En 1946, trois religieux *, spécialisés dans l'apostolat en monde ouvrier, étaient prêts à répondre au souhait du Père Gervais Quenard, supérieur général : " Que des religieux soient consacrés à un apostolat spécialisé, avec des résidences particulières ".
Ce vu fut adopté par un Chapitre général... Ainsi se concrétisait la volonté du P. d'Alzon de voir l'Assomption s'engager dans les uvres populaires.
Le projet de " résidences particulières ", de préférence en milieu ouvrier, soulevait un vrai problème, celui d'une réelle rupture avec un cadre de vie religieuse en marge des normes habituelles. En 1946, avant l'éclatement des années 70, c'était un problème !
Mais il y en avait d'autres à résoudre...
Où se situer ? A Paris ? En banlieue ? Après des enquêtes infructueuses, une solution, bien imprévisible, fut offerte. La supérieure générale des Petites Surs de l'Assomption, Mère Sainte Élisabeth, mise dans la confidence, signala qu'on pourrait éventuellement mettre à la disposition des Pères un logement dans un immeuble ouvrier, à Sèvres, à proximité des usines Renault... un rêve ! Mais le délabrement des locaux la faisait sérieusement hésiter.
Le 17 août 1946, le Père Cornillie * fit au Père Provincial le compte rendu de la visite de cet immeuble.
" Cet immeuble est occupé par des familles ouvrières.
Le rez-de-chaussée nous reviendrait en partie. Il comprend deux pièces habitables, l'une servant de cuisine, située en sous-sol par rapport au jardin, l'autre servant de chambre. Une petite chambre au premier, et deux chambres mansardées au troisième. Cet immeuble a une histoire. Il accueillit le noviciat des P. S. A. à l'origine de leur Congrégation. Nous retenons avec une certaine émotion le souvenir des visites du Père d'Alzon, du Père Pernet fondateur des P. S. A. , et du Père Picard fondateur des Orantes. Une petite chapelle est attenante à l'immeuble.
" Présentée de cette façon, la proposition est alléchante, mais il y a un " hic " ! Le rez-de-chaussée est un véritable taudis ! Au dire d'un architecte, consulté par les Surs, il faudrait cinq cent mille francs (anciens) pour remettre ce local en état... Mais ce n'est pas notre principal souci. Nous serions insérés en quartier ouvrier, à proximité des usines Renault. Nous disposerions aussi d'une chapelle pour de futures récollections de militants, et éventuellement pour certaines familles ouvrières plus à l'aise dans notre milieu. Sans vouloir idéaliser, - la réalité actuelle ne s'y prête pas, je vous l'assure - en songeant au développement possible de notre mission, je crois que notre insertion dans cet immeuble serait très souhaitable. "
Dans l'attente d'une approbation définitive des supérieurs, restait à présenter le futur logement aux Pères Santu et Charpentier *, qui avaient accepté de s'engager. Rendez-vous fut pris au métro Pont de Sèvres. Premier regard sur le quartier, et par l'avenue Division Leclerc, accès à notre... nouvelle adresse, au 24 .
Réactions devant la pauvreté du logis ? Une sorte de silence méditatif ! Et ce fut une adhésion simple, fraternelle, courageuse, un réconfort pour nous trois. Il faut bien avouer que tout en tenant compte de la réalité, il nous était alors difficile de mesurer les exigences d'une vie religieuse dépouillée. Mais il y a dans la vie des actes de foi qui marquent une existence.
Un peu d'humour, en même temps. Ayant pris notre décision, après un dernier regard sur l'immeuble avant de regagner Paris, une expression jaillit spontanément sur nos lèvres : " C'est rudement cloche ! "
Et la vie de la Cloche allait commencer, avec la bénédiction des autorités. En souvenir du P. Etienne Pernet, la mission s'appellerait " Mission ouvrière Saint-Etienne ".
Le 9 octobre 1946, sans tambours ni trompettes, ni vin d'honneur, nous prenions possession de notre logement. Un simple colloque fraternel pour en établir la répartition. Une confiance réciproque, et à Dieu vat !
Le repérage et la mise en place de notre mobilier ne demandent pas un gros effort. Pour la cuisine, des amis nous ont doté d'un réchaud à gaz, des tabourets et d'une table trop petite pour nous regrouper à la salle-à-manger-cuisine. Un beau volet récupéré dans une maison en ruines, servira de rallonge, sans que puisseent s'en douter ceux qui partageront notre repas. Et pour compléter cet ameublement, une caisse de bois blanc, servant de garde-manger. Dans les chambres, un lit, une chaise, une table. Au rez-de-chaussée, faibles conditions de chauffage, par un poêle en tôle, seul chauffage de la mission. En dehors des repas, un petit évier, servant à la vaisselle, à la toilette, à la lessive...
... Notre " résidence particulière " n'avait rien de résidentiel, et ne détonnait pas dans le quartier... Nous pourrions accueillir très simplement.
Notre maison serait une Maison Ouverte, se rattachant aux traditions missionnaires de l'Église... Le Cardinal Suhard approuva notre orientation, nous accordant une situation officielle parmi les centres missionnaires de la région parisienne.
D'après le P.
M. Michel CORNILLIE *
La Cloche, 1946
* - Le Père Marie-Michel CORNILLIE (1896-1981), a servi
en paroisse populaire et aumônerie.
- Le Père Pierre SANTU (1910-1991) aumônier JOC - a été
aumônier clandestin du
S. T. O. en Allemagne.
- Le Père Paul CHARPENTIER (né en 1914) aumônier JOCF sera
plus tard supérieur provincial, puis supérieur général
de la Congrégation (1969-1975)
Ô mon Dieu, vous m'avez créé et mis au monde pour vous chercher. Vous m'en donnez l'ordre et vous m'en fournissez les moyens, de sorte que je suis inexcusable si je ne vous trouve pas. Vous trouver, ce n'est pas seulement savoir par l'esprit que vous êtes, c'est se reposer en vous par l'amour, car " vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et notre cur est agité jusqu'à ce qu'il se repose en vous. " Je veux, ô mon Dieu, suivre avec docilité cet appel intérieur, signe de votre présence, geste de votre main, fruit de votre amour. Je ne veux avoir de repos qu'en vous, en n'aimant que vous ou en n'aimant qu'en vous et pour vous le reste, uvre de votre puissance, reflet de votre bonté.
Je dois vous chercher par tout mon être ; c'est là cependant la mission spéciale de l'âme, de mon âme, car vous attendez, mon Dieu, un hommage bien personnel de chacune de vos créatures douées de raison pour vous connaître et s'unir à vous par amour. Voilà précisément ma vraie grandeur. Elle n'est pas dans l'abondance des biens de la terre ou des plaisirs des sens, qui avilissent l'âme au lieu de l'élever quand elle s'attache à eux ; elle n'est pas dans le savoir, si brillant soit-il, car il ne répond qu'à une partie de mon être et avive les désirs plutôt qu'il ne les satisfait. Seul l'amour fondé sur la vérité intégralement perçue m'entraîne tout entier vers les hauteurs où vous habitez, mon Dieu, et où vous m'attendez. En lui seul se donne à vous toute mon âme.
Mais ce don total, comment pourrait-elle seule le réaliser ? Elle a conscience de tant de fautes qui l'écrasent, de tant de faiblesses qui la brisent, de tant de liens qui la retiennent, de tant de ténèbres qui la détournent de vous ! Mais vous y avez largement pourvu, Seigneur, en me donnant un Sauveur qui me purifie, un médecin qui me fortifie, un ami qui m'attire, un docteur qui m'éclaire : et c'est votre propre Fils qui veut ainsi devenir ma voie vers vous...
Je veux m'attacher à lui, suivre ses voies, en particulier ces voies intérieures, par lesquelles on s'élève ou plutôt on est élevé avec une force toute divine, la force de son Esprit-Saint, vers une connaissance et un amour qui sont une certaine anticipation de la vie éternelle, puisque vous daignez, mon Dieu, vous révéler ainsi, en partie, sous les voiles de la foi, en attendant les enivrantes splendeurs de la gloire.
Ainsi, vous connaître et vous aimer comme Dieu, voilà mon but. Il n'y a point là de ma part orgueil ou suffisance ; et je veux avec soin écarter de tels sentiments, qui seraient une folie de la part d'une créature fragile et pécheresse. C'est vous même qui m'imposez cet idéal sublime et vous m'en fournissez les moyens : " Accordez-moi ce que vous commandez et commandez ce qu'il vous plaît : Da quod jubes et jube quod vis ! " Dans ces conditions, je puis tout faire, soutenu par la toute-puissance même de mon Dieu.
Dans cette voie que vous êtes, ô mon Sauveur, je ne puis d'un seul trait aller au terme. J'avancerai lentement, soutenu par votre main divine, l'Esprit-Saint, que vous nous envoyez pour continuer en chacun de nous l'uvre générale commencée auprès de vos apôtres. Je parcourrai une à une les étapes de ces voies intérieures de l'amour, que vos saints, notamment saint Augustin, ont parcourues et décrites d'une main sûre, dont vous étiez l'appui. Ecartez de mon esprit la vanité, de mon cur la pusillanimité et conduisez-moi en cette région de paix où l'âme s'unit à vous dans la lumière et l'amour.
P.
Fulbert CAYRÉ
Cahiers spirituels " AMOR " - 1ère série
Etudes Augustiniennes
Paris, 1946
Le P. Fulbert CAYRé (1884-1971), professeur à
l'Institut catholique de Paris, est l'auteur d'un manuel de Patrologie bien
connu dans les séminaires. Il a lancé plusieurs collections de
théologie.
Spécialiste de Saint Augustin, il est le fondateur des Etudes augustiniennes.
Il a aussi beaucoup étudié la spiritualité du P. d'Alzon.