Père Victorin GALABERT (1830-1885)

Fondateur de la Mission d'Orient, il arrive à Constantinople en décembre 1862, à la veille de la tournée d'information du P. d'Alzon. D'emblée, il saisit la délicatesse de sa mission d'apôtre de l'unité auprès des chrétientés orientales. Lui, docteur en médecine, en théologie et en droit canonique, il commence humblement comme maître d'école primaire à Philippopoli et Andrinople. Il sera bientôt rejoint par des frères Assomptionnistes et des Sœurs Oblates. Il est très apprécié de Mgr Popof, évêque des Bulgares dont il devient le conseiller ; il l'accompagne comme théologien au Concile Vatican I. Il meurt à Paris le 7 février 1885.

Voici quelques textes d'orientation pour un apostolat difficile.

1864

Devoirs des religieux de l'Assomption
missionnaires en Orient

Le premier devoir de tout missionnaire est de se faire accepter des populations qu'il doit évangéliser ; de gagner leur confiance, de détruire les préventions qui les éloignent de lui ; autrement il lui est impossible de travailler efficacement à leur instruction et de les amener à reconnaître leurs erreurs pour leur faire embrasser la vérité. Un Augustin de l'Assomption ne doit jamais oublier dans ses rapports avec les populations gréco-slaves laissées dans une ignorance crasse des vérités les plus fondamentales de la religion chrétienne, mais entretenues dans une haine profonde, fanatique contre tout ce qui touche de près ou de loin à l'Eglise Romaine.

Avant tout donc les PP. Augustins de l'Assomption agiront avec un grand esprit de désintéressement et sauront éviter tout ce qui pourrait faire soupçonner en eux l'idée de vouloir s'imposer, dominer le clergé oriental catholique et s'attribuer la direction des affaires. Pour gagner les populations et faire tomber peu à peu des préventions absurdes mais profondément enracinées, ils s'adonneront aux œuvres de charité, se montreront très prévenants envers tout le monde, supporteront patiemment les grossièretés, seront indifférents aux injures et ne se laisseront décourager ni par l'ingratitude ni par l'insuccès. Ils sauront édifier par de bons exemples, seront toujours prêts à rendre service, à donner des conseils demandés et ne commanderont jamais. En toutes circonstances ils s'effaceront pour laisser aux autres l'honneur de résultats obtenus souvent malgré leur opposition.

En tout cela il faut se laisser diriger par la pensée surnaturelle de la plus grande gloire de Dieu, du bien des âmes, agir selon les circonstances et écouter plutôt les inspirations de la charité.Les Augustins de l'Assomption doivent s'attendre à de nombreux insuccès. Les premiers ne verront pas le résultat de leurs efforts. Ils doivent d'abord défricher cette portion de la vigne du Seigneur. D'autres sèmeront ; les troisièmes peut-être seront appelés à cueillir.

P. V. GALABERT
Lettre à Mgr CANOVA, Evêque de Philippopoli (Plovdiv)
3 janvier 1864

1868

Des prêtres pour la Bulgarie

Le Père Galabert s'adresse à deux Œuvres qui soutiennent la mission d'Orient des Assomptionnistes

Il ne suffit pas de donner une église aux Bulgares-Unis, il leur faut encore un prêtre pour la desservir, et le manque de prêtres dévoués et instruits sera longtemps encore un grand obstacle aux progrès de la Sainte-Union. Les Bulgares sont des chrétiens ; habitués à avoir un prêtre pour baptiser les nouveaux-nés, enterrer les défunts, bénir les nouveaux mariés, prier pour les malades, et dire la sainte messe le dimanche et les fêtes. Dès qu'ils rentrent dans l'Union ils demandent un prêtre, et il faut le leur donner ; autrement ils retourneront bientôt au schisme ; et Mgr Raphaël Popof pour les contenter et les maintenir se voit obligé d'ordonner prêtres des hommes mariés, qui savent suffisamment lire pour réciter les prières de la liturgie et souvent peuvent à peine écrire leur nom. Ils n'ont aucune science, et ne connaissent guère que les premiers rudiments du catéchisme. De tels prêtres peuvent bien dire la messe et administrer les sacrements ; mais ils n'exercent aucune influence sur les populations qui restent plongées dans une ignorance profonde, et font consister toute leur religion dans les pratiques extérieures du culte qu'elles observent avec une rigueur et une sévérité pharisaïques. En outre le petit nombre des Bulgares-Unis et surtout leur grande pauvreté, souvent voisine de la misère, ne leur permet pas de subvenir d'une manière convenable à l'entretien du pope ; celui-ci reste dans un dénuement absolu, qui l'expose naturellement aux séductions des schismatiques ; et ces derniers n'épargnent ni les promesses, ni les avances de l'argent pour décider nos prêtres unis à retourner dans leurs anciens errements.

Si la plupart des prêtres n'étaient pas mariés, et pouvaient célébrer tous les jours la sainte messe, il suffirait pour leur entretien de leur fournir l'aumône de la messe quotidienne ; et c'est ainsi que nous pouvons soutenir quelques-uns d'entre eux ; mais les prêtres mariés, comme la plupart d'entre eux, ne peuvent célébrer la sainte messe tous les jours, et ils ont besoin de plus grands secours pour l'entretien de leur famille souvent nombreuse ; car dans ces pays-ci les chrétiens ignorent encore les criminelles doctrines qui rendent chez nous tant de mariages stériles ; et tous, riches et pauvres, acceptent tous les enfants que la divine Providence veut bien leur envoyer. Aussi toutes les familles sont nombreuses et il n'est pas rare de voir une mère jeune encore entourée de six ou sept enfants, qui font sa joie et son bonheur, et constituent souvent toute sa richesse.

P. V. GALABERT
Lettre à la Propagation de la Foi, à Lyon, janvier 1868

1878

Les écoles d'Orient

Nous n'avons nulle intention de nous hâter, nous voulons marcher d'un pied lent et sûr, mais même pour ne pas tomber nous avons besoin que l'on nous vienne en aide et nous devons tout attendre de la charité et de la générosité de nos catholiques français. A mes yeux la nation bulgare est appelée à s'unir bientôt à l'Eglise romaine, la semence est jetée et elle germera, le levain est mis et il fermentera, mais il nous faut préparer des ouvriers, il nous faut des prêtres et des maîtres d'école. Déjà à Monastir les RR. PP. Lazaristes ont un internat de 20 enfants qui donne les meilleures espérances. A Andrinople nous n'avons encore rien de semblable. L'intervention de Mgr Raphaël serait de pouvoir établir à la campagne, à peu de distance de la ville, un orphelinat agricole, dont il désire nous confier la direction ; les enfants en travaillant aux champs apprendraient en même temps à lire et à écrire et recevraient les premiers éléments de l'instruction chrétienne. On donnerait plus tard à ceux qui montreraient de bonnes dispositions une éducation plus développée et ils pourraient devenir des maîtres d'école ou des curés pour les villages. Ayant toujours conservé l'habitude des travaux des champs et une vie rude et pénible, il leur en coûterait moins de se fixer au milieu des villageois ; nous les initierons aussi aux pratiques agricoles consacrées en France par l'expérience en évitant néanmoins les innovations ruineuses que ne comportent ni le caractère des populations orientales ni la nature du sol à cultiver. Sans changer les méthodes consacrées par l'expérience des siècles, nous tâcherons de leur montrer les perfectionnements dont elles sont susceptibles. Il vous est facile, Monseigneur, de vous convaincre de quelle utilité serait une telle fondation. Les frais ne seraient pas très considérables, une somme de 3 à 4 mille francs suffirait pour acheter le terrain et faire les premiers frais d'installation. Nous prendrions des enfants de la campagne ; les parents ne refuseraient pas de nous apporter quelques sacs de blé pour leur entretien, et, travaillant eux-mêmes la terre, ils gagneraient une partie des frais que nous serions obligés de faire pour eux.

P. V. GALABERT
Lettre à Mgr SOUBIRANNE
Directeur de l'œuvre des Ecoles d'Orient (1878)

1883

La mission d'Orient

Il est très vrai que les résultats en Orient ne sont pas brillants, très vrai aussi que l'on aurait tort de s'en consoler en rejetant la faute sur le caractère et les mœurs des peuples qui l'habitent. Toutefois la stérilité n'est pas aussi absolue qu'elle en a l'air à première vue : il y a eu et il y a encore en Orient des conversions partielles, parce qu'il y a eu et qu'il y a encore de saints missionnaires. Mais les jalousies grecques et le fanatisme musulman n'autorisent-ils pas suffisamment le silence gardé sur ces conversions ? Qu'un missionnaire de la Côte des Esclaves baptise un petit nègre, il peut le dire, l'écrire et le prêcher, et il fait très bien. Ut videant opera vestra bona. Qu'on agisse de même pour un schismatique ou un Turc entrant dans le sein de l'Eglise, et toutes les œuvres d'une mission seront compromises. Le P. Galabert fait remarquer qu'à sa connaissance, depuis qu'il est en Orient, il y a eu des conversions aussi nombreuses dans la Turquie d'Europe que dans toute autre mission. Le bon Dieu seul connaît donc ces conquêtes, et les missionnaires gagnent peut-être en humilité ce qu'ils perdent en satisfaction de raconter leurs œuvres. Le P. Galabert fait cette distinction sur le même sujet.

Rome avait dit aux missionnaires d'Orient : " Conservez au moins, puisque l'empire turc est fermé à tout apostolat conquérant ". Mais ce que Rome avait dit pour un temps est passé en routine, et, tandis que depuis une quarantaine d'années environ, Rome voulait pousser en avant, on a continué à conserver. Il fallait écouter Rome toujours, quand elle commandait de marcher comme quand elle avait dit de rester stationnaire. Donc depuis quarante ans, on aurait pu davantage, et c'est pourquoi, Père, votre impulsion est si bien dans l'esprit de l'Eglise, et aussi, nous vous l'assurons, dans nos désirs et nos résolutions.

Sur la conversion en masse des Bulgares, il y aurait à faire observer, dit le P. Galabert, que c'est moins prochain et moins facile qu'on ne croit. Les chefs, eux-mêmes bien disposés, disent franchement, comme l'a quelquefois entendu le P. Alexandre : Qu'il y ait un mouvement catholique, et nécessairement il y aura division, parce qu'il ne pourra pas être absolument général. Le jour où il y a division, il y a intervention des Grecs et des Russes et la nationalité bulgare disparaît. Ce raisonnement a quelque valeur, Père, et nous vous le transmettons tout en nous réjouissant d'avance de mouvements inévitables, où l'Eglise et la Vérité n'ont qu'à gagner. D'ailleurs il est bien précieux pour le Règne de N.S. que l'on puisse maintenant, sans les exposer à des vexations décourageantes, dire aux Bulgares : Vos lois, la liberté des cultes, les bonnes dispositions de vos chefs, vous mettent à l'abri : embrassez la vérité. Ces conversions individuelles sont les plus sûres, et nous les obtiendrons en obéissant aux intentions de Pie IX manifestées à notre Père vénéré, et à l'esprit que vous demandez à vos fils.

P. V. GALABERT
Lettre au P. Picard, 5 novembre 1883

1884

Les difficultés de la mission d'Orient

Il est vrai qu'à Andrinople nous avons assez de Sœurs, mais elles sont presque toutes patraques et délabrées. Elles ne peuvent faire grand'chose. Dans leur nombre, il s'en trouve à peine quatre ou cinq de valides. Les invalides aident les valides et leur procurent un soulagement nécessaire. Dès qu'on aura l'étoffe nécessaire pour faire des robes j'enverrai à Constantinople les deux postulantes bulgares que l'on convoite surtout, après leur avoir fait donner l'habit religieux par Mgr Petkoff. Comme je vous l'ai déjà dit, je crois, mais je ne saurais assez le répéter : depuis plus de deux ans, d'Andrinople l'on a donné plus de 15 religieuses toutes jeunes, pleines de force et d'activité, en comptant celles venues à Paris. Pour le faire il a fallu nécessairement affaiblir les maisons d'Andrinople. Lorsqu'on aura achevé de tout désorganiser, l'on criera alors encore plus fort que rien ne marche en cette ville.

Il en est de même pour nous. La régularité religieuse désirable ne peut exister parce qu'il n'y a pas un nombre suffisant de religieux ; et l'on s'appuie sur ce point pour vous empêcher de consentir aux demandes réitérées que je vous fais d'un personnel plus complet ; précisément pour pouvoir établir cette régularité.

Des jeunes religieux en contact continuel avec les PP. Pierre et Francesco n'ont qu'à gagner sous le rapport de la piété, de la régularité, de l'obéissance religieuse. Ce sont des religieux qui sont toujours un exemple vivant. Ils ont des défauts naturels qui ne permettent pas de se servir d'eux pour diriger une maison importante, mais cela ne les empêche pas d'être d'excellents religieux. Certainement les nouveaux venus n'ont qu'à gagner à leur contact. Si vous voulez que notre maison d'Andrinople fasse du bien, il faut y mettre au moins un, sinon deux jeunes religieux pour s'occuper surtout des enfants. Les PP. Pierre et Francesco pourront faire des classes et en même temps s'occuper d'œuvres d'apostolat ; et l'on peut faire beaucoup de bien. Pour cela, il faut qu'à un moment donné on ne soit pas enchaîné par une classe, sans pouvoir même mettre un surveillant à sa place.

Permettez-moi de revenir sur ce que je vous ai déjà dit : nos deux maisons d'Andrinople et de Karagatch iront bien et feront un grand bien, le jour où le P. Marie-Joseph aura avec lui un prêtre (le P. Antoine ?) et trois autres religieux - et à Andrinople outre les PP. Francesco et Pierre, deux jeunes religieux pour l'école. Les deux Pères, tout en donnant les leçons de langues, pourront s'occuper surtout du ministère, et ils feront un grand bien.

P. V. GALABERT
Lettre au P. Picard, 14 septembre 1884

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