Les " Bureaux du Pèlerin ", amorce de la future Bonne Presse (créée en 1889).
Permettez-moi de venir maintenant au Pèlerin (*). Nous désirons faire pour le mieux et je tiens grand compte de vos avis, seulement il arrive qu'on veut et qu'on ne sait pas faire. Pour préciser bien les observations, ne pourriez-vous pas en lisant jeter à la hâte en marge vos observations, afin que comprenant bien votre pensée, je veille à ce qu'elle soit suivie ? Quel dommage que vous ayez renoncé à vos prônes ! Ils sont désirés de tous, mais en présence de votre état de fatigue je n'ose pas insister. Ces instructions relevaient le niveau et faisaient passer la doctrine. J'ai demandé une place pour les saints et la vie de Saint Augustin a commencé. D'autres améliorations peuvent s'accomplir, mais il faut bien comprendre, et puis il faut trouver le moyen d'instruire et d'élever tout en conservant l'allure déliée qui permet de pénétrer et qui fait lire. Les attaques sont fort explicables Ce qui réussit doit être attaqué. C'est dans l'ordre. Raison de plus pour se mettre à l'abri des attaques légitimes.
F.
Picard
Lettre au P. d'Alzon, 20 septembre 1878
(*) A l'origine en 1873, le Pèlerin était
un petit bulletin de liaison pour les pèlerins. Le 6 janvier 1877, il
passe au grand format avec des illustrations, sous la responsabilité
du P. Vincent de Paul Bailly.
Quant à La Croix, revue mensuelle en 1880, elle devient un quotidien
en 1883. C'est en 1889 que la raison sociale " Bonne Presse " voit
le jour.
Après avoir pris rang parmi les journaux quotidiens au jour de la fête
du Sacré-Cur, La Croix paraît définitivement
aujourd'hui. Elle sera un journal catholique, uniquement catholique, apostolique
et romain. En nous jetant dans la mêlée, nous sommes loin de suivre
notre attrait et nous ne voulons pas faire l'apologie du journalisme. Nous subissons
une douloureuse nécessité et voulons opposer au torrent dévastateur
de la mauvaise presse, l'affirmation constante de la vérité et
du Bien.
A notre avis, la presse quotidienne est la plaie de l'époque. Le meilleur des journaux ne vaut rien, car il habitue l'homme à ne plus réfléchir et crée une société superficielle qui rit de tout et veut trouver un sujet d'amusement même dans les deuils publics.
Désormais, plus d'études possibles : la revue a tué le
livre ; le journal sérieux a tué la revue ; le journal de nouvelles
a tué le journal sérieux.
Pourquoi donc, nous direz-vous, créer un de ces petits journaux ? Parce
qu'il n'y a que ce moyen d'atteindre l'ennemi sur le terrain qu'il ravage.
Le soldat qui se sert du glaive pour défendre sa patrie ne fait point pour cela l'apologie de son glaive, il s'en sert. Après la victoire, il a même le droit de l'aimer comme Roland aimait la Durandal.
Le grand journaliste que Dieu vient de nous ravir (*) déplorait le fléau de la presse, il n'en aimait pas moins sa plume et il s'en servait comme d'une épée bien trempée pour défendre son ami Jésus-Christ, sa mère l'Eglise, sa patrie la France.
Plus que jamais, le Christ et son Eglise sont attaqués, plus que jamais il faut donc se défendre. Les petites feuilles immondes pénètrent partout, jusque dans les mansardes et dans les chaumières ; il faut donc une feuille catholique à bon marché qui aille combattre le mal partout. Il faut que La Croix, portée par ses amis, devienne un journal populaire universel.
P.
François PICARD
La Croix, 16 juin 1883
(*) Louis VEUILLOT (1813-1883), rédacteur en chef de L'Univers
La CROIX se situe dans le paysage de la presse parisienne.
Plusieurs journaux peu chrétiens et en particulier Le Matin prennent acte de la lette de Sa Sainteté Léon XIII pour attribuer à N.S.P. le Pape une politique et des projets qui ont germé dans la cervelle de quelques journalistes.
Pour eux, le Pape est à la merci d'une faction, qu'ils appellent la
faction pérugine, et épouse les querelles de cette faction, contre
le Journal de Rome d'abord, puis contre L'Univers, L'Unità cattolica,
etc, etc, tous les journaux catholiques.
Pour eux encore, Léon XIII veut se réconcilier avec le roi d'Italie,
exalte les journaux qui prônent cette réconciliation, comme Le
Journal des débats, Le Temps, La République Française.
D'après leurs tristes suppositions, Léon XIII irait plus loin, et n'aurait publié sa dernière lettre que pour montrer au Sacré-Collège, son intention de passer par-dessus les répugnances des cardinaux pour faire triompher sa politique de conciliation et obtenir certains résultats financiers.
Rien n'est plus attristant que cette façon de traiter les intérêts de l'Eglise et de parler du Saint-Siège.
Le Pape est le père de tous les catholiques, il éclaire, il avertit, il blâme, il condamne au besoin, mais il est toujours père et ne poursuit personne de parti pris.
Nul moins que le S.P. Léon XIII n'est disposé à subir le joug d'une faction.
Pour le gouvernement de l'Eglise, comme pour la direction des études et pour la discipline des âmes, il est roi, il exprime sa volonté et c'est manquer à la fois au respect et à la vérité que lui attribuer des intentions qu'il n'exprime pas ou des malveillances que son cur est incapable de concevoir.
Protestons contre ces inventions calomnieuses et montrons-nous enfants du Saint-Siège par l'énergie de nos interventions comme par l'humilité de notre obéissance.
P. François
PICARD
La Croix, 30 juin 1885
Parlons peu, travaillons beaucoup, prions plus encore. Voilà votre devise ! Ce n'est pas la devise de tout le monde.
Il semble, au contraire, en nos temps de parlementarisme, qu'il faut prier peu, travailler le moins possible, parler beaucoup et voter toujours.
Ce prurit de la langue, cette fièvre de proclamations indépendantes rongent le corps social.
Les Anglais reviennent toujours à leur axiome : être ou ne pas être. Nos coqs gaulois leur opposent un axiome plus dangereux : paraître ou n'être pas. On aime mieux mourir que se taire.
Encore, si l'on savait parler et agir lorsque l'obéissance l'exige, mais non, c'est alors qu'on veut le silence et qu'au besoin on l'impose.
P.
François PICARD
La Croix, 12/13 juin 1892
Quel puissant levier que la presse pour soulever les masses populaires, leur communiquer une même impulsion et une même vie ! Quelle uvre d'enseignement et d'apostolat ! Hélas ! jusqu'ici la presse, surtout la presse quotidienne, était loin de préparer un avenir de paix et de charité. Elle semblait être l'apanage de Satan et devoir rester le grand instrument de la division et de la haine.
Il y a soixante ans, on ne comprenait pas que de vrais chrétiens puissent entrer dans les luttes du journalisme. Quels sarcasmes, quelles ironies, et même quelles animosités contre les premiers catholiques qui ont essayé de répondre aux mauvais journaux par le bon journal ! Des âmes pieuses elles-mêmes trouvaient qu'un bon chrétien n'était pas à sa place dans le journalisme, car le vrai chrétien ne doit pas s'exposer à manquer à la charité.
Qu'auraient-elles dit d'un prêtre ou d'un moine allant se fourvoyer au milieu des journalistes ?
Qu'aurait-on pensé d'une Congrégation qui aurait eu assez d'audace pour se hasarder au milieu de ces flots de contradictions et d'erreurs ? Il a pourtant fallu avoir ce courage, car le Pape nous dit d'aller au peuple qui ne vient plus à l'église, si on n'oppose pas la prédication du bon journal aux prédications impies du journal scandaleux ?
Aujourd'hui, le préjugé commence à disparaître ; les barrières tombent, les fidèles cessent d'être scandalisés à la pensée de voir les religieux journalistes, et les catholiques les plus ardents, les prêtres les plus dévoués, voire même les moines, vont jusqu'à alarmer nos imprudences. Le peuple accueille avec joie le journal franchement catholique ; le Pape a béni La Croix avec effusion, et que d'amis enthousiastes proclament l'Assomption une Congrégation admirable, parce qu'ils la croient une Congrégation de journalistes !
Sans doute, le journalisme catholique est nécessaire en nos jours où les fortes études cèdent la place aux lectures superficielles ou aux études pratiques du commerce et de la spéculation. Sans doute, les journalistes font plus de bruit que les professeurs et les prédicateurs.
Mais notre but dans les uvres de presse n'est pas de briller et de faire du bruit. La publicité est pour nous une uvre d'apostolat. L'Assomption y cherche uniquement le triomphe de la vérité et du surnaturel. Elle veut avant tout le règne de Notre-Seigneur dans la société, comme dans les individus. Nous sommes heureux que la Congrégation, forte des approbations du Pape et de Nosseigneurs les Evêques, n'ait pas craint de se compromettre en entamant la campagne sur le terrain de la presse populaire ; mais le religieux de l'Assomption n'est pas seulement un homme de presse, et la Congrégation est loin d'adopter comme uvre unique le journalisme.
P.
François PICARD
Tract du 21 novembre 1893