Lettre du Père Richard Lamoureux aux Postulants, Novices et Jeunes Profès assomptionnistes,

du 27 décembre 2001, en la fête de Saint Jean l'Évangéliste

Richard LamoureuxBien chers frères,

La célébration d'aujourd'hui devrait être votre fête patronale. Saint Jean l'Évangéliste, apôtre, disciple fidèle et ami intime du Seigneur. C'était vraisemblablement l'apôtre le plus jeune. À la Messe ce matin, j'ai bien sûr pensé à vous.

Je ne peux pas imaginer Saint Jean sans penser à l'amitié et je ne peux pas lire son Évangile sans penser à la vérité. Voilà deux thèmes importants pour un fils du Père d'Alzon, pour quelqu'un qui se considère disciple d'Augustin.

Permettez-moi de partager avec voux quelques réflexions sur ces thèmes, sans prétendre en parler d'une manière systématique ou complète, mais pour vous dire combien doivent être importantes pour vous ces réalités, mes jeunes confrères de l'Assomption.

Réfléchir à ces réalités aujourd'hui n'est pas chose facile. C'est pour cette raison qu`il faut nous efforcer de le faire.

L'Amitié

À l'Assomption, nous parlons facilement de la fraternité et de la communauté chrétienne. Vivre en communauté apostolique fait partie de notre vocation. Mais je ne crois pas que le mot " amitié " se trouve dans notre Règle de Vie (corrigez-moi si je me trompe). Et pourtant le Père d'Alzon et Saint Augustin ont eu beaucoup d'amis. Je pense aux lettres passionnées, pleines de convictions partagées, de réflexions profondes et de sentiments riches, que le jeune d'Alzon adressait à son ami Luglien de Jouenne d'Escrigny (par exemple, le 24 janvier, le 21 mars, le 25 mai, et le 29 mai 1830) ou à la longue amitié (qui a duré plus de quarante ans) entre le Père d'Alzon et la Fondatrice, Marie-Eugénie Milleret. Et ensuite chez Augustin, dont l'autobiographie parle presque autant de ses amis que de sa personne¼ Les Confessions nous présente un homme jamais loin des autres, un homme de communication riche et profonde avec des hommes et des femmes très diverses à presque tous les moments de sa vie, excepté le moment le plus intime avec le Seigneur sous le figuier dans le jardin de sa maison à Milan. L'amitié a donc été importante pour ces hommes; quelle place tient-elle dans nos vies ?

Je sais qu'elle est souvent dévalorisée et mal comprise. " La fraternité est importante chez nous ; l'amitié, c'est bien, si elle arrive, mais il ne faut pas l`attendre. " " Je fais l'effort d'aimer mes frères; mais ne m'oblige pas à les trouver agréables non plus. ", " Dans ma communauté j'ai des frères; mais les amis, je les cherche à l'extérieur de la communauté ", " L'amitié, ça détruit la vie commune; elle est exclusive ", " L'amitié, c'est un don; ce n'est pas quelque-chose que l'on peut forcer "... Je ne peux pas m'adresser à toutes les questions derrière ces affirmations, mais j'admets qu'il y a du vrai dans ces constats qui communiquent un certain scepticisme quant à l'amitié dans une communauté. Mon seul but dans ce que je vous écris aujourd'hui est de vous dire de ne pas être aussi sceptiques.

Regardez plutôt Saint Jean. Regardez-le quand, parmi les premiers, il a tout laissé de côté pour suivre Jésus; quand il s'émerveillait devant la splendeur de son Maître révélée sur la montagne; quand il se reposait près de lui à table au Cénacle; quand il se tenait debout au pied de la croix pour devenir son " frère "; quand, essoufflé, il courait vers le tombeau vide et crut. La communauté des apôtres est le modèle pour toute communauté religieuse mais, d'une façon spéciale, Jean est le modèle pour tout religieux dans son désir et sa capacité pour l'amitié, l'amitié avec le Seigneur d'abord.

Être moins sceptiques à propos de la possibilité de l'amitié dans nos communautés, qu'est-ce que cela signifie pour nous aujourd'hui ? Cela veut dire d'abord vivre la vie communautaire d'une manière moins abstraite. Une communauté n'est pas tout simplement des âmes qu'il faut " aimer dans le Christ ", mais un groupe d'hommes avec une histoire, des désirs, des doutes, des besoins, et surtout avec un besoin d'amour et d'affection. Ils ne sont pas des membres plus ou moins abstraits du " corps mystique du Christ ", mais ils sont Jean-Denis et Rick et Marcelo et Fabien.

Qu'est-ce que cela veut dire de faire l'effort de connaître le frère qui habite à côté de moi... d' avoir des conversations sérieuses sur ce qui est au centre de nos vies¼ d'avoir une simple parole d'amour qu'il faudrait prononcer de temps à autre ou d'un service qu'íl faut rendre par un geste concret? Prendre au sérieux l'amitié dans ma communauté, c'est refuser de vivre avec des étrangers, assumer une certaine responsabilité pour un frère qui semble être perdu ou désemparé, éviter tout échange qui n'ose pas dépasser les événements quotidiens ou sportifs ou le bavardage et les rumeurs. Un ami, c'est quelqu'un qui vous met un sourire aux lèvres quand vous le voyez pour la première fois dans la journée; c'est quelqu'un avec qui vous voulez partager une expérience riche ou une nouvelle intuition (même si le manque de temps vous oblige à remettre à plus tard la conversation tant désirée); c'est quelqu'un que vous n'avez pas peur de réprimander (parfois par une plaisanterie, avec un sourire, jamais avec le désir de voux venger) quand il fait une bêtise.

Est-ce que je suis peu réaliste en affirmant que l'amitié est possible dans nos communautés ? Peut-être. Mais peut-on survivre là où elle n'existe pas ? Pourrions-nous inciter d'autres à nous rejoindre si l'amitié n'est pas une réelle possibilité dans nos communautés ? Elle n'est pas un prix de consolation pour célibataires; si on la considère ainsi, elle n'est peut-être pas la meilleure forme d'amitié. Mais je crois qu'elle est un ingrédient essentiel d'une vie pleinement humaine. Et si l'exemple de Saint Jean m'apprend quelque chose, je crois qu'elle est également un élément important dans la vie de tout chrétien, même pour ceux dont le charisme est plutôt celui de Pierre ou de Thomas.

La vérité

Oui, je sais qu'il est difficile de comprendre ce qu'est l'amitié. C'est une heureuse coïncidence qu'à l'occasion de cette fête je pense aussi à l'importance de la vérité pour un chrétien et pour un Assomptionniste. D'Alzon cherchait la vérité sans se lasser. Une vérité sans compromis. Une vérité avec toutes ses exigences. S'il y a quelque chose qui lie intimement deux personnes dans l'amitié, c'est l'amour de la vérité qu'ils partagent.

" Mais qu'est-ce que la vérité ? " demandait Pilate. Beaucoup se posent la même question aujourd'hui. Peut-être, nous la posons-nous également dans le secret de notre coeur. La vérité est tellement insaisissable. Oui, il n'est pas facile de trouver la vérité, de l'exprimer, mais il ne faut surtout pas m'obliger de traiter avec quelqu'un qui ne croit pas à la vérité, qui n'a pas accepter de se soumettre à ses critères et à ses exigences ! Une telle personne est toujours en fuite; vous n'arriverez jamais à mettre la main dessus. Sa seule stratégie, c'est de vous faire accepter sa façon de voir les choses, puisqu'il n'y a pas de jugement objectif possible; sur quelle base accepterait-elle de vous écouter et d'accepter votre " raisonnement " ? En fin de compte, son pouvoir est une stratégie, pas in effort pouressayer de vous convaincre. La vérité est peut-être difficile à saisir, mais au moins quand je suis en lien avec quelqu'un qui croit qu'elle existe, je sens qu'il hésiterait tout simplement à m'imposer sa volonté.

Il s'agit finalement de la volonté de reconnaître une réalité qui nous dépasse, un horizon qui nous est commun, qui nous appelle à l'engagement. C'est cet horizon commun qui devient source d'unité et m'ouvre à l'amitié avec un autre. On parle de l'amitié de différentes façons: deux personnes au coude à coude qui se dirigent vers un objectif commun ou deux alpinistes qui montent vers le même sommet par des sentiers différents. Le but commun, le même sommet: des images pour la vérité qui est source de notre communion.

On commence à comprendre la préoccupation du Père d'Alzon (on pourrait presque dire son obsession) pour la vérité, et même pour l'infaillibilité du Pape: au moment le plus critique, il y a au moins un homme qui, on peut l'espérer, dira la vérité. Nous comprenons ainsi pourquoi le Père d'Alzon s'investissait tellement dans l'étude, la communication, l'enseignement. Cet effort de l'intelligence avait comme but de renforcer le lien qu'il avait avec les autres et de nouer les éléments disparates d'une société éclatée.

On pourrait croire que les réflexions de Jean sur la vérité ne sont que des songeries mystiques sans conséquences pratiques, mais je vous invite à réfléchir pour un moment à ce que signifie aujourd'hui et dans vos communautés "prendre au sérieux la vérité".

Par exemple, à propos des conséquences au niveau personnel, prenez l'exemple d'Augustin dans ses Confessions. Quelle peine ne s'est-il donné pour comprendre toutes les intentions et les motivations derrière ses actions et ses sentiments; il n'était pas satisfait tant qu'il n'avait pas trouvé une explication qui lui paraissait intelligente. Il n'a pas eu peur de passer plus de dix ans après sa " conversion philosophique " (grâce à la lecture de l'Hortensius de Cicéron) à réfléchir sur plusieurs questions, diverses et complexes, telle que le sens du mal, la nature de Dieu, et la capacité pour l'homme d'agir librement. Augustin s'est ouvert aux mouvances de l'Esprit, bien sûr, mais il ne s'attendait pas tout simplement à ce que l'Esprit se révèle explicitement. Il a plutôt fait un effort énorme, en se servant de la raison humaine, pour comprendre ce que Dieu voulait lui révéler. Au niveau de notre vie de foi, de nos relations avec les autres, de nos efforts pour mieux nous connaître, prendre au sérieux la vérité veut dire lutter pour découvrir la vérité dans ces domaines et non pas seulement se fier tout simplement au sentiment, à l'opinion ou au premier regard.

Dans nos relations en communauté ou à l'intérieur d'une Province ou de la Congrégation, qu'est-ce qui oriente nos attitudes et nos actions vis-à-vis des autres ? Est-ce le " style " personnel de l'autre, la tribu dont il provient, la langue qu'il parle, son milieu culturel ou économique, sa politique, le pays où il est né, sa façon de voir la vie religieuse ou l'Église ? Quel est le lien entre tout cela et la vérité ? Qu'est-ce qu'il y a là-dedans de secondaire ? Êtes- vous de bonne foi quand vous posez ces questions ?

Dans notre action apostolique, prendre au sérieux la vérité veut dire que nous n'agissons pas à partir d'un désir nébuleux de " faire du bien " aux autres; le " bien " que nous pensons faire pourrait être davantage négatif que positif. Prendre au sérieux la vérité veut dire que nous allons réfléchir longuement et sérieusement pour comprendre ce qui sera vraiment " bon " pour le prochain et ensuite comment y parvenir au mieux. Il y a tant d'idéologies incompatibles et tant de programmes politiques qui nous pousseraient dans un sens ou dans l'autre. Quelle est la meilleure voie à prendre ? Comment réaliser un objectif qui soit vraiment bon ?

Dans les analyses que nous faisons de la société et dans nos évaluations des événements courants, dans quelle mesure sommes-nous mobilisés par un désir authentique de découvrir la vérité ? Ne sommes-nous pas plutôt menés, peut-être inconsciemment, par notre propre histoire, nos préjugés culturels, nationaux ou raciaux ? Par exemple, quelle a été notre réaction vis à vis des événements récents ? Qu'est-ce qui influence notre pensée à propos des Israéliens, des Talibans, des Palestiniens, des Américains, des Afghans, des Européens, des musulmans, des chrétiens et des juifs en général ? Avec quelle facilité formulons- nous des jugements arrêtés dans des domaines où nous n'avons qu'une compétence modeste: la politique, l'économie, même la stratégie militaire ? Nous pouvons apprendre beaucoup de la modestie de Saint Augustin dans tous ces domaines, y compris doctrinal et moral.

Vous comprenez donc que prendre au sérieux la vérité peut avoir des conséquences très concrètes. Cela nous oblige à prendre également au sérieux l'étude, la conversation, la réflexion personnelle et même l'écrit. Être passionné par la vérité, cela peut changer une vie, la toucher à tous ses niveaux, dans tous ses détails.

Un dernier mot

Pour revenir à notre saint patron... Saint Jean dirait que la poursuite de la vérité est en même temps un moyen et une fin. Nous n'avons pas encore saisi la vérité dans toute sa profondeur et sa richesse, mais nous pouvons déjà nous réjouir dans sa quête et par sa présence active dans notre vie. Le Christ est en même temps " voie " et " patrie " comme dirait Augustin, voyage et repos.

L'amitié et la vérité: deux réalités semblables pour nous. Nous ne sommes jamais sûrs de les avoir bien comprises, mais la vie serait triste et monotone sans la présence dans notre vie de ces dons incomparables.

À l'occasion de cette fête, je prie pour chacun d'entre vous. Je vois vos visages et cela me réjouit beaucoup. J'espère que vous allez voir dans la vérité et l'amitié deux éléments essentiels de notre vocation. Je crois que notre vie assomptionniste - même si elle est touchée par la souffrance et elle le sera inévitablement - se veut une vie pleine de joie, dans la poursuite d'une vérité qui est source de vie et dans la compagnie de frères que nous aimons comme des amis.

Avec affection et prières,

Richard E. Lamoureux, a.a.
Supérieur Général

 Page réalisée par D. Remiot

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