1902

A propos de la Bonne Presse

En 1924, l'abbé Henri BREMOND (1865-1933) était reçu à l'Académie française. Le P. S. Salaville se souvient alors que cet auteur avait parlé de la Bonne Presse dans les chroniques littéraires qu'il confiait à la revue " Les Etudes ", en 1902. Il y parlait plus précisément du " Mois littéraire et pittoresque " comme d'un excellent instrument de pénétration chrétienne, dans l'ensemble des publications de la Bonne Presse... Et d'imaginer un Puvis de Chavannes peignant des fresques représentant les Ordres religieux...

Un rêve de l'Abbé H. Bremond :
la fresque des pères de l'Assomption

Le Puvis de Chavannes qui dans cent ans voudra peindre à fresque l'histoire de l'Eglise au XIXe siècle ne laissera pas que d'éprouver un peu d'embarras devant l'immense panneau réservé à l'œuvre - aux œuvres - des Augustins de l'Assomption. Comme il est bien entendu que cette Congrégation n'existe plus, nous pouvons parler d'elle tout à notre aise, et si, par bonheur, quelqu'un de ces jeunes morts ressuscitait, il reconnaîtrait vite en nous, j'espère, des admirateurs et des amis. Notre peintre donc s'arrêterait à méditer longuement devant la muraille blanche.

Pour représenter les autres religieux, il suffirait d'un coup de pinceau et d'un rapide symbole pour donner une couleur et une allure modernes aux attitudes et aux gestes du passé. Mais, encore un coup, quelle figure prêter aux Pères de l'Assomption ? Sans doute, toute une part de leur vie, l'intime, est traditionnelle. De cœur et d'esprit, ils remontent aux Croisades, et le bon Joinville a dû rencontrer, dans les rangs de l'armée chrétienne, un moine solide, dont la voix faisait prendre peur aux musulmans et qui, dans les desseins de la Providence, était un premier crayon du P. Bailly. Mais si l'âme est toujours la même, le décor a bien changé. La plume en guise de lance, et des flots d'encre d'imprimerie au lieu de la pluie d'huile bouillante que versaient autrefois les mâchicoulis.

Comment représenter - en quelques rapides symboles - tout le détail formidable de cette œuvre qui eût épouvanté la quiétude des moines d'antan : ce fracas de machines, ces télégraphes mobilisés aux quatre coins du monde pour les besoins de La Croix quotidienne, cette armée de reporters, cette marée incessante de feuilles et de tracts de toutes couleurs... et, au milieu de ce brouhaha, une poignée de moines mettant de l'ordre, de l'unité, de la paix et s'arrêtant à toutes les heures pour lever les yeux vers la petite croix qui, seule, ne bouge, Stat crux dum volvitur orbis.

Mais il faut que cette fresque fiévreuse ait un coin d'ombre et de fraîcheur, quelque chose qui rappelle l'Inspiration chrétienne de Puvis, le cloître, les cyprès, le silence, l'atmosphère d'art et de foi, la sérénité infinie de cette fameuse peinture. Et cela symboliserait une des dernières créations de la Bonne Presse, et, à mon sens, une des plus parfaites, cette œuvre du Mois littéraire et pittoresque que les Assomptionnistes, en mourant, ont passée à des mains fidèles, et qui continue, étend et perfectionne chaque jour son apostolat ingénieux et brillant.

L'œuvre s'imposait vraiment, et tout le monde la réclamait, sans que personne osât l'entreprendre. Combattre les ennemis de la foi, c'est bien, mais il faut aussi songer à occuper, à distraire, à amuser, à instruire l'immense public, curieux et frivole, à qui les trop sérieuses lectures font peur. De ce public-là, à nos heures, nous sommes tous plus ou moins. Un conte - ou, si vous aimez mieux, une série de faits divers - nous attire plus qu'une dissertation savante, et quand une revue illustrée nous arrive, notre premier souci est de regarder les images...

Et le succès est venu, un beau et large succès, auquel il nous tardait d'applaudir. La direction du Mois se trouve dès aujourd'hui, en possession d'une influence déjà sérieuse et qui ne cessera pas de grandir. Elle peut beaucoup et elle pourra davantage pour élever peu à peu la culture moyenne des catholiques français...

L'article s'achève sur un souhait pour les jeunes auteurs à qui la revue donne une chance.

Que Le Mois continue ainsi à se montrer tout à la fois accueillant et sévère pour les jeunes, qu'il leur demande de tendre avec lui vers une perfection de plus en plus haute, - sur le modèle de Celui dont toutes ces jolies pages disent à leur manière la toujours ancienne et toujours neuve beauté.
(Le Mois, fondé en 1899, devra arrêter en 1917, pour cause de guerre)

Henri BREMOND
(Les Etudes, 20 août 1902, t. XCII, p. 526 - 529)

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