Voici quelques textes du P. d'Alzon sur la Prière. Ils sont extraits de deux séries de Méditations destinées aux religieux de l'Assomption.
La première série date de 1874-75. Le Père est obligé de se reposer. " J'emploie mon temps à continuer les Méditations que je prépare pour mes religieux. J'y mets notre esprit autant que je le comprends. Je voudrais, avant de mourir, consacrer quelques jours à terminer ce travail "
La deuxième série est de 1878. Le P. d'Alzon est épuisé, et préoccupé de sa fin prochaine. Mais il tient à répondre à l'attente des religieux. " Ces Méditations destinées aux Augustins de l'Assomption forment comme le Testament spirituel du Fondateur, écrit le P. A. Sage. Il stimule à un apostolat adapté aux nécessités actuelles de l'Eglise. Tendre généreusement et d'une manière toute surnaturelle à l'avènement du Royaume de Dieu, telle apparaît la dernière consigne de notre Fondateur ".
A.
Sage
Ecrits Spirituels du P. d'Alzon
1° Elle doit être basée sur la contemplation des attributs de Dieu. Ignoti nulla cupido : on n'aime pas ce que l'on ne connaît pas. Quoique l'auteur de l'Imitation trouve qu'il vaut mieux aimer que disserter, sans se perdre dans les subtilités de la scolastique, établissons qu'il importe de connaître Dieu et de la connaître selon les principes les plus exacts de la théologie. Je ne connaîtrai jamais assez la plénitude de l'être de Dieu, son indépendance, sa puissance, sa sagesse, sa beauté, sa justice, sa miséricorde. Tout cela veut de ma part des efforts et de très grands efforts pour me maintenir dans le profond sentiment d'admiration de ce que Dieu est en lui-même, et d'adoration à cause de son suprême domaine sur moi.
2° Elle doit se pénétrer de la connaissance de Notre-Seigneur, le vrai modèle de l'homme apostolique. Eh ! qui donnera à notre âme le zèle de la gloire de Dieu, l'amour des âmes, sinon la méditation du prix auquel Jésus-Christ les a estimées ? Il importe de revenir souvent et souvent sur cette vie de l'Homme-Dieu, où la divinité prête à l'humanité de notre Sauveur des forces plus grandes pour aimer les pécheurs. C'est par la prière au pied de la croix que nous apprendrons comment Jésus-Christ a enfanté les âmes, et comment, à notre tour, nous devons les enfanter, non pas que nous ayons la vertu qui sortait de lui, mais parce qu'il nous la communiquera si nous la lui demandons.
3° Notre prière doit être solitaire et recueillie. Oui, nous avons besoin de retraite et de solitude, et il faut bien se persuader que si le surcroît de travaux nous ôte le bienfait d'une vie retirée et silencieuse, nous devons y aspirer au moins pour un certain temps chaque année. Mais que d'occasions où nous pourrions nous recueillir et où nous nous dissipons ; où nous pourrions nous taire, et où des conversations inutiles nous empêchent de prier comme il conviendrait.
4° Enfin, elle doit être continue dans sa ferveur. Qu'un temps soit donné à la prière, à l'oraison, rien de mieux. Mais si les anges louent sans cesse Dieu dans le ciel, pourquoi séparer notre intelligence et notre cur de la pensée et de l'amour de Dieu ? A ce point de vue, les Frères convers peuvent prier comme les religieux de chur ; les uns et les autres peuvent marcher sans cesse devant Dieu et être parfaits. Si Abraham, au milieu de ses troupeaux et de ses nombreux serviteurs, put atteindre une si haute perfection en se maintenant sans cesse sous l'il de Jéhovah, pourquoi, dans tous les instants de la journée, ne pourrais-je pas parvenir à une perfection de prière aussi grande ?
P.
d'Alzon
(Méditations sur la perfection religieuse)
Oportet semper orare et non deficere. Il faut prier sans cesse. Cette recommandation évangélique est fondée sur la nature même de la vie spirituelle. Je veux envisager la prière dans son terme.
Ce terme, c'est Dieu. Je dois le chercher par tous mes désirs, puisqu'il m'a fait pour lui et que nous avons besoin de le posséder pour trouver le bonheur.
Donc, je dois m'élever sans cesse vers Dieu, et ici se forment ce flux et ce reflux admirables de Dieu vers la créature et de la créature vers Dieu. Dieu m'attire, je me laisse attirer et je vais à lui dans l'adoration ; mais en l'adorant je contemple ses perfections ; je désire les posséder et je lui en demande le pouvoir. Dieu me montre sa bonté ; mais sa lumière se réfléchissant sur moi me montre mes souillures, que je suis incapable de laver à moi seul. Dieu les lave dans le sang de son Fils, et la reconnaissance d'un si grand bienfait me fait détester ces souillures et me porte à en solliciter sans cesse le pardon. Et quand mon âme est purifiée par la grâce, en quels accents de reconnaissance n'éclate-t-elle pas envers le Dieu qui a rompu ses liens (Dirupisti vincula mea), et lui permet de tendre à la possession du bien éternel ! Dans cette prière, Dieu commence, l'âme répond, et il se forme une conversation intime, féconde, où l'âme augmente sa foi, sa confiance, et commence à aimer celui à qui elle veut appartenir, comme lui, de son côté, veut se donner à elle pour toute l'éternité, et dans des proportions qu'on ne saurait comprendre ici-bas.
Mais Dieu est un pur esprit ; ce n'est que par l'esprit qu'on peut le saisir : pour prier, pour aller à Dieu, il faut s'élever au-dessus des sens. Sans doute, nous pouvons élever notre âme à Dieu par les créatures, mais, si nous en restons aux créatures, nous n'irons jamais pleinement à Dieu. Revenons donc sans cesse sur la nécessité de nous attacher à Dieu très purement et de ne chercher que lui seul.
P.
d'Alzon
(Méditations sur la perfection religieuse - 1874)
C'est dans le silence de l'adoration que Jésus-Christ nous instruit. Il nous parle de Dieu, de nous, de nos rapports avec lui.
I - Jésus à l'Eucharistie nous parle de Dieu.
L'Eucharistie n'est-elle pas l'abrégé des merveilles de Dieu
: memoriam fecit mirabilium suorum
escam dedit
Dieu peut-il
pousser plus loin sa puissance qu'au mystère de la transsubstantiation
? Dans tous les cas, il ne l'a, dans aucune de ses merveilles, poussée
jusque-là. Si donc je veux me faire une idée de la puissance de
Dieu, après avoir sondé le monde surnaturel où Dieu par
sa très pure grâce a bien voulu m'élever, il me faut aller
étudier le mystère eucharistique et voir comment un Dieu s'y donne
en changeant le pain en son corps et le vin en son sang, pour y être vrai
Dieu et vrai homme, en même temps au ciel et dans l'hostie, passant par
toutes les humiliations, distribuant tous les bienfaits, me donnant le gage
de l'immortalité avec le germe de toutes les vertus.
J'y connais encore la justice de Dieu, j'y vois ce qu'il a demandé à
son Fils pour expier les péchés, j'y vois cette diffusion du sacrifice
s'étendant à toute la terre pour purifier tous les pécheurs
; et en même temps j'adore sa sagesse dans le concours de sa miséricorde.
J'apprends encore à connaître l'amour de Dieu. Dieu a tant aimé
le monde qu'il a donné son Fils, non pas une fois, mais tous les jours,
à tous les instants du jour, sur tous les lieux du monde.
Quel don et quel amour !
II - Jésus à l'Eucharistie nous donne la science de l'homme.
Quel mystère que l'homme déchu, avec ses facultés brisées, ses aspirations, ses ruines, ses souffrances ! Qui expliquera ce mystère douloureux ? Jésus à l'Eucharistie me révèle l'étendue de la chute, la profondeur du péché, l'impossibilité d'une réparation humaine, et en même temps la réparation divine. Je sais par l'Eucharistie à quel point j'ai été pécheur. Je sais ce que Dieu m'avait fait ; je sais mon péché ; je sais la miséricorde réparatrice qui m'arrache à l'abîme.
III - Jésus enseigne la science des rapports de Dieu avec l'homme.
Il m'enseigne la bonté de Dieu dans la création. L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de son auteur : Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine. Et déjà quelle lumière ne jaillit pas de cette vérité ? Mais l'image ayant été déformée par le péché, Jésus l'a rachetée d'abord sur la croix et il travaille à la réparer sans cesse par le mystère de l'hostie. L'Eucharistie c'est l'union de Dieu avec les hommes pour que l'homme uni à son Dieu puisse lui redevenir plus semblable. Or, comme ce travail se fait dans l'intelligence, c'est par l'intelligence que l'homme est atteint dans l'Eucharistie ; c'est à elle que Jésus, mon docteur, s'adresse pour découvrir les inventions de sa grâce.
P.
d'Alzon
(Méditation sur la perfection religieuse - 1874)
Qui songe à adorer Dieu ? Qui s'occupe de lui apporter la proclamation de son suprême domaine sur les créatures ? Pourtant, que font les anges dans le ciel ? Que font les saints dans leur cantique sans fin ? L'adoration, dans la prière, devrait nous manifester les droits de Dieu. Qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu, et si nous l'avons reçu, au lieu de nous en glorifier, pourquoi ne pas rapporter tous ces dons à Celui qui les a répandus sur nous ? Ne serait-ce pas le meilleur moyen d'en obtenir de plus abondants encore ?
L'adoration a du reste un avantage immense pour nous. Sans doute nous ne pouvons offrir à Dieu que ce qu'il nous a accordé le premier ; mais enfin il veut bien faire comme si notre volonté nous appartenait, afin que nous puissions, dans l'adoration, Lui en offrir le libre hommage.
Puis, dans cet acte, nous pouvons l'adorer pour ceux qui ne l'adorent pas. Quand Satan et ses anges furent précipités du ciel, les esprits bienheureux, restés fidèles et fixés dans la gloire pour l'éternité, durent offrir à Dieu des cantiques de réparation et de dédommagement pour l'apostasie de leurs anciens compagnons, et pour donner au Tout-puissant les adorations que les esprits rebelles ne lui présentaient plus. Il en est de même de nous sur la terre. Quand l'âme appelée à la perfection se voit entourée comme d'une désertion universelle, quand le sanctuaire reste seul, quand, au lieu d'hommages publics à Jésus-Christ, le blasphème monte de toutes parts, quand, au lieu de l'adoration due, la révolte s'agite partout, quand la terre semble avoir l'ambition de ressembler à l'enfer, alors il est utile que le dévouement se manifeste.
Je ne crains pas de le dire, c'est l'heure solennelle des religieux ; on peut les poursuivre, les chasser, ils ont toujours le sanctuaire de leur cur ; il sont des adorations intimes, silencieuses, pleines de courage aussi, et celles-ci sont les plus précieuses, parce qu'elles sont toujours accompagnées de l'offrande de la vie de celui qui les présente au trône de Dieu.
P.
d'Alzon
14e Méditation -La Prière - 1879