1950

Au goulag

Le P. Judicaël (Jean) NICOLAS (1901-1984) était missionnaire en Roumanie en 1943 quand le Supérieur général lui demanda d'aller à Odessa s'occuper de notre ancienne paroisse … C'était un risque à ne pas prendre après l'invasion allemande et roumaine.. En avril 1945, le P. NICOLAS est arrêté, et bientôt expédié au bagne à Vorkouta, sur le cercle polaire, en Sibérie … Il y restera jusqu'en 1954. Il aurait pu y rester et y mourir, comme l'explique le premier texte que nous citons, parlant des forçats …

A l'extrême Nord, Vorkouta - Camp n° 8

Parlant des forçats, Molotov disait un jour à un ministre français :
" Ils ont perdu tout état civil et n'ont qu'un numéro pour les distinguer : et, ce numéro, seuls les chefs de camps le connaissent. Si vous saviez le numéro de celui auquel vous vous intéressez, ce serait autre chose ; sinon, moi-même, je suis incapable de faire quoi que ce soit pour lui".

C'était lors d'un essai d'intervention à mon sujet, où l'on m'avait présenté, à tort, comme ayant été condamné aux travaux forcés, alors qu'administrativement je n'étais " qu'isolé temporairement dans un camp de travail rééducatif ". C'est en vertu de la même astuce qu'aujourd'hui encore, lorsqu'on leur réclame les étrangers qu'ils détiennent dans leurs camps, soit qu'ils aient été prisonniers de guerre ou déportés par les Allemands en des zones occupées ensuite par les Russes, ou encore enlevés en divers pays sous le motif standard " d'espionnage " et qu'on leur demande de rapatrier ces " prisonniers ", les soviétiques répondent que, depuis plusieurs années, ils ont rendu tous les prisonniers et qu'en U.R.S.S. il n'y a plus, depuis longtemps, de prisonniers étrangers.

C'est vrai, car les milliers d'hommes encore retenus sont tous appelés par eux : " criminels de guerre ou espions… "

Une messe très privée

"… Et ses paroles jusqu'aux extrémités de la terre"

Chez Adrian Mikhaïlovitch, je me trouvais souvent seul ; ses occupations l'appelaient à la bibliothèque, au laboratoire de chimie, chez ses collaborateurs, et je pensais qu'était venu le moment de reprendre la célébration de la Messe dont j'était privé depuis trois ans.

Mes collègues du camp recevaient des colis et avaient quelques pains d'autel. Ils recevaient des raisins secs et en faisaient une petite quantité de vin. Fraternellement, ils partagèrent avec moi ; l'un d'eux me donna du linge propre. Un ouvrier polonais qui travaillait à l'usine avait confectionné pour chacun une petite boite en duralumin dont le couvercle pouvait servir de patène et le fond de calice.

J'avais, dès avant mon arrestation, appris par cœur tout le texte de la Messe, et pour comble de chance, l'un d'entre nous avait pu garder caché un petit missel dans lequel il fut possible de copier certains passages.

Je n'oublierai jamais ce jour du début de mai 1948 ! Assis à ma table de travail, le crayon entre les doigts, j'avais déposé au fond du tiroir à peine entrouvert mon matériel si pauvre et si réduit, qui devait pourtant me suffire pour pouvoir prononcer, dans le secret des modernes catacombes, les Paroles introduisant la présence du Christ au sommet de cet empire qui prétend Le rejeter et dont Il restera, quoi que fassent les hommes, le Maître malgré tout.

Les joies intimes ont une pudeur de vierge qu'on se doit de respecter. Mais les miséricordes du Seigneur méritaient d'être exaltées par des chants d'allégresse.

Et, depuis ce jour là, tous les jours, ou presque tous les jours, j'eus cet insigne bonheur jusqu'au jour de mon retour en France.

Oh, ce n'était pas toujours facile, les circonstances de la vie de prisonnier changeant si facilement.

Que de fois la porte s'ouvrait, m'obligeant de fermer rapidement mon tiroir, et tel un écolier pris en flagrant délit, d'affecter une application redoublée à mes dessins ; une fois même l'importun traîna plus d'une heure, m'obligea à fumer une cigarette avec lui ; il ne soupçonnait pas que je devais terminer ma messe.

Mais je dois dire que jamais aucun de ceux qui ne devaient pas connaître mon secret ne l'a découvert.

Plus tard, à la mine n° 7, ne sortant pas le dimanche, je célébrais la messe parfois dans mon lit, caché sous la couverture, tandis que les camarades de la baraque jouaient bruyamment aux dominos, chantaient, discutaient. Je la dis une fois dans ma valise, faisant semblant de ranger mes affaires. Mais le meilleur refuge était la kipiatilka, où le camp s'approvisionnait en eau bouillante, et qui était confiée à deux prêtres ukrainiens.

Les autres prêtres du camp disaient, eux aussi, chacun comme il le pouvait, leur messe. L'un d'entre eux, travaillant à la mine, s'était aménagé, dans la paroi d'une galerie déserte, une petite cavité où il déposait sa lampe de mineur et consacrait l'hostie dans ses mains noires de charbon.

Ah ! si les camarades du Parti avaient su que, grâce à eux, à leurs décrets, à leurs camps du Nord, à leurs barbelés, à leurs mines, les ministres du culte arrachés à leurs églises, à leurs fidèles, à leur famille, à leur pays, portaient jusqu'aux extrémités de la terre le mystère de Dieu vivant parmi nous !

S'ils avaient su que, grâce à eux, hérauts du matérialisme et de l'irréligion, le Corps et le Sang du Christ triomphaient là où sans eux il n'y aurait peut-être jamais eu de messe ; et que l'hostie s'élevait victorieuse au sommet de leur Empire rouge, de toute la hauteur de nos pauvres mains privées de liberté ; s'ils avaient su … ce n'eût pas encore été assez. Il leur aurait encore manqué de comprendre.

Et c'est pour qu'un jour ils comprennent, qu'ils sachent que le progrès purement matériel ne fera jamais le bonheur complet de l'humanité, que l'homme ne vit pas seulement de pain, si beurré soit-il ; pour qu'ils rendent un jour la vraie liberté aux peuples qu'il ensorcellent ou… tyrannisent ; c'est pour tout cela et bien d'autres intentions que nous étions heureux d'offrir à Dieu le sacrifice de Celui qui mourut pour le salut du monde.

Maintenant que je suis revenu à la vie normale, il m'arrive d'avoir un peu la nostalgie de ces messes du Nord, si pauvres, dans leur secret privé de tout rite extérieur, mais si enthousiasmantes et, j'ose l'espérer, riches en gages de salut pour tous les égarés, les ignorants et les persécutés !

Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font !

P. Jean NICOLAS
Onze ans au paradis - Fayard - 1958, p. 201-203

Notre horizon

Notre petit univers avait comme première limite un fil de fer orné tous les dix mètres environs d'une pancarte : zaprétnaïa zona (zone interdite). Deux mètres en arrière, de hauts piquets supportaient des barbelés. Je n'ai jamais entendu dire, du moins dans les camps où je suis passé, qu'ils étaient électrifiés. Derrière cette palissade se trouvait le chemin de ronde, sur lequel s'élevaient, aux points cruciaux, les vychki, ou miradors occupés par des soldats armés de mitraillettes se relevant toutes les deux heures. Ces miradors étaient ouverts à tous les vents, la garde devait être, l'hiver surtout, une rude corvée ; les soldats revêtaient alors un ample manteau de fourrure qui leur tombait jusqu'aux pieds. Tout autour du camp, sur le chemin de ronde, de forts projecteurs étaient allumés la nuit, et des chiens policiers circulaient le long d'un câble d'une centaine de mètres, auquel ils étaient attachés. Enfin, quinze ou vingt mètres plus loin, d'autres piquets et d'autres barbelés complétaient notre horizon immédiat.

Au-delà c'était la toundra, limitée à l'est par l'Oural ; mais aux abords immédiats du camp des maisons s'élevaient, d'année en année plus nombreuses, avec, au centre, la maison culturelle. C'était le pociolok, habité par les civils. De l'autre côté du camp, à quelques mètres de la zone, il y avait le chenil où, du seuil de nos baraques, nous regardions parfois les soldats dresser leurs chiens. On servait à ces bêtes un menu supérieur au nôtre. La ration des chiens chargés de la garde des prisonniers était de : 800 grammes de viande, 100 grammes de sucre, 50 grammes d'alcool (pour les pattes) et, mélangé à la viande, 200 grammes de riz et 500 grammes de pain blanc. Souvent, un soldat s'affublait de vieux vêtements, simulait une fuite et apprenait ainsi au chien comment attaquer les prisonniers.

En surplus de toutes ces mesures pour empêcher les évasions, il y avait des pièges dans les fils de fer barbelés.

A une certaine distance, on venait de construire, sur un petit monticule, un nouveau camp de quelques baraques.

Plusieurs mines s'échelonnaient autour de nous, d'abord la nôtre, celle du n° 7, puis, un peu à droite, la 12e, dont nous distinguions les baraques du camp ; plus loin, la 6e, la 5e et d'autres. Chaque pyramide noire indiquait que là, des prisonniers comme nous étaient appliqués au même travail. Parfois il y avait des mutations d'un camp à l'autre et l'on avait des détails sur les gens, la mentalité, le travail à l'extérieur de notre petite zone.

J'appris ainsi qu'à la 12e, à deux kilomètres, se trouvaient quatre français, de vrais mineurs, des communistes. Ils étaient venus, volontaires enthousiastes, pour travailler au pays de leurs rêves. Affectés aux mines du Donbass, ils avaient encaissé sans trop broncher les premières désillusions, mais, au bout d'un an, ils n'y tinrent plus et commencèrent à parler à haute voix des conditions de vie en France, sous le régime " d'exploitation capitaliste ". Ils osèrent critiquer l'idéale vie du pays des camarades : c'était faire de la contre-révolution ; on y mit un terme en les condamnant chacun à dix ans de rééducation. Il paraît qu'à trois d'entre eux il ne fallait plus parler du communisme, ils voyaient rouge, c'est le cas de le dire. Mais le quatrième, le plus âgé, battait humblement sa coulpe en faisant son autocritique.

Le long du camp s'étendait une voie ferrée. En la suivant sur deux kilomètres, on serait arrivé à un nouveau et immense camp-chantier, pour lequel on préleva un grand nombre d'hommes du nôtre. La nouvelle construction projetée avait une importance capitale pour le développement ultérieur de la région ; c'était la " T.E.S. n° 2 ", une usine électrique plus vaste, plus puissante et plus moderne que celle de Vorkouta. Une fois libéré, j'eus l'occasion de m'y rendre à deux reprises ; les travaux semblaient gigantesques, mais, malgré deux ans d'activité, ils étaient loin d'être achevés. J'y rencontrai plusieurs de mes anciens camarades.

Ainsi, dans la région de Vorkouta, où que l'on dirige ses pas ou ses regards, l'horizon sera toujours limité par les mêmes profils : des centaines de miradors dominent des baraques où foisonne, pour le plus grand bien de l'Union Soviétique, une inépuisable main-d'œuvre à bon marché.

P. Jean NICOLAS
Onze ans au paradis - Fayard - 1958, p.239-241

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