1966

Impressions malgaches

Le P. François Pejac, supérieur provincial de Paris, a visité la mission de Madagascar, fondée en 1953 dans le sud de la grande île, région de Tuléar (Togliara). Le développement de la mission dans cette région subtropicale semi-désertique, très pauvre, a demandé de lourds investissements en hommes et en finances. Grâce à Dieu, les volontaires et les bienfaiteurs n'ont pas manqué. En 1958, Mgr CANONNE, AA (1911-1991) est nommé évêque de Tuléar ; un évêque malgache prendra la suite en 1974. Désormais, la relève des missionnaires est assurée, après 40 ans de semailles… Le P. Pejac racontait sa visite en 1966 …

(Que de chantiers il a fallu ouvrir : écoles, chapelles, églises, dispensaires … et tout le matériel à fournir, car on ne trouve rien sur place, pas même les remèdes les plus courants…)

(…) Mais l'Eglise n'est pas seulement de pierre. L'âme de l'Eglise de Tuléar, je l'ai sentie vibrer durant les retraites annuelles. J'ai vécu la catholicité. Trois Congrégations de sœurs, deux Congrégations de religieux, le clergé séculier (n'est-ce pas P. Michel ?) de toutes races , noire, jaune et blanche, vivent, travaillent et prient ensemble, dans une simplicité fraternelle et joyeuse, véritable miracle de l'Esprit. Que l'on est loin des querelles de clocher qui alourdissent parfois l'atmosphère de nos vieilles chrétientés !

Je ne puis oublier le repas partagé à l'occasion de la profession et de la prise d'habit de six nouvelles religieuses malgaches. Autour de l'évêque, sœurs, frères, pères étaient rassemblés ainsi que les parents, les séminaristes et les juvénistes. La joie et la fraternité rayonnaient sur tous les visages, merveille de l'Eglise, une et diverse dans la charité.

(…) Comme je comprends les Pères qui, malgré la " vie héroïque " que leur imposent l'exil, le climat et la vie de brousse, redoutent comme une calamité d'être rappelés en France ! Le pays, les gens sont certes attachants, mais, par dessus tout, il y a la joie de participer à la montée visible d'un Eglise nouvelle.

Sommes-nous civilisés ?

Sur un plan plus temporel, mon séjour à Tuléar m'a apporté (comment le dire ?) un regard nouveau et humble sur la civilisation dont nous sommes si fiers. J'ai perçu cela, pour la première fois, un soir …

Nous venions de passer huit jours dans les postes du Sud, loin des routes goudronnées, de l'électricité et des journaux, à circuler dans des villages disséminés dans la brousse, dans un pays où les mots " vitesse, exactitude, efficacité, profit " n'ont aucune signification. Bref, huit jours hors de la " civilisation " telle que nous la concevons.

Dans la salle de la communauté des Pères, des revues étaient éparpillées, revues françaises, vieilles de plusieurs mois. J'en ouvris une ; la publicité s'y étalait comme de coutume : bière, sous-vêtements, savons, cigarettes, etc. s'y présentaient comme le secret tant attendu du bonheur. En France, on passe par dessus ces pages à pieds joints. Ici, cela me frappa comme un coup de poing. " Ce n'est pas possible, nous sommes fous ! "

On pourrait croire que ce réflexe jaillissait du contraste brutal entre la pauvreté que je venais de découvrir en brousse et le luxe naïf qui se dégageait de ces slogans tapageurs. Tous ceux qui ont visité un de ces pays, pudiquement appelés " en voie de développement " l'ont éprouvé jusqu'au malaise … Dieu merci, les reportages, les campagnes du Secours Catholique nous ont fait prendre conscience de ce scandale et des exigences individuelles et collectives qu'il crée.

Mais il y avait autre chose. Ce soir là, ceux qui me parurent les plus à plaindre, ce n'étaient pas les Malgaches, c'étaient nous … Les gens que nous venions de quitter vivaient dans une indigence pour nous insupportable … Le moindre garage de chez nous, même sans eau ni électricité, serait une demeure de luxe auprès des cabanes de bambous exiguës où couchent des familles entassées. L'eau à plusieurs kilomètres, des récoltes, donc la nourriture, à la merci d'une pluie hypothétique, un budget familial annuel de 10.000 anciens francs … qui d'entre nous résisterait à un tel régime de vie ? Pourtant l'atmosphère, l'ambiance de ces villages me sont apparues, je ne dis pas plus heureuses (qu'est-ce que cela veut dire ?), mais plus humaines, plus équilibrées, plus épanouies que celles de nos villes occidentales gorgées de néon, de télévision et de voitures.

Les Mahafalys doivent lutter pour simplement manger et boire et, pourtant, mieux que nous, ils " vivent ".

N'avons-nous pas à nous mettre à leur école pour apprendre d'eux, dans leur dénuement, la " sagesse " que notre course au profit et à l'argent nous fait perdre ?

François PEJAC
Nouvelles de Tuléar n° 22 - 1966

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 Page réalisée par D. Remiot