1907

Avec les Terre-Neuvas

La "Société des Œuvres de Mer" est née en 1894, chez les Pères de l'Assomption, 8 rue François Ier à Paris. M. Bernard Bailly, ancien officier de marine, frère des Pères Bailly, en fut le fondateur avec le P. Picard. En 1895, le P. Yves Hamon * partait pour St Pierre-et-Miquelon et y fondait la " Maison de famille " pour l'accueil des marins pêcheurs. Le Frère Eugène Bergé* dirigea cette maison de 1896 à 1927.

Le Frère Eugène Bergé revient de Terre-Neuve pour la douzième fois... Il raconte :

" Parti de St Malo au printemps, un steamer emmène 1 500 passagers... Quand le temps est beau, on a la messe pour que Dieu bénisse cette campagne à ses débuts, cette paroisse flottante qui s'en va pour sept ou huit mois vivre entre le ciel et l'eau... La traversée dure au moins quinze jours... Enfin, voici St-Pierre-et-Miquelon, couvert de neige. Dans un coin de la chaufferie, un groupe d'adolescents : 60, 80, parfois 100, grelottant, vêtus de haillons, noirs à faire peur. Trouvés on les nomme. Ces enfants des quais et des rues, voulant s'arracher à la misère, ayant l'envie folle de vagabonder sur mer, se sont cachés au départ sous un amoncellement de colis et de bagages... la faim leur fait quitter leur cachette, et les voilà trouvés. Débarqués enfin au port, ils trouvent facilement à s'engager pour différents travaux... les débuts sont durs, mais ils se débrouillent... Ils restent tous bons, braves, hardis et chrétiens toujours !

Du port saint-Pierrais, nos 100 goélettes vont en pêche ; elles rejoignent plus de 200 navires partis aussi de nos côtes françaises. En ce départ nous avons placé sur chaque bateau le crucifix à la place d'honneur. Il est devenu ainsi le vrai pilote, le consolateur en même temps que le courage de tous ces rudes travailleurs. Puis la pêche commence, je ne vous la décris pas... elle est des plus lassantes, des plus souffrantes, des plus périlleuses sous un ciel brumeux et dans ces parages de continuelles tempêtes. Et cela dure sept à huit mois, pendant lesquels il faut lutter sans trêve contre les vagues irritées qui balayent et chavirent les frêles doris ; contre la brume intense et perpétuelle qui met en dérive et perd dans ces immensités désertes, où la mort la plus angoissante est le partage de tant de pêcheurs ; contre les icebergs, ces montagnes de glace, qui dévalant à toute vitesse du Nord, viennent, dans les sombres nuits sans étoiles, culbuter, entrouvrir les flancs du navire, et, en quelques minutes, l'engloutir à jamais ; contre les terribles abordages aussi des grands courriers, qui, pour gagner un record quelconque, ne craignent pas de pulvériser et couler les minuscules goélettes bien tranquilles à l'ancre ; contre les maladies provenant du manque d'hygiène, de repos, d'aliments frais, de boissons saines. En somme un bien vilain métier, chien de métier, dit-on là-bas ! Mais patience, à ces malheureux qui tant peinent pour obtenir le pain quotidien, Dieu a envoyé le navire-hôpital le Saint-François d'Assise, qui, croisant sans cesse au milieu de l'infortunée flottille de 10 000 hommes, secourt, guérit, sauve et ramène au port !

A terre, sur l'île des brumes éternelles et des glaces, une maison de famille reçoit tous ceux qui se présentent. Elle donne un abri assuré et préservateur, avec tout ce qui peut relever, encourager, fortifier ! Elle a un bureau de poste où 50 000 lettres passent et repassent, apportant tant de joies dans l'exil, et tant de tranquillité, d'espoirs, aux parents. Elle a en outre un théâtre où l'on s'entasse pour passer agréablement et honnêtement les rares heures de loisirs. Elle a encore une pension où les nombreux naufragés et convalescents se trouvent logés, soignés. Elle donne surtout Dieu dans sa toute petite, mais si pieuse chapelle, où entre deux pêches le marin qui est resté l'homme croyant et sans peur, vient chanter les cantiques appris autrefois au village natal et redire les mêmes prières que lui enseigna sa mère ! Puis le retour s'opère, les vents du Nord-Ouest vont nous ramener vers les rives d'où nous étions partis ! Hélas ! que de marins ne répondent pas à l'appel ! Il en manquait 200 déjà en quittant les Bancs terre-neuviens en cette dernière année 1907. Les heureux, les plus gros de la troupe s'en revenaient joyeux d'une heureuse pêche, mais voici que l'Océan à nouveau mugit, les traversées de retour sont des plus terribles. Enfin, tour à tour navires et équipages harassés accostent. Pas tous, car l'Angler, la Croisade, le Jacques avec 120 hommes n'arrivent pas ! Ils cinglaient vers le port d'attache d'ici-bas, et c'est le port éternel qui les a reçus !

Que Dieu les reçoive aussi dans son sein... "

Fr. Eugène BERGÉ
(L'Assomption - N° 133. 1er janvier 1908)

* - Le P. Yves HAMON (1864-1925), aumônier et directeur de l'œuvre.
- Le Fr. Eugène BERGÉ (1864-1948), sous-directeur de la " Maison de famille "
- En 1912, le Frère Eugène avait obtenu le prix Montyon de l'Académie française. Le 17 avril 1922, il recevait la Croix de la Légion d'honneur qui "récompense celui qui, sous-directeur, puis directeur pendant 26 ans consécutifs de la Maison de famille de St-Pierre-et-Miquelon, s'est prodigué sans compter... dans son œuvre d'assistance aux gens de mer. "

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 Page réalisée par D. Remiot