1991

Saint Augustin est-il le "malin génie" de l'Europe ?

Le P. Goulven MADEC, né en 1930, a enseigné à la " Catho " de Paris. Il reste la cheville ouvrière de l'Institut des Etudes Augustiniennes. A la fin d'un ouvrage publié en 1994, " Petites études Augustiniennes ", il s'en prend aux détracteurs d'Augustin qui voient en lui " le malin génie de l'Europe "

Une " fécondité toujours renouvelée " (Maurice Blondel)

Bon gré, mal gré, il faut compter avec une ubiquité doctrinale d'Augustin dans notre culture occidentale. Il serait absurde, à mon sens, de ne prendre en compte que les aspects négatifs, délétères, de cette influence. L'esprit d'Augustin souffle où il veut ; et nous sommes encore nombreux, j'espère, à souhaiter qu'il continue de souffler en liberté et d'inspirer d'autres réformes, individuelles et collectives. Je regrette de n'avoir pu traiter de l'influence augustinienne sur la philosophie moderne. Il y faudrait un gros volume. Augustin a introduit le spiritualisme en Occident. Ses Confessions marquent l'avènement du moi qui conduira au subjectivisme moderne. Mais ces " ismes ", comme bien d'autres, sont trop facilement soumis à la suspicion et à la réprobation. L'augustinisme est, à cet égard, à cause de son extrême complexité historique, particulièrement exposé. Mais il me paraît intellectuellement indigne de faire endosser à l'ancêtre éponyme la responsabilité de toutes les exagérations et aberrations qu'on a pu commettre en son nom. Je récuse le jugement de Brunschvicg selon lequel " un philosophe doit répondre de sa postérité illégitime aussi bien que de sa postérité légitime. "

J'ai parlé de " spiritualité ", mais c'est un terme qui aurait bien besoin d'une redéfinition. En ce qui concerne Augustin, je crois pouvoir dire qu'il n'en avait d'autre que la foi chrétienne, la croissance spirituelle, l'épanouissement de la foi en intelligence : crede ut intellegas. S'il faut pourtant essayer d'en saisir la spécificité, j'indiquerai deux valeurs impliquées dans la conversion personnelle d'Augustin : l'intériorité et la communauté. L'intériorité, telle qu'elle s'exerce dans les Confessions et dans le De Trinitate n'est ni l'introspection complaisante du converti, ni la psychanalyse qui ne serait, aux yeux d'Augustin, qu'une psychologie tronquée, privée de dimension proprement spirituelle, mais bien l'exigence de dépassement et de transcendance qui caractérise l'esprit créé à l'image de Dieu. La communauté, c'était au départ le choix de la vie philosophique qu'Augustin faisait en renonçant à sa carrière, pour mener avec ses amis la recherche sur Dieu et l'âme, puis la vie religieuse suivant la règle de la communauté primitive de Jérusalem, prémices de l'Eglise comme Christ total, en qui les chrétiens sont appelés à former une seule âme et un seul cœur tournés vers Dieu, l'âme unique du Christ.

Mais, puisqu'il s'agit en ce Congrès du bien commun, c'est-à-dire en termes classiques et augustiniens, de la res publica et de la ciuitas, je voudrais rappeler, en terminant, la clairvoyance avec laquelle Augustin s'est opposé aux idéologies, païenne et chrétienne, de la Roma aeterna, autrement dit aux " religions terrestres ". Henri-Irénée Marrou estimait qu'Augustin " nous apprend, par son exemple, un art de vivre par temps de catastrophe ". Son De ciuitate Dei, qui est son De re publica, - une République que ni Platon, ni Cicéron n'ont pu imaginer -, ne nous offrira pas de nouvelle idéologie, Dieu merci ! Mais il peut nous servir encore d'instance critique pour continuer à penser ou imaginer l'Europe.

Goulven MADEC
Extrait d'une communication au Congrès de Hanovre - 1991

1991

Religieux mon frère

Le P. Raphaël LE GLEUHER, maître des novices en 1964, était passionné par le Christ et le P. d'Alzon. Responsable d'un scolasticat en ébullition en 1969, directeur du collège Sainte Barbe à Toulouse, il est responsable de la vice-province de l'Ouest en 1986. A 60 ans, il est atteint de leucémie ; il se bat courageusement pendant trois ans. Le texte que voici fut prononcé l'année de sa mort.

Religieux, mon frère … Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi !

Qui donc est Dieu pour qu'il t'ait trouvé, qu'il t'ait appelé à suivre le Christ, qu'il t'ait offert une intimité exceptionnelle avec lui, et qu'il compte sur toi pour ouvrir aux autres les portes de l'espérance, les portes du Royaume ! Qui donc est Dieu pour qu'il t'ait confié, selon les termes mêmes de la Règle de Vie (13) la Mission de " rassembler les hommes dans le Peuple de Dieu ", de faire de l'humanité un peuple vivant de la foi de Jésus-Christ ! Qui donc est Dieu pour qu'il t'ait cru capable d'être signe de son amour pour l'homme aujourd'hui !

Et toi, qui es-tu, toi qui as dit " oui " ? Qui sommes-nous, nous qui vivons en communauté à l'appel de l'Esprit, pour la Mission ?

Notre vie religieuse apostolique, que nous célébrons ensemble, est un mystère d'amour pour le monde d'aujourd'hui. Elle s'établit dans la continuité de la " conversation " de Dieu avec l'homme tout au long de l'histoire jusqu'à ce temps qui est le nôtre. Par grâce, nous sommes une Parole de Dieu adressée au monde, et un don du Seigneur à son Eglise pour qu'elle révèle aux hommes l'insondable mystère d'amour du Dieu de Jésus-Christ.

(…)

Religieux, mon frère… N'oublie jamais le don de Dieu. Emerveillé, contemple-le, chante-le. Par ta parole et par ta vie, sois son témoin, aujourd'hui.

Tu sais et tu témoignes que, dans le Christ et avec lui il n'y a pas de chemin qui finisse à la mort ; qu'il n'y a pas de mort qui ne puisse s'ouvrir sur la vie.

Tu sais et tu témoignes, pour l'avoir vécu toi-même, que dans le Christ et avec lui, il n'y a pas de péché qui ne puisse être pardonné et devenir chemin de réconciliation et de paix.

Tu sais et tu témoignes que dans le Christ et avec lui il n'y a plus de rides du cœur et du corps qui ne puissent donner naissance à une jeunesse nouvelle.

Tu sais et tu témoignes que dans le Christ et avec lui il n'y a plus d'impasse, ou de quête sans issue ; que l'homme et la création entière sont travaillés par la présence du monde nouveau, par l'action de Dieu.

Tu sais et tu témoignes que le Seigneur t'a fait, par pure grâce, serviteur de l'homme dans l'amour et par l'amour, témoin de sa grandeur et de sa dignité de fils de Dieu.

Tu sais et tu témoignes qu'il t'a confié, par pure grâce, d'être la voix qui prêche la paix et la conversion, le partage et l'offrande, le don et le pardon.

Mais sais-tu qui est ce Dieu qui t'apprend chaque jour à consentir à l'espérance ? Quel est son nom sinon l'amour ? Et son visage sinon celui qu'il te révèle dans l'homme, son image ?

Religieux, mon frère … N'oublie jamais le don de Dieu. Emerveillé, contemple-le, chante-le… Par ta parole et par ta vie, sois son témoin, aujourd'hui.

P. Raphaël LE GLEUHER
Layrac, le 18 février 1991

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