Aux jeunes Assomptionnistes
Chers confrères,
Dans une de mes lettres, intitulée “Une alliance qui dure”, j’ai partagé avec vous quelques réflexions sur le caractère définitif de l’engagement comme époux ou comme religieux. Je réfléchis toujours à la question, surtout maintenant après un séjour au Brésil pour participer aux travaux de nos formateurs et après avoir parlé avec un bon nombre de jeunes religieux d’Amérique latine, attristés par le récent départ de certains de leurs confrères.
Rester fidèle à ses engagements, voilà une grâce et un mystère. Qui peut dire pourquoi certains n’y arrivent pas ? Essayer de comprendre ce qui se passe dans le coeur d’un autre est plus que difficile. Et il est tout aussi difficile de voir quel impact la culture environnante peut avoir sur un tel choix.
Ceci dit, il y a une pensée que j’aimerais partager avec vous ; peut-être la trouverez-vous utile. Ma réflexion ne s’est pas focalisée sur les raisons pour lesquelles un homme s’engage définitivement dans la vie religieuse, mais sur le fait de savoir comment il doit vivre une fois pris l’engagement. Pour le faire, je crois qu’il est indispensable de vivre surtout comme des hommes en voyage.
Cette réflexion a été provoquée par plusieurs choses récemment, parmi lesquelles (vous pouvez l’imaginer) il y a une musique que j’ai entendue pour la première fois il y a quelques semaines. Cette fois-ci il s’agit de tout un CD qui m’a frappé. Il s’intitule « Le monde autant que je me souvienne », et le compositeur est un catholique américain du nom de Rich Mullins. J’ai déj{ évoqué sa musique dans une autre lettre. Toutes les chansons de l’album développent le même thème. Du début, « Pas à pas », jusqu’{ la fin, « Partout où je vais, je te vois », Mullins chante de l’un ou l’autre aspect de ce que cela signifie être en route. (Vous trouverez le CD au magasin en ligne iTunes.)
Augustin lui-même l’a dit en peu de mots, il y a longtemps : « Nos coeurs sont sans repos… ». Nous sommes toujours en marche. L’idée peut nous plaire : cela suggère l’aventure, la découverte, la surprise, la possibilité de s’échapper pour un temps. Et pour la vie de foi, l’image convient : nous ne sommes pas encore arrivés au bout du chemin, nous n’avons que peu de réponses définitives à nos questions. De fait, on accepte mal que quelqu’un puisse être dogmatique, trop sûr de lui-même. Il est bien, même naturel, d’être en marche.
Mais, vous comme moi, vous connaissez les aspects moins séduisants du voyage. Lors d’une marche de cent-cinquante kilomètres { travers la forêt de l’état de Maine aux Etats-Unis, je me souviens très bien du sentiment que j’avais après trois jours, arrivé { soixante-quinze kilomètres du point de départ. En plein milieu de cette région sauvage, avec des ampoules douloureuses aux pieds, et à une distance de soixante-quinze kilomètres d’une bonne bière froide et de la « civilisation »… l’idée d’être sans repos et en marche a perdu tout son charme ! J’ai compris pourquoi les Israélites désiraient tant les délices de l’Egypte. J’aurais voulu quelques « délices » arrivé à ce point de mon voyage !
Quand nous sommes en route de cette façon, nous avons des moments de faiblesse et des doutes. Nos sentiments nous jouent des tours, et notre confiance trébuche. Mullins le dit bien :
« Le fleuve est profond…, le fleuve est large…, et je risque de perdre tous les rêves que je croyais pouvoir porter avec moi. »
La Ratio Institutionis parle de la désillusion qui souvent nous afflige pendant les années du post-noviciat, quand nous nous rendons compte que notre premier amour et les ambitions des débuts semblent s’évanouir face { une réalité que nous voudrions différente. « J’ai perdu mon enthousiasme pour la mission… », m’a confié un jeune confrère récemment. Je comprends bien ce que certains m’ont dit : « Je suis venu avec tant d’ambitions pour la vie fraternelle et pour la mission… Et j’ai vraiment voulu avoir un impact dans le monde… » Mais il nous arrive de rentrer dans le mur :
…les confrères ne sont plus tellement fraternels,
…certains manquent franchement d’équilibre,
…ils ne sont pas très ambitieux.
…Cette affaire du célibat n’est vraiment pas inspirée par l’incarnation ; ne serait-il pas plus évangélique d’être marié ?
…Et la prière, n’est-elle pas une fuite ? De toute façon, elle reste très difficile et je n’en vois pas la valeur.
Tout cela ressemble beaucoup à un voyage sur la route : un pneu se crève, on est bloqué dans la circulation, on perd patience avec son compagnon, on se perd, on peut même avoir un accident. Oui, « le fleuve est profond…, le fleuve est large. »
Mais il y a quelque chose de surprenant qui se produit en plein milieu de ce genre de difficultés ; j’ai du mal { l’expliquer. Mullins se sert d’une belle image : « Le soleil et la pluie ont tissé sur le fond bleu du ciel. »
C’est pour dire que les difficultés que nous rencontrons ne sont pas tout simplement négatives ou destructives. Il ne s’agit pas de fermer les yeux jusqu’{ ce qu’elles disparaissent. Au contraire, sans ces difficultés, il se peut que l’on ne découvrirait pas la beauté toute particulière du voyage… comme par exemple la vision inattendue que l’on peut avoir { travers la pluie d’un ciel bleu et d’un rayon de soleil et
même la forme nouvelle que peuvent prendre les nuages… ou la joie sobre et profonde que peut inspirer une relation qui date de longtemps, éprouvée par le péché et les limites de chacun… Notre trajet à travers ce monde pourrait paraître tragique à certains :
« C’est terrible, n’est-ce pas ? » C’est la question que pose Mullins dans une de ses chansons. Mais, ajoute-t-il, un autre dans la même situation pourrait aussi bien dire : « Non, ça va plutôt bien ! »
J’ai été frappé d’entendre une personne qui a souffert d’une solitude et d’un vide terrible me dire : « Il y a des moments où je me sens inondée d’une joie inexplicable, comme si en n’ayant rien, je possédais le monde entier. » C’était l’intuition que saint Augustin communiquait à sa communauté un matin de Pâques : « Chantons alleluia… et marchons ! »
Je n’ose pas trop rapidement faire une lecture spirituelle de cette expérience, mais je crois qu’elle est liée au fait que Jésus n’est pas tout simplement au bout de notre trajet : il est aussi la voie, le voyage lui-même. Il n’est pas tout simplement présent avec nous en voyage, il est le voyage, il est le chemin que nous traversons. Notre expérience en route est son expérience. Est-ce que nous le trouverons à la fin du voyage si nous ne l’avons pas trouvé en route ?
On ne peut pas nier les difficultés que l’on rencontre ; vous pouvez en faire votre propre bilan. Mais il est quand-même possible de voyager avec confiance.
« Parlons alors de Daniel dans la fosse aux lions, ou de Jonas dans le ventre de la baleine, des trois enfants Hébreux, toujours debout dans la fournaise… le feu ne les brulait pas, les lions ne l’ont pas mordu, et le Seigneur s’est manifesté … »
La confiance vient du fait qu’il s’agit d’un chemin où nous ne sommes pas seuls, nous savons où il conduit. Nous ne sommes pas perdus dans un labyrinthe qui ne conduit qu’{ des impasses, même si nous ne voyons pas au-delà du prochain tournant. Nous nous trouvons peut-être dans un labyrinthe (ou une fournaise)
« O, tu trouveras le Seigneur dans la fournaise, longtemps avant de le trouver au ciel. »
Mais nous savons ce (et qui) nous attend à la fin du voyage.
Nous pourrions peut-être supporter un long voyage sur des routes que nous ne connaissons pas et faire face à des aventures redoutables, si quelqu’un d’autre était au volant, mais… c’est nous qui sommes au volant. Cela nous revient. C’est un voyage exigeant, nous en sommes responsables.
« Une princesse sauva l’enfant de l’eau, il était caché parmi les roseaux, endormi dans une corbeille… On ne sait jamais de qui Dieu va se servir, une princesse, un bébé, ou peut-être même toi ou moi. »
Voilà comment fait Dieu. Si nous acceptons de nous mettre en route, Il pourrait au moins nous aider un peu, mais de toute apparence Il nous impose carrément toute la responsabilité. Ne soyez pas surpris si vous avez l’impression de porter le fardeau tout seuls.
Alors nous sommes des pèlerins ; rien à faire. La route sera peut-être difficile, nous serons tentés de la quitter, mais ce n’est pas si terrible que ça si on continue de marcher. Et de fait il y a même du charme. Mais pour persévérer, une chose est essentielle. Gardez bien les yeux fixés sur l’essentiel : sur les désirs les plus profonds de votre coeur… et pas sur les pensées ou sentiments qui passent rapidement par l’esprit.
« Je te chercherai dès le matin, et j’apprendrai à marcher à ta suite, et pas à pas tu me conduiras, et je te suivrai tous les jours de ma vie. »
Augustin voudrait nous faire comprendre qu’être pèlerin fait partie de notre condition humaine et chrétienne dans ce monde, quel que soit son charme ou sa peine. « Mais, dès cette vie même, au milieu des dangers, au milieu des tentations, il faut que nous chantions l’Alleluia. Car Dieu est fidèle… Chantez et marchez… Ne vous égarez point, ne vous retournez pas en arrière, ne restez pas stationnaire… Chantez et marchez. »
Richard, en pèlerinage à Lourdes
Fête de l’Assomption, 2008