Le P.Pierre GALLAY, né en 1928, a vécu de multiples événements ecclésiaux, politiques, sociaux, comme journaliste à BAYARD-PRESSE : journaliste à LA CROIX, sous le pseudonyme de Noël DARBROZ, puis rédacteur en chef de LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE
Jamais événement en sa brièveté même n'aura été dans toute l'histoire humaine aussi riche d'images, de réalités et de paroles. Sans doute aussi jamais événement ne se voulut plus près de l'événement par excellence, celui de l'Incarnation du Christ dans cette terre où il naquit, vécut, travailla, enseigna, souffrit, mourut et ressuscita.
Le témoin direct croit sortir d'un rêve où chaque minute avait son poids d'éternité. En quarante-huit heures à peine, d'un samedi après-midi à un lundi après-midi en ces jours d'Epiphanie, des millénaires d'histoire sainte, d'histoire religieuse, d'histoire des hommes, d'histoire passée et présente, apparurent soudain sous les pas de Paul VI comme concentrés, revécus, ressuscités. Des noms prestigieux : Jérusalem, Gethsémani, Nazareth, Tibériade, Bethléem, des noms qui reposent au fond du cur et de l'esprit de tant d'hommes, se vêtirent de chair vivante. Le témoin indirect en éprouva lui aussi la réalité fulgurante à travers la multitude des textes de la presse, des commentaires de la radio, des images de la télévision, que deux mille journalistes et cameramen transmirent aux extrémités de la terre, nouveaux ténors, inconscients parfois, d'un message et d'un ordre datant de vingt siècles : " Allez et enseignez toutes les nations ".
Ce que furent ces journées ressemble à un trésor où l'on peut puiser à pleins bras. Un joyau en sort à conserver dans son cur, une parole de lumière en jaillit à méditer dans le silence.
Dans la luminescence ocre et fauve de Judée, dans les frémissements bleu et vert de Galilée, dans l'infinie variété de ces paysages où pour le pèlerin se mêlent, d'une heure à la suivante, saisons, climats, déserts, oasis, plaines et lacs et mer de sel, un homme en blanc, fragile et infatigable, souriant et recueilli, parfois écrasé par la cohue et pourtant bénissant, parlant à tous, à l'enfant et au monde, Paul VI.
Un homme en blanc, reçu chaleureusement par un jeune roi d'Islam, acclamé par les juifs des kibboutzim et les hululements de joie des femmes arabes chrétiennes ou musulmanes, bousculé par les pèlerins et les soldats curieux et enthousiastes, se réfugiant chez les Véronique de la sixième station, recevant les patriarches des antiques Eglises et reçu par eux.
Un homme en blanc, prenant dans le creux de sa main un peu de cette eau du lac où le premier Pierre fut pêcheur, serrant sur son cur le petit gosse malade et le vieux paralytique, adressant à nouveau de Bethléem le message des anges aux hommes de bonne volonté.
Oui, le pèlerinage de Paul VI a été tout cela et bien d'autres choses encore. Le journaliste qui a été le témoin de quelques-unes d'entre elles - comment aurait-il pu l'être de toutes ? - se les remémore, comme durent le faire un Matthieu ou un Jean.
Sur un canevas, qui va de ce premier arrêt sur les bords du Jourdain à cette manifestation où sur le mont des Oliviers, Pierre et André, Rome et Constantinople, l'Occident et l'Orient se donnèrent à travers mille ans la première accolade fraternelle, pas un geste, pas un mot qui ne soit comme une relecture de l'Evangile.
Quand je vis le désordre de la porte de Damas, le samedi soir, je crus un instant à l'attentat, puis je compris que providentiellement tout l'apparat du triomphe mis en place avait, en un instant, été balayé dans le vent glacial qui soufflait des monts de Moab. Le chemin de croix pouvait commencer ; il serait vrai. Au Schmidts Collège, où nous étions plusieurs centaines de journalistes à suivre sur les petits écrans de la R.A.I. la vision en direct du chemin de croix, nous vîmes ce qui ne fut pas retransmis en Europe, le Pape trébuchant sur les escaliers des ruelles, le regard effrayé, la foule prête à déferler sur son corps à la moindre chute. Une angoisse mortelle avait saisi nos curs. Une prière vint sur toutes nos lèvres. Le soir, à Gethsémani, malgré les cris de la foule que la légion arabe empêchait d'entrer dans la basilique, la prière du Pape fut aussi la nôtre. J'étais à quelques mètres de lui. Jamais heure sainte n'aura été plus vraie pour moi.
Le lendemain, dimanche, en Israël, ce fut jour de liesse, et l'Etoile de David flottant au côté des couleurs pontificales avait la symbolique d'une prophétie mystérieuse Mais pourquoi m'étendre ? Tout le monde a lu, vu, entendu Nazareth, Cana, Tibériade, Tabgha, Capharnaüm ; partout le Pape vint, la paix à la bouche : " Shalom ". Quand, après la visite au Cénacle sur le mont Sion, il rejoignit la Jordanie par la porte Mandelbaum, un immense espoir de paix, de querelles oubliées, de frontières ouvertes se répandit sur Jérusalem, ville coupée en deux et qui, pendant plusieurs jours, pour nous journalistes, ne fut qu'une seule ville où nous pouvions aller partout.
Le jour de l'Epiphanie enfin, ce 6 janvier, cette messe à Bethléem, ce message aux hommes, et puis cette rencontre avec Athénagoras sur le mont des Oliviers. J'étais là avec le P. Wenger, parmi la cinquantaine de témoins privilégiés. Quand, avant l'aurore, nous roulions dans le cortège immense des voitures montant vers Bethléem, comme dans une nouvelle caravane sans Rois mages, nous ne savions encore pas que ce 6 janvier serait notre plus belle Epiphanie
Mais il est temps de s'arrêter et de lire ces paroles que Paul VI prononça pour la plupart en bon français sur cette terre où tant de croisés venus de France vinrent mourir autrefois pour que tout chrétien, fût-il Pape, puisse accéder un jour au tombeau du Christ et venir y prier en homme libre.
Pierre
GALLAY
Préface à " Pèlerinage en Terre Sainte " - Ed.
du Centurion, 1964