III - La visée apostolique du P. d'Alzon

Commentaire:

…L'ADVENIAT REGNUM TUUM, adopté pour devise par le P. d'Alzon, devait être pour lui, non seulement un mot d'ordre de vie intérieure, mais un programme d'apostolat.

Ce n'est pas à une œuvre particulière et exclusive que le fondateur de l'Assomption conviait ses fils ; le BUT qu'il leur a proposé est universel par l'objet, quoique net et précis. Aucune formule peut-être n'est apte à le rendre dans sa plénitude comme celles-ci qui traduisent à des points de vue divers la devise adoptée ou les différents mots d'ordre donnés par le P. d'Alzon : - mettre, dans tous les domaines, l'ordre surnaturel à sa vrai place ; - affirmer hautement le surnaturel en face des oublis et des négations du laïcisme moderne ; - établir l'ordre chrétien partout, non seulement dans les individus mais dans les sociétés ; en un mot, faire triompher la cité de Dieu chère à saint Augustin, ou, en définitive, propager le règne social du Christ…

…Comprenons bien la portée d'un tel programme. Il s'agit ici du rayonnement extérieur de la vie surnaturelle que tout vrai chrétien porte en soi, et que le religieux doit posséder à un degré éminent…

Un apostolat animé d'un esprit doctrinal, social, œcuménique.

…Esprit supérieur, préoccupé d'un apostolat de caractère universel, le P. d'Alzon ne fixa jamais les siens dans les cadres d'une œuvre à l'exclusion des autres ; il leur en proposa un grand nombre, tout en laissant au temps et aux circonstances le soin de déterminer celles qui sont le plus opportunes. Mis en face du calvinisme dès sa jeunesse sacerdotale, il se fit l'apôtre de l'unité de l'Eglise de France, et même en Angleterre, comme plus tard en Orient, sans vouloir jamais se limiter à ce ministère. Son activité s'exerça dans tous les domaines.

Organisateur d'un grand collège à Nîmes, avant même la loi de 1848, il travailla à la conquête de la liberté d'enseignement à tous les degrés : il y voyait un puissant moyen de faire pénétrer l'esprit chrétien dans toutes les classes. Il songeait à l'organisation d'une élite catholique, et l'un de ses projets les plus chers était d'y contribuer, dès lors, par une immense diffusion, dans une Université, de la pleine vérité chrétienne, " selon les principes de Saint Augustin et de Saint Thomas ".

Mais, par ailleurs, il eut d'étonnantes intuitions sur les progrès des œuvres sociales. Sa grande âme était ouverte aux besoins de la classe ouvrière et s'appliqua à y porter remède selon ses moyens ; il eut surtout le sentiment très net des ressources que toutes classes trouveront même dans l'ordre humain, dans une pénétration plus profonde de l'esprit chrétien. Ainsi put-il prévoir que l'une des caractéristiques de sa famille religieuse serait la " participation directe au mouvement social actuel ".

…En définitive, ce que le P. d'Alzon demande aux siens, c'est de faire sortir le surnaturel du domaine intime de la conscience où l'on a tendance à le reléguer de nos jours, pour le faire rayonner sur toutes les classes sociales, dans tous les milieux, en tout pays, selon les possibilités présentes…

Le P. d'Alzon n'est pas un doctrinaire : il n'a pas de théorie de l'apostolat. C'est l'amour de l'Eglise qui le pousse à l'action, selon les nécessités du moment. Il lance une poignée de religieux dans l'enseignement, dans l'action sociale, dans la 'lutte contre le schisme' (c'était un mot de l'époque !) …donnant parfois l'impression d'une agitation en tout sens. Impression trompeuse. Il approuvera le grand programme de régénération chrétienne élaboré par ses lieutenants (P. Picard, P. Bailly) sous l'égide de N.D. de Salut, au lendemain de la guerre et de la Commune : Œuvres de Presse, Pèlerinages, Œuvre des Vocations, et autres, que nous retrouverons dans les pages qui suivent.

Fulbert CAYRE
La spiritualité des Religieux de l'Assomption. 1931

Avec deux textes sur l'amour de l'Eglise à l'origine de l'engagement apostolique, nous citons un appel de 1870 pour une Presse catholique, et, moins connus, de brefs aperçus sur la Russie, qu'il voudrait ramener à l'Unité.

1874-une circulaire du P. d'Alzon

Triple amour, triple action apostolique

Ainsi que nous l'avons établi dans le Directoire, l'esprit de l'Assomption, c'est l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la Sainte Vierge, sa Mère, et de l'Eglise, son épouse. Notre-Seigneur, verbe éternel, Vérité infinie, doit être adoré par nous dans une foi très grande aux vérités révélées ; la dévotion à la Sainte Vierge, dont les vertus doivent être pour nous le modèle de la vie intérieure et de prière, correspond à l'espérance ; et, quant à la charité, nous pourrons lui donner une dilatation plus grande, dans notre zèle pour la défense et le triomphe de l'Eglise.

Or, à ces trois caractères correspond une triple action et comme un triple apostolat : l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous communiquera le désir de le faire connaître par l'enseignement et la prédication ; la dévotion filiale à la Sainte Vierge doit nous inspirer le désir de travailler à la direction et à la sanctification des âmes appelées à une certaine perfection, travail, ce semble, beaucoup trop négligé de nos jours.

Déjà j'ai abordé avec vous quelques-unes de ces questions et les méditations que je rédige en ce moment pourront avoir, pour les plus jeunes d'entre nous du moins, une certaine utilité comme modèle des sujets dont vous devez vous nourrir et de la manière dont vous devrez plus tard en nourrir les âmes qui vous seront confiées.

La défense de l'Eglise. Mais ce sur quoi je veux insister aujourd'hui, c'est la nécessité, dans votre amour pour l'Eglise, de vous consacrer aux travaux les plus propres à repousser les attaques dont elle est aujourd'hui plus particulièrement l'objet.
Or, l'Eglise est combattue de nos jours : 1° par l'incrédulité, sous le nom de libre pensée ou de morale indépendante ; 2° par les Sociétés secrètes ; 3° par la Révolution, dont les erreurs se répandent de plus en plus dans les masses ; d'où il suit que si nous voulons opérer un bien efficace, nous devons donner à nos travaux un triple but, qui sera comme la raison d'être de notre Congrégation…

24 mai 1874

Le Père d'Alzon y revient dans une Méditation de 1874

1° L'amour de l'Eglise. Nous sommes les soldats du royaume de Jésus-Christ, et comme jamais l'Eglise n'a été plus attaquée, il importe de la défendre avec le plus ardent amour. Ne nous faisons pas illusion. On ne veut plus de Dieu, de Jésus-Christ, de son Eglise. C'est pourquoi rien n'est beau comme de se dévouer à la cause de Dieu, de Jésus-Christ, de l'Eglise. Certes, ce n'est pas une exagération de dire que tout croule autour de nous. On voudrait entraîner l'Eglise dans la ruine universelle. La beauté de notre vocation consiste à prendre les armes pour elle.

2° La préparation convenable. Se précipiter dans la mêlée sans les armes nécessaires serait une suprême imprudence. Donc, il faut nous préparer. Il faut lutter vaillamment, mais avec une certaine science et cette science ne nous étant pas donnée directement comme aux apôtres, il faut l'acquérir par l'étude, et c'est là la sanctification par le travail, si nécessaire à ceux qui veulent se consacrer au combat de Dieu. Mais quelle persévérance, quel courage au milieu des dégoûts de cette préparation, quel esprit surnaturel n'y faut-il pas apporter ! Car, en même temps, nous avons à nous livrer à des travaux qui ressortent à notre intelligence et nous avons à les tremper dans des intentions divines.

E. d'Alzon

Où l'on voit bien qu'il ne s'agit pas de foncer inconsidérément de tous côtés… Le P. d'Alzon est un actif, sans aucun doute, mais son activité se nourrit de contemplation. C'est le " triple amour " (le Christ, Marie, l'Eglise) qui commande l'apostolat.

Le P. Athanase SAGE résume excellemment ces propos en conclusion de son ouvrage " Un Maître spirituel au XIXe siècle " :

Zèle hardi, généreux, désintéressé. - Le Père avait reçu, semble-t-il, comme mission de dégager et de mettre en lumière l'aspect apostolique de toute authentique contemplation. Il n'était pas le seul, au dix-neuvième siècle, à s'engager en cette voie, mais il l'a fait avec une décision, une générosité, un désintéressement qui impriment à son message un accent original d'un bel aloi surnaturel. Son désintéressement a été particulièrement remarquable. Il ne s'attachait aux œuvres de son zèle que pour l'Eglise ; il était prêt à les sacrifier ou à les abandonner en d'autres mains si le bien de l'Eglise le demandait ; il ne prolongeait pas leur agonie quand elles avaient cessé d'être utiles.

Si fougueux que fût son zèle, il ne s'immisçait pas sur le terrain d'autrui, il ne jalousait personne, applaudissait et soutenait toutes les initiatives en faveur de l'Eglise. " N'excluons aucune forme de la sainteté ni de la charité, disait-il à ses religieux. Nous ne pouvons pas les prendre toutes pour nous ; aimons et encourageons chez les autres ce dont nous sommes incapables. "

Un maître spirituel. - Le P. d'Alzon se défendait d'être un auteur, encore qu'il ait beaucoup écrit ; mais il a exercé un magnifique magistère, filialement reconnu par ses premiers disciples. Ses écrits nous restent, admirablement commentés par toute une vie consacrée à la défense de l'Eglise. Ils n'ont rien perdu de leur actualité et méritent d'être connus bien au-delà d'un petit cercle d'initiés, pour la plus grande gloire de l'Eglise.

Un Maître spirituel au XIXe siècle
Rome, 1958

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