P. Emmanuel d'Alzon (1810-1880)

Nous ne pouvons citer que quelques textes du Fondateur de l'Assomption, répartis sous trois titres : Esprit de l'Assomption - Spiritualité - Visée apostolique. Avec quelques brefs commentaires des meilleurs connaisseurs de la pensée du Père d'Alzon : le P. Fulbert Cayré et le P. Athanase Sage, qui seront présentés plus loin.
Les textes de la première série sont extraits de l'Allocution du Fondateur au Chapitre général de 1868. La présentation est du P. A. Sage. On trouvera les textes dans son ouvrage " Ecrits spirituels du P. Emmanuel d'Alzon ", 1956
.

1868 - Allocution au Chapitre général

I - L'Esprit de l'Assomption

L'Instruction prononcée le 17 septembre 1868, à la clôture du Chapitre général, se rattache de très près au Directoire (*) qui venait d'être officiellement approuvé. L'Instruction se développe, comme le Directoire, dans le cadre du triple amour de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, sa Mère et de l'Eglise, son épouse, mais déjà l'importance que revêt pour nous l'Adveniat Regnum Tuum est nettement rappelée. C'est dès les débuts de la fondation que la seconde demande du Pater avait été adoptée comme d'instinct pour devise du nouvel Institut ; le triple amour ne se formulera que plus tard, au cours des épreuves de santé de 1854-1858, comme un approfondissement spirituel de l'A.R.T. : le chevaleresque service du Royaume suppose un amour total du Christ. Le P. d'Alzon voulait introduire, dans le Directoire, le thème du Royaume ; mais il jugea préférable de le traiter à part plus longuement au moment opportun. C'est ce qu'il fit, en réponse à un vœu du Chapitre de 1868, d'une manière plus familière mais toujours aussi profonde, en ses " Lettres au Maître des novices ".

A. SAGE

(*) Le Directoire est le manuel de spiritualité des religieux. Il traite de l'esprit de l'Assomption, des vertus religieuses et des moyens de sanctification. 1868

Le premier trait de notre caractère
d'Augustins de l'Assomption

Sur quelle base repose l'œuvre de l'Assomption ?
Notre vie spirituelle, notre substance religieuse, notre raison d'être comme Augustins de l'Assomption se trouve dans notre devise : Adveniat regnum tuum. L'avènement du règne de Dieu dans nos âmes, par la pratique des vertus chrétiennes et des conseils évangéliques, conformément à notre vocation ; l'avènement du règne de Dieu dans le monde par la lutte contre Satan et la conquête des âmes rachetées par Notre-Seigneur et plongées pourtant dans les ténèbres de l'erreur et du péché ; quoi de plus simple ! Quoi de plus vulgaire, si j'ose dire ainsi, que cette forme de l'amour de Dieu ! Si, à cet amour principal, vous ajoutez l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de la Sainte Vierge sa Mère et de l'Eglise son épouse, vous connaîtrez sous son expression la plus abrégée l'esprit de l'Assomption.

Mais qu'y a-t-il donc là de spécial, de caractéristique ? Qu'y peut-on voir que tous les vrais chrétiens ne puissent accepter ? Quelles pensées, sous ces pensées fondamentales, peuvent-elles donc nous distinguer des autres familles religieuses ? Est-ce que religieux et chrétiens ne répètent pas tous les jours avec l'Oraison dominicale ce cri dont nous voulons faire notre cri d'armes : Adveniat regnum tuum ? Chrétiens et religieux ne doivent-ils pas tous aimer Notre-Seigneur, la Sainte Vierge, l'Eglise ? Encore une fois, pourquoi réclamer comme un bien propre ce qui est le patrimoine de tous ?
Il faut tout d'abord reconnaître ce premier cachet de notre Institut : la simplicité des moyens.
On prétend que la chose la plus rare au monde, c'est le sens commun.
Serait-ce un paradoxe d'affirmer que dans le monde catholique la chose la plus rare c'est le sens commun catholique ? C'est pour cela que nous cherchons à nous l'approprier comme un cachet original. Nous sommes tout simplement catholiques, mais catholiques autant qu'il soit possible de l'être ; nous sommes catholiques tout d'une pièce, et, parce qu'il y a, par le temps qui court, beaucoup de demi-catholiques, des catholiques de leur temps, des catholiques par accommodement, des catholiques qui croient l'être, nous qui le sommes franchement, avant tout, complètement, nous passons aux yeux de la foule pour des hommes à part, sinon extraordinaires. Tel est le premier trait de notre caractère comme Augustins de l'Assomption.

Amour surnaturel de l'Eglise

Que dirai-je de notre amour pour l'Eglise ? L'Eglise est quelque chose de si admirable que les expressions semblent toutes informes sous la plume des écrivains sacrés pour peindre ses grandeurs, ses richesses, sa puissance, sa beauté, sa gloire. Ecoutez-les vous dire que l'Eglise est le tabernacle de Dieu avec les hommes, la colonne et la base inébranlable de l'éternelle vérité ; qu'elle est le corps mystique et la dernière perfection de Jésus-Christ ; qu'elle est encore son épouse sans tache et entièrement belle. Pour elle, le Fils de Dieu est venu sur la terre et s'est uni à l'humanité ; c'est elle dont il veut dilater les tentes, c'est sa cité de prédilection, c'est l'armée par laquelle il terrassera ses ennemis. De tous ces titres de l'Eglise, celui qui nous touche le plus, c'est celui d'Epouse. Elle est l'objet des prédilections très jalouses de son Epoux divin ; nous aimons l'Eglise parce que Jésus-Christ l'a aimée. Or, notre amour a un triple caractère : il est surnaturel, hardi, désintéressé.

Il est surnaturel. C'est l'ordre surnaturel qui nous ravit d'admiration pour l'Eglise. Tout a été fait pour les élus qui ne subsistent que dans l'Eglise ; si jamais la lutte entre le bien et le mal, la vérité et l'erreur, Jérusalem et Babylone, le ciel et l'enfer, l'Eglise et la Révolution a été manifeste, c'est bien, certes, aujourd'hui. Ecoutez l'homme répéter après Satan : " Je n'obéirai pas, je monterai dans les cieux et je serai comme le Très-Haut : Non serviam, in coelum conscendam, et similis ero Altissimo. " L'homme va jusqu'à nier Dieu, parce que Dieu le gêne en lui imposant le joug de la conscience, du devoir, de la vertu. Ce joug, pour le briser, l'homme n'a pas d'autre ressource que de dire : Dieu n'est pas ; et nous, en face de pareils blasphèmes, comme le chef des armées célestes, nous devons sans cesse répéter : " Qui est comme Dieu ? Quis ut Deus ? " Satan, pour renverser l'Eglise, s'essaye à renverser tout l'ordre social, et les cinquante ou soixante trônes qui depuis un siècle se sont écroulés sous ses coups sont l'expérience de ses derniers efforts pour renverser le trône du Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, dans son impuissance de renverser le trône de Jésus-Christ lui-même dans le ciel. Nolumus hunc regnare super nos ! s'écrient les cohortes infernales, et, à leur suite, la tourbe des incrédules, des impies, des hommes de tous les désordres et de toutes les immoralités, tous esclaves de cette courtisane que l'Apôtre vit assise sur la bête pleine de blasphèmes ; elle était couverte de pourpre, sa main tenait une coupe remplie d'abominations et des immondices de sa fornication, et sur son front était écrit ce nom : Mystère ! Babylone la grande, la mère de toutes les abominations de la terre.

Pouvez-vous voir une peinture plus prophétique, plus exacte de la Révolution ? Telle est la grande ennemie de Dieu et de son Eglise.
Notre amour pour l'Eglise trouvera sa mesure dans notre zèle à combattre la Révolution. Or, l'Eglise, nous l'aimons, parce qu'elle renferme tous les trésors de l'ordre surnaturel qui lui ont été confiés par son divin Epoux et que la Révolution déteste. En elle nous trouvons la prédication de la vérité, la loi parfaite, le germe de toutes les vertus ; en elle, nous trouvons le véritable royaume de Dieu ici-bas, l'assemblée des saints et des disciples de Jésus-Christ ; en elle, nous contemplons la stabilité au milieu des sociétés qui s'écroulent ; par elle, nous avons la divine espérance d'un bonheur inaccessible à l'homme isolé ; par elle, nous sentons la force de nous élancer de l'exil de la terre vers le ciel, notre éternelle et glorieuse patrie. Mais tout cela est au-dessus de la nature, tout cela est de l'ordre divin, auquel Jésus-Christ par son Eglise seule nous initie, et c'est pour cela que notre amour pour l'Eglise est avant tout surnaturel.

Amour hardi, désintéressé

…De plus, il est hardi. Quand les périls sont si pressants, quand les gouffres se creusent si profonds sous nos pieds, quand les espérances de l'enfer se manifestent par des cris funestes comme ceux dont nous entendons tous les jours éclater la joie sauvage, suivre les prudentes théories de la chair, c'est-à-dire des intérêts humains et des combinaisons politiques, c'est plus que de la lâcheté, c'est de la trahison, c'est du sacrilège. On nous accuse de trop nous compromettre, et c'est là notre gloire. O hommes prudents, je soupçonne que vous trouviez Jésus-Christ bien téméraire quand il compromettait l'œuvre de son Eglise en mourant sur la croix ; les martyrs étaient eux aussi des fous, et les apôtres des insensés, quand, avec un grand courage, ils rendaient, sous les persécutions des Juifs et des païens, témoignage de la résurrection du Sauveur. Pour nous, dans notre démence, nous sommes jaloux de la hardiesse des martyrs, de la témérité des apôtres et c'est avec cette hardiesse que nous prétendons aimer l'Eglise, la servir de tous nos efforts, nous inquiétant peu des jugements si contradictoires des hommes, et nous souvenant surtout que le monde a été sauvé par la folie de la prédication et la hardiesse imprudente des prédicateurs.

Tel était l'amour du prince des apôtres et du grand docteur des nations. Inutile de dire que cet amour hardi est bien rare de nos jours, mais aussi il nous imprime un caractère original, il est une nouvelle raison pour nous d'être ce que nous voulons être.

Enfin, notre amour est désintéressé, je n'ose pas dire chevaleresque comme celui de toutes les grandes institutions religieuses dans leurs commencements. Il est triste de voir combien l'homme se hâte de s'approprier le peu de bien qu'il est capable de faire, combien il aspire à être seul à le faire et à empêcher les autres de le réaliser quand lui-même il ne peut pas faire tout. Oh ! mes frères, que ce ne soit jamais là notre tentation ! Aimons assez l'Eglise pour nous réjouir de tout le bien accompli par ses enfants et pour son triomphe ; n'excluons aucune forme de la sainteté ni de la charité ; nous ne pouvons les prendre toutes pour nous ; aimons, admirons, encourageons chez les autres ce dont nous-mêmes nous sommes incapables. Que le bien général soit notre unique préoccupation ; comme Moïse, disons : Utinam et omnes prophetent ! Plût à Dieu que tous pussent prophétiser ! Les victoires de l'Eglise seraient plus nombreuses et notre amour pour elle plus consolé si, laissant de mesquines et personnelles considérations, le triomphe de l'Eglise était le désir exclusif de notre cœur. C'est ce désintéressement dans l'amour que je ne saurais trop vous recommander. Si vous me dites qu'il est peu commun, je répéterai une fois de plus qu'en le possédant dans toute son ampleur et sa générosité, nous serons bien plus aisément distingués et faciles à reconnaître dans la voie où nous voulons marcher.

Aimons l'Eglise surnaturellement, hardiment, généreusement, et vous verrez quelles bénédictions ici-bas, quelles récompenses au ciel Dieu ménagera à nos travaux, et si l'on ne nous trouve pas habiles, comme certaines gens, nous n'aurons pas à rougir du motif.

E. d'Alzon

Commentaire:

L'idée mère d'Emmanuel d'Alzon

Quelque importance qu'aient revêtue les œuvres innombrables auxquelles le P. d'Alzon voua sa vie, aucune ne fut à ses yeux précieuse comme la congrégation qui devait être le soutien des autres et l'héritière de son esprit. Il appela ses religieux dès l'origine Augustins de l'Assomption et ce nom leur est resté, avec la reconnaissance de Rome, quoique, pour bien marquer leur autonomie dès leur première approbation (1857), ils aient eu pour vocable officiel celui de Prêtres de l'Assomption. Ils ne sont pas voués à une forme particulière d'apostolat, mais ils peuvent les entreprendre toutes selon les exigences des temps et des lieux. En un mot, la congrégation, en dehors de la sanctification de ses membres, a un but universel, et, sur ce point déjà, elle continue bien le P. d'Alzon. Mais il y a plus, et dans la manière dont elle réalise sa mission, on trouve des traits originaux, hérités de son fondateur, qui constituent sa personnalité et caractérisent son action.

Envisagé sous cet angle, on peut dire que le but de la Congrégation est de former des chrétiens hommes d'Eglise.

Cette formule, qui cherche moins à briller par le style qu'à saisir exactement une réalité complexe, paraîtra vite, à la réflexion, suggestive, évocatrice, puissante même, si l'on observe qu'il s'agit là, non pas seulement de former des prêtres et des religieux, qui, de fait, sont hommes d'Eglise par état, et cela serait déjà très grand, mais de former même des laïques hommes d'Eglise : voilà ceux en qui le P. d'Alzon a voulu spécialement forger une âme de soldat, au service spirituel de l'Eglise. Telle est la mission que le P. d'Alzon a confiée à ses disciples ; voilà la grande originalité de son message cent ans avant l'organisation officielle de l'Action catholique, et déjà on en entrevoit la grandeur. Voilà l'idée-mère du fondateur de l'Assomption…

F. Cayré
L'année théologique, 1941

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