La naissance du "Pèlerin"

C'est inconsciemment qu'en 1877 on lança dans la presse un petit journal catholique humoristique, le Pèlerin, qui tranchait sur les mœurs graves et un peu compassées des feuilles pieuses du temps et des journaux quotidiens.

Le peuple connaissait peu la presse quotidienne catholique trop magistrale pour lui, peu émaillée de faits divers de la vie, accidents, inventions. Le Pèlerin rompant avec les traditions, donnait des anecdotes parfois triviales, mais toujours accompagnées d'un trait de vérité, emprunté à l'esprit de foi. Pour condenser les nouvelles, il prenait un style condensé qu'on a parfois nommé le style pèlerin. Un jugement bref terminait ces nouvelles : bien - sot - félicitations - mal élevé, etc. Et avec des caricatures parfois risquées, mordantes, qui n'épargnaient aucun pécheur, il concluait toujours à la sanction finale et conduisait le pécheur au diable et à l'enfer.

Le caractère évangélique de l'œuvre s'est manifesté dans l'absence absolue de ressources.

C'est là le miracle. Dieu seul guidait dans l'océan du journalisme.

P. Vincent de Paul BAILLY
(Rapport sur les œuvres de presse au Chapitre général de 1886)

La presse quotidienne

De même qu'on a planté La Croix - Revue au jardin des auteurs grecs et latins voués aux seuls dieux infernaux, La Croix, journal, a planté le signe vainqueur dans le jardin où poussent les feuilles éphémères qu'on déclarait à jamais consacrées aux dieux du plaisir.

Le prêtre ne doit jamais toucher à ce domaine réservé et laïc, disait Veuillot lui-même. Et comme Boileau par respect avait interdit la poésie à la religion, nos meilleurs amis déclaraient que la presse ne lui était pas permise.

La Croix quotidienne a tenté dans la littérature incrédule du journal ce que la Revue de l'enseignement chrétien a obtenu dans la littérature classique, pourrie et païenne, de l'école. Nous y avons planté la Croix.

Certes, c'était là une entreprise dans l'esprit de l'Assomption : elle était audacieuse et pleine de foi ; la contradiction la plus vive ne lui a pas manqué et comme les auteurs ont trouvé même des évêques pour les défendre, la presse laïque envahie par le Christ a trouvé quelques évêques pour nous demander de ne pas lui infliger l'image du Crucifié.

" Vous ferez autant de bien " nous disait-on, comme on eût dit au saint Lemidius de ce matin qui faisait trembler la terre et convertissait les peuples avec un signe de croix : Supprimez la croix et vous ferez autant de bien.

Hélas, eût-il répondu, ce n'est pas moi qui triomphe, c'est le signe sacré, et nous affirmons que le succès de La Croix ne vient que de son Crucifix. Il manque à La Croix les mots Adveniat regnum tuum qui y ont été remplacés par cette parole prophétique qu'une sainte fille ignorante nous avait suggérée : Christus vincit, qui explique si bien le rôle de l'image.

P. Vincent de Paul BAILLY
(Rapport sur les œuvres de presse, au Chapitre général de 1886)

Adieux aux lecteurs de La Croix

Un temps nouveau s'ouvre pour l'œuvre de La Croix.
Un mot sur son histoire.
En juin 1883, à la fête du Sacré-Cœur, des moines, au retour de Jérusalem, rapportant à Montmartre sur leurs épaules la lourde croix du bateau, jurèrent d'édifier un journal à part, dont les paroles sortant des plaies divines, seraient vérité et vie.
La Croix, ce fut son nom béni, méprisait la courte politique des hommes ; les Chambres y paraissaient sous la rubrique Usines parlementaires ; rien n'y était envisagé en dehors du point de vue catholique.

Peu à peu, en grandissant, ce journal que tous choyaient s'est occupé davantage des choses qui divisent les hommes. Il a voulu surtout en cela servir les directions pontificales. Ensuite ses correspondances de Rennes parurent violentes contre Dreyfus.
Ce n'était plus son rôle du début, celui des moines journalistes, prédicateurs toujours, même en donnant des nouvelles brûlantes. Ce fut sans doute un tort.
D'autre part, aux derniers convents, les loges avaient juré la destruction de La Croix et le Gouvernement leur a promis cette victime.
Nos perquisitions qui violaient toutes les garanties professionnelles de la presse ont eu lieu, le procès a suivi, et l'on a cherché à identifier la Congrégation des Assomptionnistes avec La Croix, et envelopper dans une même sentence toutes les autres Congrégations, avant même la loi contre les associations. On sait les considérants de la sentence.

La lutte prenait dès lors un caractère à part et d'autres que nous étaient en jeu. A notre occasion une loi est proposée en ce moment contre les Evêques, et le Saint Père qui nous a tant de fois bénis a décidé dans sa sagesse que, pour le plus grand bien de l'Eglise, les Assomptionnistes cessent de faire paraître La Croix en la transmettant à une rédaction laïque.
Notre première pensée était de briser l'Œuvre laborieuse édifiée par de longs et immenses sacrifices ; mais la joie des ennemis de l'Eglise a été si vive en apprenant les décisions du Saint-Siège, que nous n'avons pu y voir qu'un triomphe pour eux.
Puisque le Pape n'exige pas la mort de l'Œuvre, mais la transformation en une feuille à direction laïque, nous remettons en d'autres mains très dignes notre plume de moine.
Toute notre installation matérielle, administration, organisation de dépêches reste à leur service.
Que nos 200.000 lecteurs quotidiens et nos 520.000 lecteurs hebdomadaires leur soient fidèles.

P. Vincent de Paul BAILLY
(brouillon manuscrit du Père Bailly,
en vue de l'article définitif paru dans La Croix du 4 avril 1900)

1905

Eloge du cinéma

Il n'y a pas à la Bonne Presse une publication qui ait autant d'affinité avec le jour de l'an que le Fascinateur.

L'organe des récréations instructives possède en effet en lui-même un rayonnement d'étrennes, les jouets sont ses petits cousins ; il suscite des pétillements dans les yeux, des frémissements dans les oreilles, allume les imaginations avec des flammes vives.

Il y a deux ans, sur la première page du premier numéro du Fascinateur on affirmait timidement que les projections entreraient à l'église et prendraient leur part dans les splendeurs du culte. Cela s'est accompli à diverses reprises, et ces jours-ci, nous avons eu comme la consécration solennelle de cette affirmation à Rome.

Dans la basilique de Saint-Pierre, sous les yeux du Pape, l'électricité éclairait au fond du chœur un immense transparent qui a représenté successivement l'Immaculée Conception, puis l'apothéose des deux saints canonisés, la gloire de quatre béatifiés.

Si de tels spectacles n'ont pas le dessein de fasciner pieusement le fidèle, nous renonçons volontiers à nous appeler Le Fascinateur.

En ce premier janvier 1905, soyons prophète. Tout ceci n'est qu'un commencement. Naguère les scènes de la Passion restituées au milieu de notre siècle, après avoir été fort combattues, ont eu succès à Nancy comme à Oberammergau, et M. Coissac, au nom de la Bonne Presse, les a faites prisonnières en nos projections et en notre cinématographe, pour en multiplier les éditions.

Quel champ nouveau, très vaste, à explorer ! Si l'image morte et noire est déjà attractive et fascinante, que sera-ce de ces images vivantes et parlantes, inconnues à nos pères, qui prolongent les actions pour fixer la mémoire et accroître l'impression !

Faisons encore une prophétie. Les peintures immobiles, sur les murs des musées, esclaves en un cadre d'or, vont descendre, se mouvoir. On verra un jour les inoubliables cérémonies de Rome avec le Pape bénissant, se dérouler le long des murs des plus modestes patronages d'écoliers, et ces tableaux auront une vérité que n'ont su atteindre ni Phidias ni Raphaël, ni nos grands prix du Salon.

Si cela ne se voit pas en 1905, ce sera un peu plus loin sur la belle route de l'avenir, où Le Fascinateur s'avance en éclaireur.

P. Vincent de Paul BAILLY
(Le Fascinateur, 1er janvier 1905)

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