1922

Mission en Russie

Dès 1902, quelques religieux avaient pu entrer en Russie, pays déjà fermé aux étrangers sous les tsars. Ils étaient dispersés, au service de quelques communautés. Ils ne purent rester que peu de temps. Seuls demeurèrent à Makiéevka, dans le bassin du Donetz, le P. Pie Neveu et le Fr. David Mailland. Ils doivent subir l'hostilité du régime en place et une terrible famine... le rouble dévalué ne vaut pas un kopeck : une livre de pain coûte 27 000 roubles ! un œuf, 80 000 roubles ! Mais la préoccupation des missionnaires, coupés de la Congrégation, est tout autre : sommes-nous dans l'obéissance en restant au poste ? Voici la lettre du P. Neveu au P. Joseph Maubon, Vicaire général de la Congrégation.

Makiéevka, 19 février 1922

Mon Très Révérend et Très cher Père (vicaire général)

En nous obstinant à rester à notre poste malgré l'éloignement, les privations et les tribulations de tout genre dont je ne puis encore vous faire le récit, nous avons cru en toute franchise et de bonne foi remplir un devoir pénible mais un devoir strict.

Des considérations qui nous ont paru puissantes nous ont engagés à agir de la sorte. Les voici : d'abord le désir de conserver à la Congrégation la seule paroisse et mission qui lui reste encore en Russie ; une grande et jolie église et son presbytère dont la construction m'a coûté huit longues années de démarches, de travaux et de peine ; une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, fruit de mes économies et de mes privations, précieux instrument de travail pour les futurs apôtres qui auront à étudier à fond la langue, la littérature, l'histoire et l'Église russes. Si j'étais parti, tous nos biens meubles et immeubles auraient été pris infailliblement, puisque, même en restant sur place, j'ai dû lutter pour écarter les envahisseurs.

Une autre raison qui m'a paru invincible, c'est que plusieurs milliers de catholiques auraient été, du fait de mon départ, privés des sacrements et des consolations de notre sainte religion : ni baptêmes, ni mariages, ni confessions, ni communions, ni assistance aux mourants, ni sépulture chrétienne : quelle perspective pour tant de braves gens ! Pour des motifs dont je ne suis pas le juge, des membres du clergé, même catholique, à commencer par notre évêque, ont abandonné à tous les hasards leur poste et leurs ouailles. Ici le clergé orthodoxe est resté sur place : j'ai cru sérieusement que je compromettrais l'honneur de l'Église catholique et le bien des âmes en amenant mon pavillon et en prenant la fuite. Je puis le dire à vous, mon Très Révérend Père, sans fausse vanité, les Russes sont édifiés de mon obstination ; d'aucuns me l'ont dit à moi-même et je leur ai répondu que je ne faisais que mon devoir puisque, ce qui est strictement vrai, ni l'évêque, ni mes supérieurs religieux ne m'avaient ni ordonné ni permis de m'en aller.

Cela me laissa naturellement l'impression que je n'agirais pas bien en prenant la fuite et elle me confirma dans la résolution de rester à mon petit poste, même au péril de ma vie, car ce n'était pas alors un péril imaginaire, comme j'espère vous l'apprendre plus tard.

Eh bien ! mon Très Révérend Père, l'unique chagrin que je ressente, ou plutôt que nous ressentions, car Fr. David pense tout à fait comme moi, c'est moins d'être séparés de tous ceux qui nous sont chers, c'est moins d'être privés de la vie de communauté qui est pourtant notre vocation, que d'ignorer si, vraiment, nous sommes dans la ligne voulue par nos supérieurs, si nous sommes dans la véritable voie de l'obéissance religieuse, si la Congrégation tient réellement à conserver sa mission de Russie et compte pour nous, malgré notre indignité, pour le faire. En un mot, nous désirerions entendre le coup de clairon bien net qui nous dise : " Restez au poste, les enfants ! on tient à le garder, et vous serez renforcés dès qu'il sera possible de le faire.

En attendant, supportez tout, débrouillez-vous ! "

Après une indication de ce genre, précise et claire, nous serions, mon Très Révérend Père, tout à fait tranquilles et heureux ; nous ne bougerions pas, nous ne songerions même pas à bouger, dussions-nous en mourir, ce qui serait pour nous la plus grande joie et le plus grand honneur et nous vaudrait, de la part du bon Dieu, le pardon de nos péchés...

C'est donc le mot d'ordre de la Congrégation que nous attendons, et, dès que nous l'aurons reçu, nous remplirons notre devoir de religieux consciencieux et obéissants, bonnement et simplement, joyeusement, à la française. Notre église n'est plus chauffée, il y fait un froid horrible ; en semaine, je dis la messe dans la bibliothèque.

Notre fond d'autel est un drapeau du Sacré-Cœur. C'est devant cette image et devant les couleurs de la patrie bien-aimée que nous retrempons chaque jour dans le sang de Notre-Seigneur notre faiblesse, Fr. David et moi. Nous pensons souvent à la mort, mon Très Révérend Père, tant de choses tristes nous la rappellent !

Avec un mot de nos chefs, nous mourrons, s'il le faut, mais notre mission sera sauvée et bénie, ou plutôt nous serons sauvés avec elle, car j'ai la confiance que nos protecteurs du ciel et les prières de nos frères de la terre nous garderont sains et saufs.

Fr. Pie (NEVEU), AA.
(L'Assomption N° 251) - Juin 1922

Le P. Pie NEVEU (1877-1946) sera sacré secrètement Administrateur apostolique (= Évêque) de Moscou en 1926. Avant de quitter Makiéevka, il ordonna prêtre le Fr. David MAILLAND (1865-1932). En 1936, à l'occasion d'un congé en France, on lui refusa le visa de retour en Russie soviétique. Il ordonnera nombre de jeunes prêtres au Scolasticat de Lormoy, à Longpont (Seine-et-Oise).

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