1972

LA VIE FRATERNELLE

Le P. Athanase SAGE, longtemps supérieur de scolasticat, était un théologien et un spirituel. Il a longuement étudié la spiritualité de St Augustin et du P. d'Alzon (cf. " Un maître spirituel " 1958 et les " Ecrits spirituels " 1956).
De son livre " La vie religieuse selon St Augustin " (1972), dans la série des Entretiens spirituels sur la vie fraternelle, voici la page sur la charité fraternelle.

La pratique de la charité fraternelle

(…)
Comment cultiver cet amour fraternel ? Cet amour fraternel nous avons à le cultiver tout d'abord pour purifier, pour élargir aussi notre cœur. Il faut purifier notre cœur, en excluant de plus en plus tout égoïsme, tout retour sur nous-mêmes. Il faut bien être persuadé que le péché nous a profondément marqués de relents d'égoïsme, de retours sur nous-mêmes, et que nous n'arriverons jamais à nous débarrasser de ces tendances tant que nous vivrons ici-bas. Notre devoir, c'est de travailler de notre mieux à nous libérer de notre égoïsme ; mais en définitive c'est Dieu seul qui pourra nous renouveler, nous recréer jusque dans les profondeurs de notre être touché par le péché. S'il l'avait voulu, Dieu aurait pu, à notre baptême, enlever en nous toute trace de péché ; il a préféré nous laisser en cette imperfection, nous dit St Augustin, pour le combat chrétien, pour la lutte, pour voir si vraiment nous choisissons Dieu, et cela, dans un acte non seulement d'enthousiasme passager, mais d'une façon constante, persévérante, qui montre bien que c'est Dieu que nous voulons, et Dieu seul. Notre grand devoir est ainsi de mourir à notre égoïsme, un égoïsme qui, sans cesse, renaît au plus profond de notre cœur. En tout ce que nous faisons, instinctivement nous cherchons ce qui nous intéresse personnellement ; il faut toujours un effort pour chasser tout retour sur nous-mêmes et nous allons y arriver précisément grâce à notre affrontement avec les autres. Nous sommes sans cesse affrontés à nos frères, non seulement nos frères au sein de la communauté religieuse, mais tous nos frères humains que nous pouvons rencontrer au cours de nos journées ; et en chacune de ces rencontres, c'est nous qui devons nous oublier pour le bien des autres. Si nous prenons peu à peu cette disposition de nous oublier sans cesse dans ces mille rencontres avec nos frères, naturellement notre cœur en deviendra de plus en plus pur.

Le premier commandement de la loi naturelle est : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse à toi-même. Et chaque fois que nous rencontrons quelqu'un, c'est un peu ce mot qui revient dans notre esprit, et auquel nous répondons par un oui, quelquefois par un non, ou par un oui … mais…, pas un oui total. Le Christ a donné à ce commandement une forme positive et combien plus riche en nous disant : " Tout ce que vous désirez que vos frères vous fassent, à vous, faites-le à eux " (Mt. 7,12 ; Lc 6,31). Nous pouvons pressentir tout ce que nos frères désirent et chercher à le leur procurer. Il ne s'agit pas seulement de ne pas leur faire ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse, mais de leur faire tout le bien que nous souhaitons que les autres nous fassent à nous-mêmes. Nous voyons par là qu'à la racine de la charité fraternelle se trouve une charité à notre égard, mais une charité comprise à la lumière de Dieu. Finalement nous arrivons à la grande loi du Seigneur qu'il a lui-même faite sienne : tout ce qu'il pouvait désirer des autres - qu'ils se donnent complètement à lui - il l'a lui-même réalisé en se donnant complètement à eux, jusqu'à leur donner toute sa vie pour la gloire de son Père, d'où son commandement nouveau : " Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés (Jn 13,34). Alors nous sommes bien dans la ligne de l'anima una et du cor unum si nous nous aimons vraiment les uns les autres comme Dieu nous aimés. On comprend dès lors qu'il n'existe qu'un commandement, celui de la charité fraternelle, si l'on a toujours sous les yeux ce modèle qu'est notre Seigneur Jésus-Christ, lui qui s'est donné sur la croix d'une façon parfaite pour le salut de tous ses frères en humanité sans aucune exception . Pour arriver à cette pratique parfaite le meilleur adjuvant sera le détachement

P. Athanase SAGE
La vie religieuse selon Saint Augustin - Ed. La Vie Augustinienne - 1972

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