1982

Rencontres

Le P. Guy LEGER est mort à 34 ans. Prêtre depuis 7 ans, il était au service des pauvres dans le monde ouvrier, lui-même au travail comme peintre en bâtiment.
Nous citons une brève réflexion sur la mort, et un article paru dans La Croix du 8-9 août 1982 sous le titre " RENCONTRES ".
En lui " La Croix et la revue Chrétiens ensemble perdent un collaborateur. Mais, outre sa famille et ses nombreux amis, sa disparition endeuille tous ceux et celles qui travaillent au service de l'Eglise en monde ouvrier ". (La Croix, 22 septembre).

Un point c'est tout ?

Tu as bien fait, Seigneur, de placer la mort à la fin de la vie.

On voit des vies de toutes les formes. En accent circonflexe en général : une montée de l'enfance à la force de l'âge, pour redescendre vers la vieillesse. Parfois en accent aigu, coupées en plein élan. D'autres ont une allure de pointillé. Il arrive même que la plume reste dans l'encrier. Mais avec tout ça, tu arriveras sûrement à faire une phrase.

Pourtant, il est des fins prématurées, et il en est d'autres qui n'en finissent pas de finir.

Pourquoi as-tu mis la vieillesse après la jeunesse ? Ca donne un accent grave.

C'est peut-être bien qu'une nouvelle jeunesse succédera à cette vieillesse.

Ainsi Jésus, tu es venu nous parler de cette nouvelle jeunesse, de ce nouveau printemps. Quand c'est fini, ça recommence. Une résurrection.

Un jour il me faudra faire mes valises. Et alors que les gens diront de moi : " Eh oui ! Point final ! " - Tu prendras la plume pour moi et tu écriras : " Eh non ! Un point, à la ligne… "

Vivre notre temps

Je pars au travail à l'heure où l'on peut encore trouver un strapontin de libre dans le métro. Les publicités sont trop navrantes pour qu'on y prête une attention consciente. Par contre, les graffiti sont plus rares et plus inattendus. Sur une affiche qui proclame : " Adoptez un arbre ", une main a barré le mot " arbre " et l'a remplacé par le mot " rocker ". Ainsi, il existe des loubards plus tendres que les arbres. Quelqu'un d'autre, dans un langage plus académique, a griffonné : " L'individu se définit par sa culture et son patrimoine génétique ". Ca n'a pas dû être écrit par un rocky. J'approche du 16e arrondissement, à n'en pas douter.

Pour une fois que je ne suis pas à la bourre, je flâne un peu. En ressortant à l'air libre (disons " semi-libre ") je remarque dans une vitrine des fleurs superbes, discrètement maquillées. Plus loin, des fourrures à 30.000 F. Des chaussures en solde : 250 F de réduction, ça vaut le coup : mais c'est sur un prix de base de 830 F. Sur 260 F, ce serait trop beau ! J'ai franchement honte de savoir que certains peuvent se payer ça, alors que d'autres gagnent 3.000 F par mois, sans parler du tiers monde. Non, je ne m'y habituerai pas.

Je pousse une lourde porte aux poignées lustrées, je traverse le magnifique hall d'entrée et descends dans les caves pour prendre le minuscule ascenseur de service qui me transporte sous les toits.

Là, je retrouve une grand-mère bancale. Mon patron m'envoie chez elle pour refaire la peinture de sa cuisine délabrée. Grâce à des subventions d'organismes, elle va pouvoir remettre un peu de luminosité dans son intérieur. Malgré les coups de boutoir incessants, elle a réussi à se maintenir dans les lieux, repoussant avec acharnement ceux qui voudraient faire une opération financière à ses dépens. Ceux-là voudraient bien lui lessiver ses pièces, s'ils étaient sûrs qu'elles rétrécissent au lavage.

J'en ai rencontré pas mal, des vieilles dames seules, au cours de mes déplacements, depuis trois ans. Sur leur îlot, sans salle de bain, avec les WC sur le palier, avec des cartons sur l'armoire, sous le lit, au plafond, elles tentent chaque jour d'inscrire leur passé dans un présent qui soit correct.

Il y a celle qui, dans un immeuble destiné à la démolition, m'offrait la tisane à 10 heures du matin dans sa cuisine borgne.

Celle qui amène, quand j'ai fini le travail, la photo de son mari défunt à qui elle écrit tous les soirs et qui dit : " Il sera le premier à voir la salle à manger refaite ".

Celle qui s'émerveille encore des cinquante années de fidélité et de bonheur passées avec son mari. Elle oublie presque qu'il est mort et conclut : " J'ai l'impression d'avoir réussi ma vie ".

Celle, toute rongée d'usure, d'alcoolisme et de paralysie, qui n'a plus la force de fermer sa fenêtre si je la laisse ouverte. Elle n'a pas eu d'enfant : celui qu'elle a adopté a mal tourné. Les années passées dans une usine de métallurgie ont pilonné sa vie. C'est la même femme qui est là sur une photo jaunie, à côté de son mari, dans les champs, jeune femme à la beauté hors du commun. Je n'ai pas pu m'empêcher de retourner, au printemps, lui porter une jacinthe.

Combien encore, tantôt cactus, tantôt roses. Toutes devraient écrire leur vie, la mettre en musique ou en peinture. On écrit aujourd'hui pour bien moins que ça.

Si je revendique souvent un travail qui soit davantage un travail d'équipe, je ne regrette pas ces contacts crus avec la face flétrie de la capitale. Paris côté cour. Pour ces visites de tous les jours, un appareil-photo est superflu, mais un cœur sur la main peut être utile.

Quand je rentre dans ma banlieue, je rencontre Nadine, au chômage depuis bien longtemps. Depuis quelques semaines, des copines l'ont invitée à des rencontres de JOCF. Elle sort peu à peu de son isolement. Demain, elle viendra à la révision de vie. Elle parlera à Ghislaine. La dernière fois, elle a lancé : " Je n'ai jamais été aussi heureuse que depuis que je suis à la JOCF. "

Je me rends à la Bourse du Travail. Des copains d'entreprises et de chantiers divers passent pour parler d'un conflit en cours, pour payer des cotisations, pour demander un renseignement. Les plus formés informent les autres, les étrangers se font aider par un copain qui parle mieux français. Chacun est renvoyé à ses responsabilités, heureux de se sentir compris et épaulé.

Je n'ai pas parlé de Dieu aujourd'hui. Je ne suis pas plus bavard que lui. J'ai pourtant vu l'Evangile à l'action. Si je m'attache à tous ces gens, combien plus le fais-tu, Seigneur. Comme un chercheur de Dieu, je reste là, assis sans livre, contemplant la journée qui s'en va comme une lettre. Pour ce qui est de manger, rien ne presse. Je suis assis entre rêve et prière.

Les grands-mères et les travailleurs que j'ai rencontrés ces jours-ci se mêlent aux fleurs et aux marmottes que je vais rencontrer en vacances d'ici quelques jours. Dans la réalité, ces deux univers ne se rencontreront guère cet été.

Guy LEGER
LA CROIX - Dimanche 8, lundi 9 août 1982

1982

Le service du règne

Le P. Bruno CHENU, né en 1942, est théologien. Il travaille les questions concernant l'Eglise, l'œcuménisme et les théologies de couleur. Professeur, membre du groupe des Dombes, il a été rédacteur en chef religieux de LA CROIX, pendant 9 ans.

On pourrait dire que la vocation de l'Eglise consiste à accorder l'humanité au Royaume. Signe et servante de l'action de son Seigneur, l'Eglise n'a pas d'autre objectif que la réalisation de la vocation ultime de l'homme. Or réalisons bien que cette vocation est unique. Dieu a de la suite dans les idées. S'il a créé l'humanité, c'est pour la faire participer à sa vie dans le Christ. Il n'y a pas étrangeté entre le dessein créateur de Dieu et son dessein rédempteur. L'appel à la vie est l'appel à la vie en Christ. Le décret sur l'activité missionnaire de Vatican II (n° 8) souligne fort bien que la mission a un lien intime avec la nature humaine : " Car, en révélant le Christ, par le fait même, l'Eglise découvre aux hommes la réalité authentique de leur condition et de leur vocation totale, puisque le Christ est le principe et le modèle de cette humanité renouvelée … à laquelle tous aspirent. " L'Eglise dévoile aux hommes leur vocation intégrale justement parce qu'elle désigne le Christ. L'homme véritable, c'est celui en qui le Christ a pris forme.

Nous saisissons alors sur le vif le rôle de l'Eglise par rapport à la présence universelle du Règne de Dieu. La communauté ecclésiale ne cherche pas à dévaloriser les autres espaces du Règne pour mieux se mettre en avant comme unique arche du salut. Elle sait que Dieu utilise d'autres chemins pour rejoindre l'homme. Mais, tout en confessant le surgissement multiforme du Royaume, elle sait que toutes ces formes ont quelques chose à voir avec Jésus-Christ. Dès lors, annoncer ce Christ est pour elle un service authentique de l'homme et un service authentique de Dieu. Il n'est pas indifférent que l'homme dans la mouvance du Règne nomme, identifie celui en qui ce Règne se personnalise, celui en qui ce Règne se densifie. En d'autres termes, il s'agit de libérer l'Esprit et le Christ présents en tout homme. Et cette libération ne va pas sans conversion personnelle et collective.

P. Bruno CHENU
L'Eglise au cœur, 1982- Le Centurion- p.50-51

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