Pie X succède à Léon XIII. Le P. E. Bailly succède au P. Fr. Picard, mort le 16 avril 1903. Reçu en audience, le P. Bailly présente au Pape les uvres de sa Congrégation et les familles de l'Assomption... Puis il présente le P. Vincent de Paul Bailly et le P. André Jaujou, assistants généraux, présents à l'audience.
" ... Voici le P. Vincent de Paul Bailly, le fondateur de l'uvre de la Bonne Presse et de la Croix, qui s'est soumis avec une obéissance héroïque au Saint-Père, quand Léon XIII lui a demandé de suspendre sa collaboration à la Croix, qui a bien souffert, mais qui travaille toujours aux bonnes publications " Le Pape me fit encore le signe qu'il savait tout ce qui s'était passé et il sonna pour qu'on introduisit les deux Pères.
Le P. Vincent de Paul se précipite à genoux et lui dit, d'une voix forte et émue :
" Très Saint Père, je dépose à vos pieds les intelligences et les curs du directeur des rédacteurs de la Croix de Paris et des Croix des quatre-vingts diocèses..., et aussi les rédacteurs des revues et feuilles populaires que répand la Bonne Presse, parce que, en France, le peuple ne va plus aux églises et il faut l'instruire par les journaux. "
Le Pape fut profondément ému ; il s'écria avec amour en français : " Le fondateur de la Croix ! " puis plaça ses deux mains sur la tête du Moine, éleva les yeux au ciel et dit en latin avec un accent plein de feu, de tendresse et de simplicité : " Je vous bénis, je bénis l'uvre, je bénis La Croix, ses développements, et je prie Dieu qu'elle continue, qu'elle grandisse toujours, de manière à s'étendre immensément. "
Quand je présentai le P. André, je rappelai qu'il s'occupait, comme Assistant général, de nos religieuses, surtout des Oblates et des Orantes, ou petite uvre destinée à prier pour le Pape défunt et le Pape régnant et pour toutes les uvres de l'Assomption. Nous nous retirâmes ravis, encouragés, consolés. Il me semblait que je venais d'avoir une audience de Pie IX.
" Je les bénis toutes, dit le Saint-Père avec effusion, en mettant la main sur sa tête, et je vous bénis vous-même. "
Ai-je besoin d'ajouter que Pie X a confirmé l'Assomption dans son esprit, son but, sa mission ? Pierre a parlé par sa bouche comme par celle de Pie IX et de Léon XIII.
Le Pape est avec nous et nous sommes avec lui. Que craindrions-nous ? Toutes nos uvres, toutes nos maisons, toutes nos luttes, toutes nos persécutions sont connues et bénies par lui. Il nous aime, il nous veut, il nous encourage.
Emmanuel
BAILLY
(Rome, le 19 août 1903)
Circulaire 12
* Le P. Emmanuel BAILLY (1842-1917), supérieur général
de 1903 à 1917.
* Le P. Vincent de Paul BAILLY (1832-1912), frère du P. Emmanuel.
* Le P. André JAUJOU (1859-1929)
Voici deux extraits de la longue circulaire n°13. Le premier parle de la mission d'Orient, alors en pleine expansion ; l'autre invite à la confiance, alors que se prolonge l'épreuve de la persécution.
... Je reviens d'Orient ; j'y ai éprouvé une profonde consolation à la vue des grâces d'organisation et de développement accordées à la mission. Les voyages fréquents qu'y fit le P. Picard, ses circulaires, les réunions qu'il y présida et où il anima tout du souffle puissant de sa grande foi, le zèle actif, intelligent et infatigable qu'y déploya le P. Alfred (1) pendant onze ans, ont produit leurs fruits. Leur mort semble avoir encore fécondé leur uvre.
J'ai eu la joie de faire la visite régulière de tous nos établissements de Soeurs et de religieux ; j'ai vu nos trente maisons répandues en Asie Mineure, en Turquie d'Europe et en Bulgarie : résidences, églises ou paroisses de rite latin, grec ou slave, maisons de noviciat et d'études, Séminaires grec ou slave, collèges, écoles, hôpital, dispensaire, tout est en progrès. Un vrai bien s'accomplit...
... Dans toute la mission règne un véritable attrait pour l'apostolat, un attachement profond à la vie religieuse et un amour ardent de la Congrégation. A peine avais-je rappelé les persécutions, calomnies, épreuves que traverse notre petite famille, à peine avais-je demandé si tant de revers, tant de contradictions ne causaient pas un certain désenchantement, qu'aussitôt avec une spontanéité indignée s'échappait de toutes les lèvres cette réponse identique : Mais au contraire !
Rien ne m'a tant frappé que cette grâce persistante de l'Amour de l'Assomption, de l'esprit de foi et d'union qui la caractérise, répandue à de si grandes distances, au milieu d'uvres si diverses, chez tous nos religieux comme chez toutes nos religieuses.
Pendant la nouvelle année 1904, plus spécialement consacrée à la Vierge immaculée, soyons fidèles à l'une de nos plus saintes et plus constantes traditions.
Pouvons-nous oublier les prières ardentes que nos anciens Pères nous ont toujours fait adresser à la Vierge immaculée, comme à notre salut, dans toutes les époques de crise que nous avons traversées : crises d'argent ou de maladie, crises de personnel ou de vocations, crises de révolution ou de persécution ?
Il m'en souvient bien. En 1856, quand le P. d'Alzon, malade et ruiné à la suite de ses luttes pour l'enseignement, voyait à Nîmes son uvre péricliter faute de ressources et de vocations ; en 1863, quand l'Orient s'ouvrait à nous et que nous n'avions ni hommes ni argent ; en 1867, quand les zouaves volaient avec le P. Vincent de Paul au secours du Pape, trahi par l'Empire libéral ; en 1871, quand la Commune éclatait, quand naissaient Notre-Dame des Vocations et Notre-Dame de Salut ; de 1872 à 1875, quand de nouvelles luttes pour l'enseignement, quand les Congrès, les pèlerinages et les prières nationales paraissaient nécessaires en face d'un libéralisme qui rouvrait la porte à la révolution ; en 1880, quand les décrets étaient exécutés à Paris et à Nîmes ; en 1882 et 1883, quand Jérusalem et La Croix étaient lancées, en face de mille oppositions et sans moyens ; en 1893, quand le Congrès eucharistique rencontrait de si graves difficultés ; en 1898, quand Léon XIII confiait à notre Père une mission qui n'a jamais été pardonnée ni au Pape ni à ceux qu'il avait investis de sa confiance ; en 1899, quand les perquisitions et le procès des douze organisaient la première charrette des religieux et religieuses condamnés d'avance ; en toutes ces circonstances critiques et en d'autres, que faisaient nos deux premiers Supérieurs généraux morts en odeur de sainteté ? Il nous ordonnaient des prières ardentes, des neuvaines, des sacrifices.
La crise actuelle dure depuis plus de quatre ans ; elle n'est pas finie : de nouvelles ruines s'apprêtent en France. Demandons qu'elles ne s'étendent pas à d'autres pays ; conjurons même la Mère de Dieu de se montrer notre Mère, en gardant et en sauvant nos uvres déjà atteintes qui, du reste, ne sont pas les nôtres, mais bien les siennes et celles de son divin Fils
E.
BAILLY
(Rome, le 27 décembre 1903) - Circulaire 13
(1) Sur le P. Alfred Mariage, voir le texte suivant, du P. L. Petit.
Supérieur de Kadiköy en 1903, le P. PETIT, cheville ouvrière
des " Echos d'Orient ", ressent vivement le double deuil qui frappe
la Congrégation et particulièrement la Mission d'Orient. Le P.
PICARD est mort à Rome le 16 avril 1903, et trois semaines plus tard,
c'est le P. Alfred MARIAGE, supérieur de la Mission d'Orient, qui meurt
à 44 ans...
Voici deux extraits du panégyrique prononcé par le P. PETIT en
la basilique de Kadiköy " en l'honneur de ces deux hommes sans lesquels
la Mission d'Orient n'aurait peut-être pas survécu " (P. S.
Vailhé)
... La mort du P. Picard est un deuil pour nous, elle est aussi une perte pour bien d'autres et vraiment pour l'Eglise entière... Oui, ce prêtre éminent, si généreux, si brave, si épris de la gloire de Dieu, si jaloux de ses droits, si zélé pour son règne, ce prêtre en qui ceux qui l'ont connu ont aussitôt trouvé un ami, et que nous avions la grâce d'appeler notre père, a été certainement un de ceux qui, de notre temps, ont honoré le plus le sacerdoce et dont le passage en ce monde a été le plus bienfaisant. Il tenait tout à la fois du soldat et de l'apôtre : il avait du soldat l'humeur entreprenante et belliqueuse, de l'apôtre l'ardeur et le dévouement... Tous ceux qui l'ont approché conviendront qu'il fut toujours loyal et sincère, et par-dessus tout obéissant. Il avait pour le Saint-Siège un culte profond, une tendresse vraiment filiale. Léon XIII connaissait cette obéissance absolue ; il aimait son courage et son magnifique désintéressement, et plus d'une fois les regards du Vicaire de Jésus-Christ s'abaissèrent sur notre cher défunt.
Un jour, une épreuve plus sensible mille fois que les souffrances qui atteignent le corps vint le visiter (1). Le trait alla jusqu'au cur et pénétra de toutes parts cette âme aimante et dévouée, mais sans jamais arracher de ses lèvres la moindre parole amère. En lui envoyant cette douleur suprême, Dieu voulut sans doute lui donner, selon le mot de Bossuet, " ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute aux plus grandes vertus ". Aussi quand vinrent les angoisses de la dernière heure, c'est à Rome que Dieu le reconduisit. Il y est mort en cette fatale année 1903...
P. Louis PETIT
(1) Allusion à l'intervention de Léon XIII en mars 1900 : le pape demanda aux religieux de " s'abstenir désormais de prendre part à la rédaction de La Croix. "
En moins de trois semaines, nos deux principaux chefs nous ont été enlevés. Après la mort du P. Picard, nous avons à pleurer une mort plus inattendue et pour cela même plus digne peut-être de tous nos regrets et de toutes nos larmes, une mort qui causera dans tout l'Orient une vive émotion et une inconsolable douleur. C'est le deuil du P. Alfred que nous menons aujourd'hui.
Il y a cinq mois, presque jour pour jour, il nous quittait. Ce ne devait être qu'une courte absence, et cette absence durera toujours.
Il fut bien pour chacun de ses fils le plus vénéré des pères. Sans avoir hésité jamais à faire les blessures nécessaires, il disparaît environné de l'affection et de la reconnaissance de tous. Chacun redit avec amour la part de la sanctification qui lui revient, et c'est une gloire de retrouver ses conseils à l'origine d'un progrès atteint, d'une uvre accomplie ou d'un dessein qui se réalisera.
Il pouvait tout nous demander, car sur tous il exerçait un charme vainqueur en répandant sur chacun ses trésors de bienveillance dont son cur était plein. La douceur de sa physionomie, son visage ferme et tranquille, ses yeux d'où s'échappaient comme les effluves d'un inépuisable dévouement, ses gestes qui vous enveloppaient comme d'une immense tendresse tout en lui respirait la bonté, et cette bonté, semblable au soleil du bon Dieu, rayonnait sur tous et spécialement sur les pauvres et les petits...
Père pour les siens, il fut aussi pour la cause catholique dans ces contrées le plus infatigable des ouvriers. Sur bien des points restés jusqu'à lui inabordés et sans attendre, pour se couvrir, l'ombre du drapeau national, il a porté ses conquêtes hardies, ouvrant partout des sanctuaires au bon Dieu, des écoles à la jeunesse, aux malades et aux infirmes des dispensaires et des hôpitaux. En moins de douze ans, son activité a débordé de toutes parts, et, parmi les uvres dues à son initiative, les plus stériles en apparence ne furent pas les moins chères à son cur d'apôtre.
Libre à d'autres d'en vouer quelques-unes à d'inéluctables revers ou à de superbes dédains ! Il a estimé, ce grand croyant, qu'un événement comme le retour des dissidents, que l'Eglise appelle de ses prières et le Vicaire du Christ de ses vux, ne peut être que voulu de Dieu, et qu'un missionnaire digne de ce nom a le devoir d'en hâter l'approche, dût-il y perdre et l'honneur et la vie. Oui, ce cercueil qui vient de passer emporte les derniers restes d'un cur héroïque usé tout entier au service du catholicisme
P. Louis PETIT
Dans S. Vailhé,
Mgr Louis PETIT - Paris, 1944
Le P. Louis PETIT (1868-1927), animateur des " Echos
d'Orient ",
devint Archevêque latin d'Athènes (1912-1926).