Pèlerinage à travers la Mission dOrient
Pour lAssomption, cette mission fut dune importance capitale, car cest sur ce terrain oriental que sest élaboré et a vécu lesprit de la congrégation. Un esprit défini aujourdhui par ces trois mots: doctrinal, social, cuménique. Une terre également sanctifiée par les martyrs de la foi et de lÉvangile. Récit dun voyage spirituel et plein démotions.
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La « Mission dOrient »: le nom a encore rythmé les années de formation des religieux assomptionnistes dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde guerre mondiale. Des lieux mystérieux et quelque peu exotiques, Varna, Yambol, Philippopoli, Kadikeui, Koumkapou revenaient régulièrement dans les biographies des premiers religieux, surtout Constantinople où le Père dAlzon lui-même sétait aventuré. Mais nous ne savions pas toujours où situer ces villes dans le vaste territoire de la Mission dOrient, fief de lAssomption, qui, nous enseignait-on avec fierté, sétendait de Jérusalem à Saint-Pétersbourg englobant Roumanie, Bulgarie, Grèce, Serbie, Turquie, Liban Le Pape nous avait confié lOrient, comme le Saint-Siège, à la même époque, confiait au zèle dautres congrégations missionnaires des régions dAfrique ou dAsie.
Peu après la fin de la guerre le rideau de fer tomba sur la région enfermant pour des années des dizaines de religieux bulgares et roumains. Désormais les rêves missionnaires des nouvelles générations assomptionnistes les entraînèrent plutôt vers lAmérique latine, Madagascar, lAfrique. Mais un remords taraudait nos consciences. La Mission dOrient pour lAssomption nétait pas une partie du monde parmi dautres territoires à évangéliser. Imposé pour ainsi dire au Père dAlzon par Pie IX, cest sur le terrain de cette mission que sétait élaboré et avait été vécu cet esprit de lAssomption que nous définissons aujourdhui comme doctrinal, social, cuménique.
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La vieille mission nétait plus quun lointain souvenir
À partir de 1948, la fermeture hermétique du rideau de fer laissait seulement filtrer de rares informations rapportant persécutions, procès, camps de concentration, condamnations à mort et exécutions, en Roumanie ou en Bulgarie, de frères ou de surs assomptionnistes dont les noms et les visages étaient malheureusement connus de moins en moins de religieux. Quand le mur de Berlin tomba et que le rideau de fer se volatilisa, la reprise de contact avec cette part de lAssomption ne fut pas évidente. La vieille Mission dOrient nétait plus quun lointain souvenir même pour les anciens qui avaient eu comme condisciples de scolasticat lun ou lautre des religieux roumains ou bulgares. Cinquante ans de régime. communiste ont creusé entre lAssomption dOccident et dOrient un fossé que même les rencontres occasionnelles en France ou à Rome avec les pères bulgares ou roumains après la disparition du rideau de fer nont pas comblé. Seule une reprise de contact physique avec cette Mission dOrient et en particulier de lAssomption bulgare, qui avant lépreuve en fut le cur, pouvait permettre à lAssomption dOccident de renouer un véritable rapprochement. Cette chance a été donnée à une centaine de religieux et de religieuses assomptionnistes, des Belges, du Nord et du Sud, des Américains du Nord et dAmérique latine, brésiliens et chiliens notamment, mais aussi des Malgaches et des Congolais, et un bon contingent de Français qui pendant huit jours ont parcouru la Bulgarie. Le voyage culmina dans la cérémonie de béatification de nos trois frères martyrs. En vérité ce parcours ne fut pas seulement un voyage de 2 400 kilomètres en car sur les routes de Bulgarie, mais un véritable pèlerinage à travers la Mission dOrient dhier et daujourdhui. Lorganisation en a été réalisée conjointement et dune manière parfaite par NDS et lagence BIPEL (bureau interdiocésain de pèlerinages, Merci à Hélène et à Nadine pour leur efficacité et leur gentillesse.
Jeudi 23 mai
Débarqués au début de laprès-midi
mercredi 22 à laéroport de Sofia, capitale de la Bulgarie,
nous faisons étape pour la nuit à Stara Zagora sur la route vers
la Mer Noire. Dans la matinée du 24 nous atteignons Yambol, petite ville
où les Pères fondèrent un petit séminaire et les
Oblates une école. La guide arrive à repérer le bâtiment
du séminaire qui accueillit une trentaine de séminaristes destinés
aux deux rites, latin et byzantino-slave, où le Père Josaphat
Chichkov fut un temps supérieur en même temps que curé de
la paroisse latine et aumônier des surs Oblates. À midi nous
arrivons sur la côte de la Mer Noire, à Nessébar une ville
classée au patrimoine mondial de lUnesco située sur une
presquîle. Elle a compté autrefois une quarantaine déglises,
une dizaine subsiste encore qui témoigne de la vitalité et de
la richesse de lEglise bulgare avant loccupation du pays par lempire
ottoman. De Néssébar nous remontons vers le Nord en traversant
le Balkan pour atteindre en soirée Varna, station balnéaire sur
la Mer Noire, surtout haut-lieu de la présence assomptionniste, où
les pères et les surs tenaient une école. Mgr Roncalli,
le futur Pape Jean XXIII qui fut longtemps délégué apostolique
en Bulgarie, aimait passer ses vacances près des communautés de
pères et de surs. Cest là que le Père Josaphat
Chichkov supérieur de la communauté depuis 1937 et longtemps curé
de la paroisse latine de Varna, fut arrêté dès décembre
1951, plusieurs mois avant la rafle du 4 juillet 1952. Lécole des
pères a pu être récupérée par lÉglise
catholique. Des surs de Mère Teresa de Calcutta sy sont installées,
elles y distribuent de la nourriture aux pauvres du quartier. Nous célébrons
lEucharistie dans lancienne chapelle du collège qui sert
maintenant déglise aux catholiques de rite latin de Varna.
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Vendredi 24 mai
Nous nous dirigeons vers Roussé, ville située sur les bords du Danube, siège dun évêché de rite latin. Monseigneur Eugène Bossilkov, religieux passionniste, en fut lévêque jusquà son arrestation et son exécution en même temps que les trois assomptionnistes: il a été béatifié à Rome, le 15 mars 1998. Le père assomptionniste Samuel Djoundrine, qui fut aussi condamné à plusieurs années de camp, devint évêque de cette ville en 1979 avant de rejoindre à lâge de la retraite la communauté de Plovdiv où il mourut tragiquement écrasé par une voiture. Nous longeons le Danube vers louest. Une centrale nucléaire abandonnée en pleine construction à la fin du régime communiste exhibe son énorme cur de béton inachevé, ses grues rouillées dressées vers le ciel; ses immeubles de bureau ou dhabitation dégradés par le vent et la neige. Nous lavons constaté souvent, la chute du rêve dindustrialisation de la Bulgarie communiste a laissé derrière elle un immense cimetière de conglomérats industriels déjà irrécupérables.
Combien dhommes et de femmes ont franchi le fleuve sans espoir de retour ?
À quelques kilomètres de la centrale nucléaire on atteint lîle, ou plutôt les îlots de Belene sur le Danube. Derrière les rideaux darbres le régime communiste y établit deux camps de concentration de sinistre mémoire, lun pour les hommes lautre pour les femmes. Plusieurs religieux assomptionnistes y séjournèrent pour des périodes de 3 à 12 ans avec dautres prêtres catholiques et des milliers de civils. Impossible de dénombrer ceux qui ont péri dans des travaux aussi épuisants quinutiles. Pavel Karakov, un ancien détenu de Belene qui témoigne dans le film « Le Balkan crucifié », ancien élève du collège de Plovdiv, nous a obtenu de pénétrer dans lîle. Nous franchissons à pied le pont de bateaux: combien dhommes et de femmes ont franchi le fleuve à cet endroit, sans espoir de retour? À lemplacement du camp des hommes, notre guide évoque la vie horrible vécue en hiver dans leau glacée, en été sous les nuées de moustiques, la faim, les traitements humiliants, les morts horribles dans la boue ou la glace. Il souligne le réconfort que leur apportait la présence au milieu deux de prêtres catholiques, dont plusieurs assomptionnistes, condamnés comme tous à des travaux épuisants dans des conditions de vie inhumaines. De retour sur la rive, nous célébrons leucharistie en souvenir de toutes les victimes du camp dans léglise latine de la paroisse de Belene: plusieurs centaines de fidèles se préparent à se rendre à Plovdiv pour la béatification des trois martyrs.
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Samedi 25 mai
Arrivés la veille au soir nous visitons ce matin Veliko Tarnovo qui fut un temps capitale du royaume bulgare. Les ruines de la forteresse rappellent que la Bulgarie fut un royaume puissant particulièrement durant le deuxième royaume qui dura de 1187 à 1396, date du début de loccupation et de loppression ottomanes. Le pays reste fier davoir répandu lusage de lécriture « cyrillique » dans presque tous les pays slaves grâce à ses deux fils, Cyrille et Méthode. Le pays était alors plus étendu quaujourdhui, il reste proportionnellement très vaste pour une population dun peu plus de huit millions dhabitants, comme nous le découvrons au cours de longues heures de car sur des routes heureusement en assez bon état. Les grandes plaines du nord semblent presque abandonnées, le régime communiste ayant regroupé les paysans dans des fermes collectives. En ces belles journées de printemps, la campagne est verdoyante, mais elle laisse deviner des champs en friche, des vergers et des vignes à labandon qui nont pas retrouvé de main duvre qualifiée après la privatisation des terres à la chute du communisme. De nouveau nous traversons le Balkan: nous nous arrêtons devant le mausolée dédié aux Russes qui rappelle que cest grâce aux Russes que la Bulgarie retrouve son indépendance en 1878 Dans laprès-midi nous atteignons Plovdiv, autrefois Philippopoli, qui, sous lempire ottoman, fut la ville la plus importante de la Bulgarie, ce qui explique linstallation de la mission assomptionniste dans cette ville. Nos trois martyrs ont exercé leur ministère durant un temps plus ou moins long dans le collège Saint-Augustin à la façade imposante qui témoigne de lengagement de la congrégation au service de léducation de la jeunesse bulgare avec ses différentes composantes, catholique, orthodoxe, juive, musulmane. Cette présence se continue aujourdhui par la présence de deux communautés qui entourent le prestigieux collège Saint-Augustin confisqué en 1949 et devenu université dÉtat Les Oblates tiennent un foyer de jeunes filles, les pères desservent 1église de lAscension de rite byzantin. Cest dans cette église que ce soir-là se retrouve toute lAssomption venue célébrer la béatification de nos trois martyrs. Un autre groupe dune quarantaine de religieux vient de rejoindre directement Plovdiv pour la béatification, avec le supérieur général, le Père Richard Lamoureux, et les supérieures des cinq congrégations de religieuses de lAssomption. Dune manière significative, toute lAssomption se trouve ainsi rassemblée devant liconostase dune église de rite byzantin, le rite que pratiquent les pères Daniel Gillier et Petar Ljubas, membres de la communauté daujourdhui, rappelant ainsi combien la Mission dOrient fut attachée au développement du rite orienttal dans lEglise catholique. En soirée, une veillée dans lamphithéâtre romain animée par les chants dun chur du pays permet aux assomptionnistes et à quelque deux mille habitants de la ville de se préparer à la fête du lendemain en assistant à la projection du film « Le Balkan crucifié ». Les gradins en pierre élevés autrefois par les Romains face au mur de scène remplacé aujourdhui par un immense écran évoquent combien le témoignage de nos frères face à leurs bourreaux sinscrit dans une chaîne ininterrompue qui a son point dattache dans celui des premiers martyrs de lEglise. Les récits de ceux qui ont survécu à lépreuve se suivent dans le film, laïcs, religieuses, prêtres séculiers, assomptionnistes pour faire revivre leur propre calvaire et celui des quatre martyrs. Lextrait du film tourné par la police durant la séance de la condamnation, la photographie du compte-rendu de lexécution des quatre martyrs le 11 novembre 1952 raccordent ces témoignages dévénements vieux de cinquante ans à leur réalité implacable, quatre exécutions au cur de la nuit.
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Dimanche 26 mai
Il fallait sans doute ce, rappel de lévénement originel pour vivre pleinement la cérémonie de la béatification de nos frères martyrs le lendemain matin sur la place centrale de Plovdiv. La foule, quelque vingt mille fidèles sans commune mesure avec les millions qui parfois ont scandé ensemble le nom de Jean-Paul Il, est à limage de la situation minoritaire de lEglise catholique en Bulgarie, quelque cent mille fidèles de rites latin et byzantin confondus. Mais lAssomption peut se glorifier doffrir à la vénération de lEglise trois fils martyrs rappelant dans licône commémorative leur appartenance aux deux rites de lEglise du pays. Un témoignage difficilement accepté encore en Bulgarie. Lcuménisme y progresse lentement. La cérémonie de béatification témoignait de ces lenteurs et de ces difficultés. A limage peut-être de la santé de Jean-Paul II, vieux lutteur à bout de souffle, mais dont la détermination à poursuivre luvre entreprise est apparue intacte. Cinquante ans de communisme nont pas seulement appauvri le pays et ses habitants, ils ont tout autant vidé de son dynamisme lEglise du pays. Nous avons pu le constater, laprès-midi, en visitant le monastère de Bachokovo, qui au temps de la domination ottomane fut un bastion de la résistance politique et spirituelle contre lislam: cinq moines seulement assurent une liturgie bien pauvre au milieu des plus belles icônes de Bulgarie à la splendeur masquée par la fumée des cierges.
Lundi 27 mai
Nous prenons la direction de Sofia, la capitale du pays. Nous ne pouvons loublier, cest dans la prison de cette ville que tous nos frères ont été transférés après leur arrestation et détenus dans des conditions atroces. Cest là que les quatre martyrs ont été exécutés et de là que les autres condamnés, religieux, religieuses, laïcs, ont été transférés à Belene ou ailleurs pour des années de goulag. Ce matin nous célébrons leur mémoire selon le rite byzantin mais sans iconostase, en plein air, devant les piliers de la future église de rite byzantin dédiée à Jean XXIII: Jean-Paul II lui a fait don dune relique du bienheureux Pape. La Messe est célébrée par Monseigneur Christo Proykov, exarque apostolique de Sofia, qui a succédé à Monseigneur Stratiev, assomptionniste. La liturgie de saint Jean Chrysostome déploie ses longues processions et litanies. Des fidèles de Sofia se sont joints à nous. Mgr Stratiev qui hier est venu saluer le Pape, na pu se déplacer ce matin. Les Pères Gorazd et Hrabar, ainsi quun autre prêtre séculier, qui furent eux aussi condamnés à des lourdes peines de camps à lissue du procès sont au premier rang: « Si javais été fusillé, jaurais moins souffert et aujourdhui moi aussi je serais dans licône » dit lun.
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La Bulgarie a développé sa propre école dicônes
À lissue de la célébration, les participants au voyage court rejoignent Paris. Nous continuons notre périple par la visite du monastère Saint-Jean de Rila où sest rendu samedi Jean-Paul II, le plus important dans lhistoire de la Bulgarie. Heureusement limpression que nous retirons de cette visite est moins négative que celle du monastère de Bachkovo! Il est vrai quil est dédié à lAssomption. Les icônes à lintérieur, les fresques qui recouvrent les murs à lextérieur ont gardé toutes leurs couleurs. La Bulgarie a développé sa propre école de peinture dicônes, dont sest inspiré le peintre qui a réalisé licône de nos frères martyrs, et comme nous aurons le plaisir de le découvrir en parcourant la galerie qui se trouve à Sofia dans la crypte de la cathédrale Saint Alexandre Nevski.
Mardi 28 mai
Dans la matinée nous visitons le musée des Icônes et le Musée national dhistoire qui permet de relire lhistoire de la Bulgarie depuis lépoque des Thraces. Laprès-midi nous nous promenons librement dans les rues de Sofia. Une dernière célébration nous rassemble dans léglise de la paroisse latine Saint-Joseph. Des rythmes congolais créent dans notre communauté une atmosphère de joie. Elle sent combien elle a été soudée par ces huit jours dévocation des heures glorieuses et douloureuses de lhistoire de la Mission dOrient et par la participation aux célébrations de béatification de nos frères martyrs. Un repas nous réunit pour célébrer la fin du périple. Il donne au Père Bernard Holzer, le vaillant postulateur de la cause de nos martyrs, loccasion de remercier quelques uns de ceux qui lont aidé dans cette tâche, le nonce apostolique, lambassadeur de France, lexarque de Sofia. Il leur remet la médaille commémorative de la béatification, sans oublier Hélène et Nadine nos accompagnatrices zélées. Nous tenons tous à lapplaudir chaleureusement à notre tour pour tout le travail quil a accompli au cours de ces années pour son soutien à la cause de nos frères martyrs.
Ce matin de bonne heure nous reprenons lavion vers nos pays respectifs. Un mot de conclusion personnelle pour clore ce récit de pèlerinage à la Mission dOrient. La situation actuelle de la Bulgarie, après cinq siècles doppression de lempire ottoman et cinquante ans de régime communiste, permet difficilement de réaliser ce quaurait été le rayonnement de ce peuple dans des conditions historiques plus favorables. Pie IX a lancé le zèle du Père dAlzon vers la Bulgarie en ces années où il commençait à secouer le joug ottoman. On pouvait croire alors que peu à peu le pays retrouverait le rôle de grand peuple slave qui fut le sien autrefois. Le Père dAlzon a imaginé que la Bulgarie ouvrirait à ses fils la porte de la Russie et de lorthodoxie. Mais lhistoire accomplit rarement les intuitions des visionnaires. Elle fait des détours pour arriver à ses fins. En Bulgarie des fondements ont été creusés, ils ont été sanctifiés par les dépouilles de nos martyrs, jetés quelque part sur la terre bulgare. Comment douter que les quelques religieux et religieuses qui reprennent avec foi et ténacité la grande aventure de la Mission dOrient ne sont pas les pionniers dune nouvelle avancée de lAssomption dans cette région du monde? .
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