1919

La prière pour l'unité chrétienne

Spécialiste de la théologie orientale, le P. JUGIE (1878-1954) connaît bien les Eglises d'Orient et les obstacles à l'unité. Il invite les catholiques d'Occident à prier " pour le retour des chrétiens dissidents d'Orient à l'unité catholique ", selon l'intention confiée à l'Archiconfrérie de N. D. de l'Assomption par le Pape Léon XIII en 1898.
Nous citons deux extraits de son livre de 1919, " La prière pour l'Unité chrétienne ".

Prier pour l'Orient dissident, c'est un devoir de reconnaissance.

Car " l'Occident catholique est véritablement le fils spirituel de l'Orient chrétien "... Il lui doit la vraie foi, prêchée par les Apôtres et les missionnaires, défendue par les martyrs et les docteurs... la liturgie... la vie monastique et cénobitique... l'art chrétien... sans oublier que l'empire byzantin a été le boulevard de la civilisation chrétienne contre les assauts de l'Islam...

… Ce trop pâle et trop rapide tableau des bienfaits de l'Orient chrétien envers l'Occident catholique suffit à établir notre dette. oubliant le mal qu'il a pu nous faire et ne considérant que les biens inestimables que nous en avons reçus, traitons-le comme on traite un bienfaiteur, c'est à dire aimons-le, honorons-le, payons-le de retour. Le bienfait fait naître l'amour. Le schisme a trouvé l'un de ses appuis dans une certaine antipathie de race qui a toujours existé entre les Orientaux et les Occidentaux. La charité du Christ doit passer par-dessus cette petite misère. L'un des moyens les plus efficaces d'en atténuer les effets est de penser aux services que nous a rendus l'Orient chrétien non seulement avant la séparation, mais même après.

A l'amour, joignons l'honneur et le respect. Tout bienfaiteur est un supérieur pour celui qu'il oblige. Donnons à l'Orient chrétien ce culte filial que lui mérite sa paternité spirituelle à l'égard de notre Occident. Sachons admirer et faire connaître ses antiques gloires. Jetons un voile sur ses misères et secourons sa détresse. Car c'est le propre de la reconnaissance de payer le bienfaiteur d'un juste retour d'une manière appropriée à ses besoins.

Or, quel est le grand besoin de l'Orient, à notre époque ? Que lui manque-t-il au point de vue religieux ? D'où lui viennent tous ses déficits ? De sa séparation du centre de l'unité. Il faudrait un volume pour établir cette thèse dans le détail ; mais elle est vraie. Quel sera, dès lors, le meilleur moyen de payer notre dette de reconnaissance ? Ce sera de demander à Dieu par une prière fervente le retour de nos frères séparés à l'unité catholique. Plus heureux que les convertis de saint Paul, qui ne pouvaient payer que par des aumônes matérielles les biens spirituels reçus des habitants de la Judée, l'Occident catholique peut rendre à l'Orient ce trésor de la vérité intégrale et de l'unité fraternelle qu'il reçut le premier de lui.

P. Martin JUGIE
1919

C'est aussi un devoir de justice

Le schisme d'Orient a pour causes principales l'ambition démesurée des évêques de Constantinople et le césaropapisme ; mais l'Occident y a sa part de responsabilité, surtout la 4e croisade (1204) avec le sac de Constantinople, et le latinisme... contre le désir des papes...

... Les missionnaires n'ont pas toujours secondé les vues larges et vraiment catholiques des Souverains Pontifes.

Le schisme étant essentiellement une faute contre la charité fraternelle, on a trop oublié, en Occident, qu'il devait être avant tout combattu par les procédés de la charité. Autant on s'est employé à étudier et à réfuter les moindres écrits des protestants, à suivre leurs variations doctrinales, autant on a, pendant longtemps, perdu le contact intellectuel avec l'Orient dissident, manifestant ainsi la froideur de l'indifférence et un dédain blessant pour des millions de chrétiens qu'une charité bien ordonnée comme aussi le devoir de la reconnaissance devaient nous rendre plus chers.

Cette petite confession des torts de l'Occident catholique envers l'Orient dissident n'a pas d'autre but que de nous convaincre que si la grande responsabilité de la séparation des Eglises revient aux agissements du césaropapisme byzantin, à l'ambition et à l'orgueil de certains prélats orientaux, nos ancêtres n'ont pas été tout à fait étrangers ni à la préparation de la rupture ni surtout à sa prolongation. Et s'il est vrai qu'il incombe aux enfants de payer les dettes de leurs pères, les catholiques occidentaux de nos jours ne doivent-ils pas chercher à réparer le dommage d'ordre spirituel que leurs aïeux, par leur conduite, ont causé aux dissidents orientaux en leur rendant plus difficile le recouvrement des biens inestimables dont l'union avec l'Eglise catholique est la source. Comme le dit le prophète Jérémie :
Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.

Nous portons aussi, en quelque façon, le fardeau de leurs dettes. Mais nous avons heureusement à notre disposition un moyen facile de les acquitter. La prière nous rend riches de tous les trésors divins. Il ne dépend que de notre bonne volonté de réparer au centuple les torts d'ordre spirituel faits par nos aïeux à nos frères séparés. L'humble aveu de nos fautes ne pourra du reste que toucher ces derniers, et les amener à faire, à leur tour, leur mea culpa, car personne n'est tout à fait innocent ; mais la charité couvre la multitude des péchés, et quand elle est unie à l'humilité, il n'est pas de schisme qui puisse lui résister…

P. Martin JUGIE
(La prière pour l'Unité chrétienne
Paris, Bonne Presse, 1919)

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