À mes jeunes confrères
Chers frères,
La dernière lettre que je vous ai adressée date déjà d’un moment, deux ans peut-être. Ces derniers mois ont été chargés, avec un bon nombre de voyages motivés par des visites canoniques et par les célébrations du Bicentenaire. Ce fut aussi un temps d’intense préparation du Chapitre général. C’est d’ailleurs à propos de cet événement que je voudrais vous écrire cette lettre.
Mais avant cela... Je suis conscient de ce qu’il s’agit probablement de la toute dernière lettre que je vous adresserai en tant que Supérieur général. Et je voudrais que vous sachiez la joie que j’ai éprouvée de pouvoir communiquer ainsi avec vous. Je vous suis reconnaissant pour votre réaction à mes lettres et pour le sérieux que vous avez apporté à réfléchir à leur contenu. Une même question les traverse toutes : Que signifie être appelé à la vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui? C’est là une question que j’ai dû me poser moi-même en bien des occasions en renouvelant mon propre engagement, et je sais que vous vous la posez aussi fréquemment. Il n’est pas facile de prendre sa vie en main pour l’orienter définitivement dans une direction. Au cours de ces années, certains jeunes religieux qui étaient au nombre des destinataires de ces lettres ont décidé de quitter la vie religieuse. Ce fut chaque fois, pour moi, un moment de tristesse. Mais je ne doute pas que tout cela soit entre les mains de Dieu, même lorsque je n’arrive pas à comprendre. Ce sont aussi des événements à l’occasion desquels j’ai redoublé d’efforts pour réfléchir au sens de notre vocation. Je demeure convaincu que, nous-autres êtres humains, sommes non seulement capables de prendre des engagements durables, mais que la fidélité à de tels engagements – avec la souffrance qu’elle peut comporter – transforme nos vies d’une manière, et avec une profondeur, qui dépassent notre attente.
C’est donc une réflexion que je voudrais vous laisser au moyen de cette dernière lettre. Et, une fois encore, elle s’efforce de projeter un peu de lumière sur la question : que signifie être appelé à la vie religieuse aujourd’hui?
Le lendemain de mon élection comme Supérieur général, en mai 1999, un des capitulants, le P. Bruno Chenu, m’a donné un exemplaire de son dernier livre : Urgence prophétique. Au cours des années, je suis retourné voir quelques-unes des réflexions que Bruno faisait dans ce livre. Et cela me pousse aujourd’hui à vous encourager à être des prophètes! Soyez des hommes qui parlent pour Dieu dans le monde d’aujourd’hui! Si nos Chapitres provinciaux et généraux nous y aident, ils auront servi à quelque chose.
Vous le savez, la prophétie, dans l’Ancien Testament, n’a pas grand-chose à voir avec la prédiction de l’avenir. Le Seigneur dit à Jérémie : “Je mets mes paroles en ta bouche!” “Partout où je t’envoie, tu y vas; tout ce que je te commande, tu le dis” (Jérémie, chapitre 1). Ézéchiel a vécu une expérience similaire et à reçu une mission semblable : “Quand je te parlerai, j’ouvrirai ta bouche et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu!” L’étymologie du mot elle-même, indique que la fonction du prophète est de parler (“phêmi”) pour (“pro”) Dieu.
Écouter Dieu
Être prophète, et donc parler pour Dieu, suppose que nous commencions par écouter Dieu. L’écoute est d’une importance extrême pour quelqu’un qui se définit comme chrétien. Si souvent, les évangiles nous rappellent que l’attention et la vigilance sont une disposition fondamentale du disciple! “Écoute!” est le premier mot de la Règle que saint Benoît a donné à ses moines. Pour écouter, il nous faut faire taire le bruit; le bruit extérieur, bien sûr, mais plus encore, le “bruit” intérieur: toutes ces choses qui occupent notre esprit et notre cœur et qui réclament la première place. Ce sont nos ambitions, notre confort, nos projets, nos rêveries. D’une certaine manière, il faut même mettre notre “moi” de côté; du moins le “moi” qui prétend occuper le centre de l’univers, être le numéro un, la réalité ultime qui veut tout mettre à son service.
Lorsque nous avons surmonté tout cela, l’écoute requiert de notre part un effort soutenu. Le Seigneur le suggère de manière imagée à Ézéchiel : “Ouvre la bouche et mange ce que je vais te donner... Mange ce rouleau, ensuite tu iras parler à la maison d’Israël” (chapitre 2). Écoute, réfléchis, comprends, approprie-toi la parole de Dieu. Sois nourri par elle, et qu’elle te fasse vivre.
Écouter est très voisin d’obéir. De nouveau, voyons l’étymologie : “audire” (écouter) et “ob audire” (écouter avec plus d’intensité)! D’accord, je veux bien écouter. Mais obéir??? “Malheur à moi, je suis perdu!” Voilà comment Isaïe réagit à la perspective de devoir obéir. Mais ensuite, finalement, après y avoir réfléchi, il répond: “Me voici... Envoie-moi!”
A défaut d’écoute et d’obéissance, le prophète court le risque de parler, non pas pour Dieu, mais pour lui-même. Le risque de dire une parole pour les autres, mais pas pour lui-même. Comment pourrait-il alors convaincre?
Parler pour Dieu
Mais, bien sûr, être prophète signifie qu’il faut aussi parler.
Les paroles de Dieu que vous entendrez seront certainement interpellantes; elles ont, de toute évidence, bouleversé la vie de Jérémie. Ces paroles vous mettront au défi personnellement, et il se pourrait bien qu’elles ne soient pas du genre que vous aurez du plaisir à communiquer. Mais vous éprouverez une certaine nécessité de le faire. Ce seront des paroles qui pourront être très critiques. Certains pourront même vous accuser d’être trop “négatif”. Mais ce seront des paroles qui ouvriront vers un avenir meilleur, vers plus de vie. Le Royaume de Dieu est très proche, mais il ne fait que commencer, et vos paroles pourront inspirer et encourager, mais aussi provoquer et défier. Regarder vers l’avenir ne signifie pas se retirer du présent ni amoindrir l’amour que nous portons au monde dans lequel nous vivons ou aux personnes que nous connaissons; au contraire, c’est précisément cet amour qui nous pousse à parler, pour élargir les cœurs et les esprits.
Tout cela demande du courage. Vous prendrez conscience de vos propres limites et de vos infidélités et vous vous jugerez totalement incapables : “Je suis trop jeune!” (Jérémie); “Je suis un homme aux lèvres impures!” (Isaïe). Vous vous demanderez comment une personne peut, à elle seule, exercer une influence. Vous hésiterez à vous affronter aux pouvoirs, aux personnes investies d’une grande autorité. Jésus n’a pas commencé par demander aux disciples de convertir la terre entière. Il leur a d’abord demandé de préparer leurs filets, et de faire ce qu’ils savaient faire. Nous autres, prophètes d’aujourd’hui, nous devons commencer par ce qui nous est familier, mais en ouvrant nos cœurs à la grande cause du Royaume, comme aurait dit le P. d’Alzon.
Cela vous semble-t-il trop ambitieux ou trop difficile? Être prophète, cela commence chez soi. Et que signifie être prophète dans sa communauté, avec ses frères? Que signifie être prophète, pour un religieux aujourd’hui, ou pour un étudiant en théologie? Que signifie être prophète dans la paroisse, ou à l’école, ou dans le foyer pour sans-abris où je travaille? Que signifie être prophète lorsque l’on prend part à un Chapitre?
Ainsi, mes derniers mots pour vous seront : Soyez des prophètes! L’Esprit Saint n’en attend pas moins de vous.

Richard E. Lamoureux, a.a.
Supérieur général
Fête de saint Luc, 18 octobre 2010