1999 Un reportage

En paroisse batelière, à bord de la péniche

A Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), deux assomptionnistes, les Pères Arthur et François, avec quelques amis, vous accueillent à bord de la péniche " JE SERS ".

Derrière le hublot, une Vierge aux mains grandes ouvertes oscille doucement au rythme du va-et-vient des péniches sur la Seine. Lorsque les visiteurs pénètrent dans la petite cabine du bateau, c'est d'abord son regard qui les accueille. Cette péniche ne fait décidément rien comme les autres : elle est amarrée depuis des lustres le long d'un quai, à Conflans-Sainte-Honorine, et elle ne voyagera sans doute plus jamais. Sur son flanc trône une devise insolite : " Je sers ". La charité est devenue sa raison d'être. Désormais, elle accueille les exclus que la terre a rejetés. Elle s'est faite balise dans la tempête, point fixe au milieu des ressacs de la vie.

A côté de la petite statue, une porte s'ouvre. La large carrure du père Arthur Hervet se cale dans le chambranle de la porte et se penche sur les visiteurs. Aujourd'hui, c'est la femme d'un marinier qui sollicite une aide : elle est à bout, son mari aussi, ils n'ont plus d'argent pour faire repartir leur bateau. Le père Arthur case ses visiteurs dans son minuscule bureau, bercé par la houle familière que provoque le remous des bateaux manoeuvrant sur le fleuve. Ses traits mangés par la fatigue s'animent soudain. Il écoute, interroge, encourage. " Ici, on ouvre simplement la porte et on essaye de trouver une solution avec l'aide de Dieu ", glisse-t-il.

Capitaine du vaisseau

Voilà quatre ans que le père Arthur, assomptionniste de 61 ans, a embarqué sur le " Je sers ". Il est le capitaine du vaisseau, le père de la petite famille. Après avoir été aumônier de la prison de la Santé, à Paris, il crée une association qui œuvre auprès des jeunes prostitués. Un jour, on lui demande de devenir aumônier des bateliers. Le père Arthur accepte, mais ne lâche pas les exclus pour autant.

En effet, le " Je sers " n'est pas seulement un lieu d'accueil et d'entraide pour les bateliers en difficulté. Trois autres péniches sont venues s'accrocher à son bord. Leurs coursives branlantes, aux murs défraîchis, mènent à de petites chambres, vingt-quatre en tout, au confort plutôt spartiate. Ici, logent des réfugiés politiques, des SDF, des exclus venus de partout. Ils restent le temps qu'ils veulent, quelques jours ou quelques mois.

A midi, le déjeuner les rassemble tous autour d'une grande table. Il y a là Raphaël, 21 ans, arrivé il y a deux jours. Depuis six mois, cet ancien taulard, que sa mère a rejeté, se débrouillait pour manger et dormir. " Ici, confie-t-il, j'ai trouvé un toit et un accueil. " Et, visiblement, un peu plus que cela. " Effectuer des petits travaux en groupe, comme la cuisine ou les courses, permet de réapprendre des règles de base, alors que lorsqu'on vit dehors, tout seul, on pense d'abord à soi, on devient égoïste, on n'a plus le temps de s'occuper des autres. "

" La vie est dure "

Après le repas, Jean-Philippe et Tarik traînent à table, visiblement peu pressés. De l'autre côté de la fenêtre, des péniches glissent sur la Seine. Tarik, 33 ans, raconte qu'il vient d'Algérie, qu'il a échappé à trois attentats. Il confie qu'ici, il a trouvé " des amis, une façon d'être entouré ".

A côté d'eux, le Père François s'attarde lui aussi. Venu sur le " Je sers " pour une journée, il est là depuis trois ans. Sa présence auprès des pauvres est pour lui une évidence. Enfant, on lui a transmis cette image : " Tu as deux mains, l'une pour recevoir, l'autre pour donner. " Alors le Père François a choisi de se servir de ses mains. Pour lui, c'est aussi évident que ça… Il ébauche tout de même une explication : " Je viens d'un milieu pauvre, je sais que la vie est dure et qu'elle est plus dure encore pour les petits. "

Le Père François, 68 ans, est toujours là pour recueillir les confidences. " Mon souci est d'être un relais, que chacun puisse dire sa colère, ses interrogations, que chacun sente qu'il n'est pas foutu. Une plante ne grandit pas du jour au lendemain, elle a besoin de temps et de tendresse. Le fait d'être écouté prouve qu'on a encore une place, et moi, j'essaye de faire grandir cette place ", explique-t-il doucement. Il résume sa tâche ainsi : " On peut peu de choses mais on peut faire quelque chose d'essentiel : donner un peu d'Espérance. "

Aux côtés du Père Arthur et du Père François, il y aussi Fabrice, en deuxième année de séminaire. " Vivre ici m'apprend à vivre de façon pauvre, c'est-à-dire vivre de façon essentielle ", explique le jeune étudiant. " Ici, on apprend à aimer et être aimé. Les relations sont vraies. "

L'après-midi, l'Entraide sociale des bateliers bat son plein sur le " Je sers ". Les plus nécessiteux y trouvent des vêtements, de la nourriture et une aide morale. C'est Jeanine, une institutrice à la retraite, fille de marinier, qui a organisé le vestiaire et établi des cartes pour l'aide alimentaire. En cinq ans, Jeanine est devenue une sorte d'intendante en chef. " On ne choisit pas vraiment de s'engager, on dit juste oui ou non quand ça se présente à vous, c'est tout ", dit-elle pour expliquer la raison de son action quotidienne à bord du " Je sers ".

L'entraide à bord du "Je sers"

A 18 h, la messe rassemble, comme chaque jour, ceux qui le souhaitent dans la vaste chapelle au milieu du bateau. Des mariniers y viennent. Quelques pensionnaires, aussi. " Je tiens à ce que le Seigneur soit présent ", raconte le Père Arthur. Sur le pont, un mur s'orne d'une grande croix bleu vif. Des offices ont lieu trois fois par jour. Effectivement sur le " Je sers ", la place de la prière est importante. Même si, pour les pensionnaires, c'est beaucoup moins évident. " Je ne tiens pas à ce qu'on me parle de Dieu, explique Madir, 18 ans. Lorsque je suis arrivé, il y a un mois, on m'a dit :'il y a un endroit où l'on prie, une chapelle. ' Ca s'est arrêté là et c'est très bien comme ça. " Le Père François esquisse un sourire amusé : " Là où on s'aime, on s'entraide, on agit ensemble, Dieu est là. "

Reportage d'Isabelle VIAL
Dans PANORAMA - mars 1999

1999 Message du Chapitre Provincial

Notre charisme

Assomptionnistes, nous sommes des hommes de foi, de fraternité et d'action.

" Jésus-Christ est au centre de notre vie… " (R.V. 2). L'Evangile nous inspire dans les grands débats de notre temps. Nous nous attachons à faire advenir le Royaume de Dieu, en nous et autour de nous. Notre nourriture, c'est la Parole de Dieu lue, méditée et célébrée, en Eglise. " La prière nous ouvre à l'action de Dieu. Elle est la source toujours renouvelée de notre action apostolique " (R.V. 44).

150 ans après les commencements, notre amour de Dieu et de l'homme continue à nous mobiliser. " L'esprit de notre fondateur nous pousse à faire nôtres les grandes causes de Dieu et de l'homme, à nous porter là où Dieu est menacé dans l'homme, et l'homme menacé comme image de Dieu " (R.V. 4).

Assomptionnistes, nous sommes habités par la passion du Royaume de Dieu. Nos contemporains, en particulier beaucoup de jeunes, sont déboussolés, regroupés autour de margelles aux puits desséchés. L'homme souvent manque de souffle. Or, quand l'homme respire mal, c'est Dieu lui-même qui étouffe. Avec nos frères, nous nous engageons, au nom de notre foi, au service des hommes.

Aujourd'hui apparaissent de nouvelles formes d'exploitation liées à la mondialisation. Les exclus et les blessés de la vie se multiplient ; entre les riches et les pauvres la fracture s'élargit. Nous ne devons pas être absents de tous les lieux où des hommes et des femmes luttent contre l'exploitation et l'exclusion.

Nous avons conscience de notre fragilité. Mais nous comptons sur la force de l'Esprit et l'appui de la communauté. Inspirés par l'exemple de la première communauté chrétienne et de la communauté augustinienne, nous ne sommes jamais seuls sur le chantier du Royaume. Nous vivons en communauté apostolique. Cette communauté est un témoignage dans un monde individualiste, anticipant la venue d'un monde plus juste et plus convivial. Elle est le lieu de la vie fraternelle, empreinte de franchise et de cordialité, d'un véritable esprit de famille.

Nous apprenons à tisser des liens, à bâtir des ponts, à œuvrer pour que l'homme puisse vivre debout. Nous cherchons sans cesse à nous adapter aux mutations de la société, à rejoindre les lieux significatifs où se joue le salut de l'homme.

Nous mettons toute notre intelligence et tout notre cœur au service de notre mission, et des laïcs s'engagent avec nous.

Le Royaume de Dieu déborde les frontières de l'Eglise. Sa réalisation est encore balbutiante. Membres d'une Congrégation aux moyens limités, nous voulons croire à l'utopie évangélique. Pour cela, avec d'autres, nous voulons structurer les personnes humainement, intellectuellement et spirituellement et construire un peuple pour Dieu.

Parabole

Je vous le donne en mille.
L'Assomptionniste est un arboriculteur passionné.
Dans son jardin extraordinaire, broussailleux, sans frontières,
Il bêche à la recherche de la bonne terre.
Dans la fraîcheur des sources et l'aridité de la rocaille,
Il cherche de nouvelles pousses.
Il sème, il plante, il émonde …
Partageant l'humaine condition de ses compagnons,
Il se tient fermement dans la foi,
Cultivant librement,
Sans ménager sa peine,
Parfois jusqu'à l'excès.
Comme Augustin dans ses jardins,
Il creuse avec des frères le sillon de Dieu,
Et se laisse convertir.
Il contemple les fruits,
Et prie pour le temps de la moisson.
Créateur à l'image de son Créateur,
Il songe à de nouveaux ensemencements.
Il planterait bien les arbres dans la mer.

Les membres du Chapitre Provincial de France
Valpré - 27 décembre 1998- 2 janvier 1999

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