Spécialiste de la Liturgie au sein de l'équipe des Etudes byzantines, le P. Salaville (1881-1965) fait autorité dans le domaine de la Liturgie des Eglises orientales. Nous citons la conclusion de son livre.
En liturgie, comme en ascétisme et en piété, sur un même fonds d'éléments communs l'Orient et l'Occident n'ont point manqué d'imprimer de plus en plus nettement, au cours des siècles, la marque de leur génie distinct. Si un éminent liturgiste anglais (E. Bishop) a pu donner une série de remarquables " lectures " sur le Génie du rite romain, le génie du rite oriental fournirait ample matière à des études analogues. Les conceptions liturgiques ne sont pas absolument identiques dans les deux parties du monde chrétien ; et comme l'ascétisme et la piété ont nécessairement un contact très intime avec la liturgie, les conceptions d'ascétisme et de piété ne sont pas identiques non plus.
Ce qu'il convient d'éviter avant tout, c'est l'exclusivisme d'un côté comme de l'autre. Ce qu'il faut rechercher ensuite ou parallèlement, c'est le bénéfice mutuel à tirer de cette variété. Conscient ou non, l'esprit particulariste serait tout l'opposé de l'esprit catholique. " Le catholicisme, société spirituelle et universelle, ne connaît pas de frontières, comme son nom l'indique. Devant Dieu, dont l'Eglise doit établir le règne sur la terre, il n'est point fait acception de personnes. Il n'y a ni Grec, ni Slave, ni Roumain ; il n'y a ni Melkite, ni Maronite, ni Syrien ; il n'y a que des chrétiens baptisés, soumis, par l'intermédiaire de leurs évêques et de leurs patriarches respectifs, au même chef visible, le Pape de Rome, et au même Chef invisible de toute l'Eglise, Jésus-Christ, Notre-Seigneur. Mais l'Eglise reconnaît, respecte et conserve les différentes liturgies qui, comme l'écrivait Pie IX aux Orientaux, sont si recommandables par leur vénérable antiquité et écrites dans des langues dont ont fait usage les Apôtres et les Pères ". (Cyrille Charon).
Ce sont toutes les liturgies qui sont recommandables par leur antiquité et par leur contenu sacré. C'est donc à toutes que doivent aller l'estime et le respect véritablement catholiques : estime et respect qui supposent la connaissance mutuelle. En conséquence, il convient que les Latins connaissent les rites orientaux, comme il convient que les Orientaux connaissent la liturgie latine.
La piété, de part et d'autre, serait la première à y gagner. C'est une doctrine qui n'a pas besoin d'être démontrée, que la liturgie est, par nature, régulatrice de piété et cause d'équilibre dans la vie spirituelle. Elle se trouve seule en mesure de " concilier des points de vue opposés de la piété " et de maintenir celle-ci " dans une orientation moyenne entre deux excès ", de garder un juste milieu entre les entraînements de l'intellectualisme d'une part et ceux de la dévotion sentimentale et sensible d'autre part. Ce principe, vrai de la liturgie en général, ne l'est pas moins de ce que j'appellerai la liturgie comparée résultant de la connaissance mutuelle des rites d'Orient et d'Occident. A fréquenter ou à avoir fréquenté quelque peu les rites orientaux, le clerc ou le fidèle latin goûtera mieux la saveur archaïque de ces antiques liturgies, saveur dont la sienne propre est elle-même fortement pénétrée en un grand nombre de ses parties ; il pourra souvent y admirer l'union d'une solide doctrine dogmatique, en des développements généralement plus poussés que dans sa propre liturgie, avec une certaine onction de piété qui ne craint pas de s'exposer à des redondances et à des redites.
Par ailleurs - et c'est encore une réflexion à exprimer pour conclure - à fréquenter ou à avoir fréquenté quelque peu le rite latin, l'Oriental gagnerait de mieux comprendre le caractère de sobriété et de concision qui distingue le génie du rite romain dans son fonds le plus antique, de traiter moins aisément cette sobriété de sécheresse. Et d'autre part, l'Oriental gagnerait encore, au contact des parties plus modernes et des développements incessants de la liturgie occidentale, de constater que, en liturgie comme en dogme, le catholicisme est quelque chose de vivant entièrement opposé au fixisme dont on voudrait parfois, à tort, se faire un idéal...
... On voit sans peine combien de telles études sont de nature à nous faire goûter dans les divers rites liturgiques les manifestations multiples d'un même et unique dogme formulé dans le symbole de foi en deux mots profonds : la Communion des Saints.
S.
SALAVILLE
Liturgies orientales - Paris, 1932