1952

Nos frères de Bulgarie

Le P. Wilfrid Dufault, Américain, est né en 1907. Il est élu supérieur général en 1952 (jusqu'en 1969).
C'est l'année des procès de Sofia, où trois de nos Pères furent condamnés à mort sous prétexte d'espionnage ( !).
La circulaire l'annonce à la Congrégation.

Mes biens chers Frères,

Vous avez lu dans la presse le récit du procès intenté à quarante catholiques bulgares, parmi lesquels figurent plusieurs de nos Pères. Avec S.Exc. Mgr Boussilkov, évêque Passionniste de Roussé, trois d'entre eux : les Pères Josaphat Schiskov, Kamen Vitchev et Pavel Djidjov, ont été condamnés à être fusillés.

Les PP. Kamen et Pavel étaient, l'un supérieur, l'autre économe d'un séminaire-alumnat, espoir du clergé catholique uniate de Bulgarie, à Plovdiv. Ils y préparaient les élèves - plus de quinze - dans les deux rites. Les deux Pères et les élèves occupaient des locaux voisins de notre grand collège Saint Augustin, confisqué par les communistes en 1948. Les Pères n'avaient évidemment pas sur place de ressources permettant à cette belle œuvre de vivre et de progresser. Il fallait pourtant penser à l'entretien de cinq Pères, des élèves et aussi d'une dizaine de Sœurs Eucharistines qui, réfugiées dans la maison des Oblates, aidaient les Pères. Le P. Pavel s'adressait à ses Supérieurs majeurs et aussi à d'autres personnes pour obtenir de l'aide. On répondait du mieux possible à ses requêtes. Pour donner à des démarches aussi innocentes et même utiles au pays une apparence de crime, il a suffi aux persécuteurs de présenter ces demandes de secours comme un complot contre la démocratie populaire, complot monté par eux sur l'instigation du Vatican, de la France et de l'Amérique. On découvrit aussi qu'ils avaient été préparés et stylés de longue main -depuis leurs années d'études théologiques - à ne concevoir leur apostolat sacerdotal que sous la forme d'une guerre menée contre l'Eglise orthodoxe.

Il est à peine besoin de faire remarquer que ces accusations doivent être considérées comme de simples prétextes. La vérité est que les autorités communistes ont jugé l'heure venue d'anéantir l'Eglise catholique en Bulgarie. Dans bien d'autres pays, elles ont attendu aussi le moment psychologique. C'est, par exemple, le cas de la Pologne où, sauf deux, tous les séminaires ont été fermés. Ceux de nos Pères qui ont vécu en Bulgarie jusqu'à ces dernières années affirment - et cela est confirmé par une source éminemment digne de confiance - que les dirigeants bulgares n'étaient pas disposés à sévir. La persécution n'éclata qu'après la venue à Sofia d'un certain évêque moscovite envoyé il y a quelques mois avec la mission de mettre au pas l'Eglise orthodoxe de Bulgarie. Cet évêque a vraisemblablement apporté aussi de Moscou un ordre touchant la liquidation de l'Eglise catholique en ce pays.

La presse russe a souligné, d'après les actes du procès, l'appartenance d'un bon groupe d'accusés à une même Congrégation - et elle en a fait grand état. Ces actes, publiés par les journaux bulgares, montrent naturellement les accusés avouant sur commande les méfaits habituels. Cependant, on nous a dit que plusieurs d'entre eux, et notamment les Pères Kamen, Pavel et Josaphat auraient eu le courage de se rétracter au cours du procès.

On ne pense pas, dans les milieux diplomatiques, que la sentence de mort sera exécutée. Mais une dépêche de Vienne annonce l'exécution de Mgr Boussilkov. Quoi qu'il en soit, les communistes préfèrent, dit-on, ne pas faire ostensiblement de martyrs.
(On saura plus tard que les trois Pères ont été fusillés le 11 novembre 1952).

Bien que ce geste ne revête aucune signification aux yeux des persécuteurs, nous avons néanmoins le devoir de protester devant le monde civilisé contre l'arrestation de nos Pères, contre le procès, contre la sentence. Je le fais en votre nom avec toute la vigueur qu'exige une injustice si criante.

Le crime que constituent les condamnations portées est rendu plus odieux encore - si possible - par le fait que les Pères qui en sont victimes - et des centaines d'Assomptionnistes avant eux - ont rendu d'éminents services à la cause de l'éducation et de la civilisation chrétienne en Bulgarie. Des milliers de Bulgares en porteraient un témoignage public, s'ils pouvaient librement parler.

Mais la gravité de ce crime vient en tout premier lieu de la calomnie qui sert de base aux accusations, et du désir évident d'évincer l'Eglise catholique de la Bulgarie comme de tous les pays où le programme du communisme athée réalise ses buts selon une logique inexorable. Il s'agit bien, d'une authentique persécution en haine de la foi. Situation particulièrement douloureuse : les martyrs d'aujourd'hui se voient souvent frustrés aux yeux du public de l'auréole dont les nimberait une franche et brutale condamnation. Leurs persécuteurs, devenus des fils très ressemblants du père du mensonge, prétendent les assimiler à des prévenus de droit commun et les condamnent comme traîtres à la cause du peuple. Mais ils ne trompent pas Dieu et on ne s'affligerait pas plus de leur habileté perverse que du reste, si elle ne réussissait à tromper bon nombre de braves gens et même certains catholiques aux yeux de qui il est vraisemblable que les persécutés ont plus ou moins mérité leur sort. Sur ce point, nos condamnés ont la consolation de ressembler davantage à leur Sauveur. Et quoi qu'on puisse dire demain de nos Pères bulgares, nous savons et nous proclamons hautement qu'ils sont de vrais martyrs de l'Eglise. (…)

P. Wilfrid DUFAULT
(Rome, 9 nov. 1952) - Circulaire n°4

1952

L'angoisse de l'Unité

Né en 1922, l'auteur, aujourd'hui théologien chevronné, spécialiste de l'œcuménisme, faisait ses premières armes. C'est une invitation à la prière pour l'Unité.

Notre âge s'est ouvert à la pensée oecuméniste. Cela ne veut pas dire qu'il tente d'ajouter quoi que ce soit à la pensée simplement catholique. Celle-ci est, aujourd'hui comme hier et comme demain, la totalité chrétienne dans tout ce que comporte la révélation du Fils de Dieu. Mais la grâce nous a été accordée de percevoir dans le monde de notre époque une fissure privilégiée par laquelle le christianisme authentique est à même de combler un besoin particulièrement aigu chez nos contemporains. Le désir d'unité qui se traduit de nos jours dans le domaine politique, manifeste, à un degré plus profond d'anxiété, un appel inconscient à l'unité spirituelle. Celle-ci n'existe que dans le Christ. Son cadre n'est autre que l'Eglise catholique, dépositaire de la Parole de Dieu et canal de la grâce divine. Mais aux yeux de l'incroyant et même, hélas ! de trop de croyants, le christianisme présente un visage défiguré par des désunions, des rivalités et des antipathies.

C'est ici que l'œcuménisme catholique vient dire son mot, proposer son programme à ceux que hante la vision d'un monde unifié dans une Eglise une, d'une parfaite communauté de tous les croyants autour du seul chef visible à l'image de leur entière communion dans la miséricorde divine. Le Siège apostolique a la mission de rassembler autour de lui les chrétiens non catholiques. Mais est-il vraiment assisté par les fidèles et les prêtres que leur propre sécurité au sein de l'Eglise romaine empêche de rendre sensibles au drame des christianismes séparés ? Il y a des théologiens qui se penchent sur les problèmes doctrinaux soulevés par la présence de tant de chrétiens hors du giron de l'Eglise visible. Il y a des apôtres qui répandent les idées d'union et travaillent à en hâter la mise en application. Il n'y a pas assez d'orants qui nourrissent leur prière des thèmes œcuménistes, qui présentent au Père des Lumières cette ombre de la désunion chrétienne qui poursuit l'Eglise depuis de nombreux siècles ; le Christ manque de disciples qui expérimentent les douleurs de l'enfantement spirituel au terme duquel l'unité interne de son Corps mystique doit luire aux yeux de tous.

Heureux ceux que Dieu a choisis et qu'il a appelés comme porteurs de ses angoisses ! Bienheureux ceux à qui il a gratuitement donné de partager " l'agonie " dans laquelle demeure le Christ " jusqu'à la fin du monde " ! Car s'ils sont fidèles ils découvriront l'immense royaume de la condescendance de Dieu. Cette vocation souffrante se nourrit d'oraison : " Factus in agonia prolixius orabat " (" En proie à la détresse, il priait de façon plus instante ") (Luc, XXII,44). Elle est une vocation orante.

Les pages qui suivent ne visent qu'à rassembler quelques textes marqués du feu purifiant de la prière souffrante pour l'unité de l'Eglise. Que l'âme s'imprègne de leur esprit, qu'elle en partage les délicatesses : peut-être découvrira-t-elle que la prière pour la réunion des chrétiens est une voie royale vers notre Père commun.

" Mon Dieu, faites l'unité des esprits dans la vérité et l'union des cœurs dans la charité " (P. Pernet). Cette invocation souligne les traits essentiels de la prière pour l'unité chrétienne : la vérité pose une exigence libératrice de sincérité totale ; la charité assure une participation à la vie même de Dieu présent en nos frères. L'une et l'autre sont les charnières de toute spiritualité.

P. Georges TAVARD
L'Angoisse de l'Unité - Bonne Presse, 1952, p. 25-26

 

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