bien. Au fond de moi, je fus même un peu ému.

Nous n'avons pas de récit de Noël de 1850, mais nous savons que, de 1845 à 1850, les premiers disciples de d'Alzon n'ont pas tous persévéré et que de nouveaux compagnons sont arrivés. Ce furent des années difficiles, marquées par beaucoup d'interrogations et de souffrance, et pas mal de prière. Quand il évoque nos débuts, notre Fondateur ne parle pas d'expériences mystiques. Il insiste plutôt sur la dimension humaine de l'expérience. Pouvait-il en être autrement? Notre Dieu agit-il d'une autre façon ?

Le mystère que nous célébrons à Noël nous révèle comment Dieu agit, mais nous avons du mal à accepter Ses méthodes. Dieu a parlé jadis " à maintes reprises et sous maintes formes, aux Pères par les prophètes " (Hébreux 1,1); il a accompagné visiblement Son peuple durant son voyage à travers le désert. Il lui a donné à manger et à boire. Yahvé s'est fait partie intégrante de l'histoire d'Israël... Et pourtant, combien furent-ils au temps de Jésus à croire qu'il était le fils de Dieu ? Est-ce Jésus qui a fait problème ou s'agit-il d'un mystère si profond qu'une résistance intérieure profonde nous pousse à refuser de croire ? Comme pour renforcer l'argument, le début de l'Évangile de Jean nous dit que le Verbe de Dieu ne s'est pas seulement fait homme, mais chair ! (Jean 1,14)

S'inscrivant dans cette longue tradition spirituelle remontant jusqu'à l'expérience de saint Paul, le Père d'Alzon insiste sur ce Dieu qui s'est fait chair en Jésus Christ et qui continue à prendre chair aujourd'hui dans son peuple. Toi et moi, nous sommes les mains, les pieds et le visage du Christ pour le monde. Nous découvrons ses mains, ses pieds et son visage dans les hommes et les femmes d'aujourd'hui et dans les expériences de tous les jours. Dans la pauvreté, la violence et la souffrance qui nous entourent, nous percevons la pauvreté, la violence et la souffrance qui ont défiguré l'homme crucifié. Qu'il est difficile de croire que Dieu a pris sur lui notre chair humaine et continue à Se manifester à travers nos histoires humaines !

Dans nos situations de guerre, de pauvreté écrasante et de désespoir, dans nos cultures sans foi, quel sera le visage du Christ pour manifester sa beauté, sa joie, sa paix, sa confiance dans le Père ? Dans nos familles et nos communautés, dans nos pays, au milieu de nos peuples, poursuivrons-nous nos propres rêves et nos fantasmes d'harmonie et d'amour ou saurons-nous accueillir cette humanité, comme Dieu l'a fait Lui-même, avec ses rides et ses beautés, ses imperfections et ses aspirations, ses aveuglements et ses intuitions ?

En 1851, un an après cette première profession publique des vœux, Emmanuel d'Alzon et ses compagnons s'étaient engagé définitivement à suivre le Christ dans cette famille religieuse qu'aujourd'hui nous appelons l'Assomption. En évoquant la cérémonie de profession, il écrivait :

Tout était très simple, très grave et très naturel. En même temps, on voyait une telle joie chez ceux qui se donnaient à Dieu qu'il n'y a pas moyen de douter de leurs bonnes dispositions, et de la certitude d'un vrai bonheur en les imitant.

Oui, la joie que le mystère de l'incarnation nous offre est " grave ", profonde, permanente.

Ce 24 décembre 2000, dans la nuit de Noël, à Nîmes autour de la tombe du Père d'Alzon et dans toutes les communautés du monde, les frères se rassembleront et, en union avec lui et ses compagnons, renouvelleront leur profession de pauvreté, de chasteté, d'obéissance. À la suite de notre dernier Chapitre Général, nous invitant à "redire" notre charisme pour le 21ème siècle, nous voulons le " redire " pas simplement avec des mots, mais par toute notre vie, avec notre chair.

D'une façon spéciale, nous nous adressons à vous, nos Sœurs dans la famille, nos amis, les membres de nos familles, pour vous inviter à prier pour nous en ce moment de notre histoire. Il n'est pas des plus faciles, vous le savez, mais dans la logique de l'incarnation nous croyons que notre aventure elle aussi est une histoire sacrée. Nous prions pour vous, car, tous, vous faites partie de cette famille de l'Assomption. Pères et mères, frères et sœurs, vous nous avez donnés à l'Assomption et vous nous soutenez toujours. Sœurs religieuses à l'Assomption, vous nous faites découvrir toute la richesse de cet esprit que seuls nous ne pouvons pas réaliser. Amis associés à la famille et à notre mission, que de joie votre témoignage nous donne, que d'intuitions, que d'énergie, que de créativité vous apportez à l'avènement du Royaume. Solidaires les uns des autres, nous nous engageons à nouveau, au bout de 150 ans d'histoire, au début de ce nouveau millénaire.

Que la joie dont parlait le Père Emmanuel d'Alzon en 1851 soit la nôtre aujourd'hui, nous qui sommes engagés dans la famille de l'Assomption, en cette occasion où nous rendons grâce à Dieu pour ce qu'Il nous a donné durant cette année jubilaire et depuis ces jours, très humains, de nos début. Que cette fête de Noël que nous célébrons soit pour vous tous un moment de grâce, une redécouverte de Celui qui partage notre vie, l'Emmanuel, " Dieu avec nous ".

P. Richard E. Lamoureux, a.a.
Supérieur Général

 

 

 

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