Une marche dans le temps

 

Cette ébauche d’une histoire de l’Assomption, sous forme de manuel, n’appelle pas de conclusion. Bien au contraire, elle cherche, en rendant service aux premiers pas dans la formation, à susciter partout où l’Assomption a planté et plante sa tente, de nouveaux témoignages de vie.

Aucun de ces chapitres n’est clos et tous requièrent même une actualisation permanente pour rendre compte de cette vie au présent qui s’égrène au rythme annuel des saisons. En entrant dans le troisième millénaire chrétien, la Congrégation n’a certes pas plus reçu de promesse d’avenir que n’importe quelle autre famille religieuse du même type ou de la même époque de fondation. Après un démarrage assez lent, elle a connu un développement vigoureux qui a donné aux impulsions décisives du départ des prolongements heureux que les statistiques ne sont pas seules à attester. A partir des années 1960, force est de constater une sorte de repli qui affecte l’ensemble des forces du christianisme dans l’hémisphère Nord. Et cependant nous croyons passée l’heure de cette identité inquiète parce qu’en s’ouvrant à une plus forte internationalité, l’Assomption peut écrire de nouvelles pages de vie, grâce au dynamisme d’un esprit ou d’un charisme que le passé n’a pas épuisé.

Tout au long des décennies, l’histoire d’un Institut enregistre fondations et fermetures, aventures et mésaventures. Une famille religieuse entend faire la preuve et l’épreuve de sa durée, non seulement à travers des héritages reçus mais également à travers des fondations ou des impulsions nouvelles qui répondent à la fois à des attentes et à son ‘savoir-faire’. C’est à travers le temps et l’espace qu’en effet une Congrégation développe le charisme reçu de son fondateur, le don de l’Esprit fait à sa personne pour l’édification d’une communauté, selon la signification originelle, paulinienne, du terme. Par extension, ce charisme passe à sa famille, devient en quelque sorte collectif, dans la mesure où peut être vérifiée la fidélité d’une histoire collective par rapport à des origines personnalisées dans une vie. Certes, comme l’exprime la déclaration conciliaire de Vatican II, c’est la vie religieuse en général qui peut être définie comme un don de Dieu à son Eglise, et non pas spécialement le charisme d’un Institut particulier s’incarnant dans un fondateur et passant ensuite à sa famille religieuse, lequel révèle dans le concret un parcours historique toujours plus au moins chaotique. La petite Assomption du P. d’Alzon a eu bien du mal à se reconnaître dans le grand chantier des années 1918-1923 qui a modifié les Constitutions selon des directions bien différentes. Ce fut pourtant une heure de vérité forcée. L’Eglise pousse un Institut à ré-exprimer son charisme d’origine dans un charisme actualisé, vécu dans le temps et reçu dans le présent pour lui assurer une pertinence vivante. La fidélité d’un esprit ne peut être mécanique ou répétitive, sous peine de sombrer. L’exhortation Vita Consecrata appelle encore les Instituts religieux de notre temps à une fidélité créatrice qui réponde aux exigences de l’époque sans s’éloigner de l’inspiration initiale. C’est dire en une phrase toute simple la nécessité de ce ‘grand écart’ à réaliser, sans en cacher d’ailleurs la difficulté permanente. Mais n’est-ce pas le privilège des organismes vivants d’opérer ce travail d’adaptation indispensable qui entend épouser le présent sans rejeter le passé?

Le charisme d’une Congrégation passe par l’intuition spirituelle de son Fondateur: ce don de l’Esprit, charisme personnel, devient dans une famille spirituelle son bien collectif. D’où la nécessité de revenir sans cesse à l’étude du P. d’Alzon, à la lecture de ses écrits mais surtout de sa vie. Le P. d’Alzon a lu l’actualité de son temps dans une conjoncture précise qui est celle de son époque, de son milieu, de sa culture et de sa foi. Les causes qu’il a défendues, suscitées et promues, la défense du Pape, l’éducation-enseignement, les droits de Dieu et de l’Eglise, la culture des vocations, répondent à des urgences, à des initiatives et à des attentes de la société et de l’Eglise qui forment au fil du temps le patrimoine spirituel de ses congrégations. Toutes ces causes peuvent trouver dans le langage de notre temps des formes de transposition à la fois fidèles et créatrices. S’il faut laisser au temps passé certaines expressions très concrètes de ses engagements historiques qui charrient une part d’humanité mortelle, il est essentiel de mettre en valeur les dispositions surnaturelles de sa foi héroïque, de son espérance à toute épreuve et de sa charité de dépassement. Le modèle d’engagement qu’il a laissé à ses filles et à ses fils demeure en valeur infrangible quant à l’esprit. Sans les combats qui ont été les siens et qui ne peuvent plus être tout à fait ceux de ses fils, les grandes causes de l’Assomption d’aujourd’hui ne seraient plus tout à fait les siennes. Demeurent valeurs fortes du charisme l’Adevniat Regnum Tuum, l’amour de l’Eglise, la construction des chemins de l’unité, l’appel à l’engagement ecclésial, la transformation évangélique de la société, l’intelligence de la foi et tant d’autres expressions à travers lesquelles l’Assomption aime décliner son souci de vérité, d’unité et de charité.

Le charisme d’un Fondateur ne meurt pas avec lui. Il vit à travers ses disciples et reçoit de l’Eglise des formes de reconnaissance. Le Fondateur a ouvert un chemin d’Evangile, original, qui, à sa manière, est inscrit dans le texte des premières Constitutions. Il continue à appeler, à transformer évangéliquement la société ambiante, à faire grandir l’amour de l’Eglise et à diffuser son message dans une liberté d’appel et dans une fraternité de communion qui ne sont pas sans évoquer les premières formes d’extension de l’Evangile. Les disciples du Fondateur vont poursuivre ce chemin et c’est ainsi que l’histoire d’une congrégation devient le déploiement de son charisme dans la durée. Comme la fidélité du sillon à l’inspiration initiale n’est jamais garantie automatiquement ou de l’extérieur, ce chemin doit être régulièrement vérifié et apprécié, d’où les conseils, les chapitres, les stimulations de toute sorte qui scandent la vie d’une congrégation. Et c’est ainsi qu’au fil de l’histoire, s’expérimentent la vérité et la richesse du charisme qui, de personnel, est porté par la vie des membres, avec l’espérance que l’Esprit accompagne son don dans le temps et l’aide à trouver des formes de résonance à travers le temps. Ce qui a eu lieu ‘une fois pour toutes’ devient ainsi, à chaque génération, un ‘maintenant’. Le charisme affronte la durée dans le choc des événements, dans la rencontre de nouvelles cultures, dans l’expérience spirituelle de tous les membres, tel un héritage nourrissant de nouveaux projets et permettant de nouvelles découvertes dans l’approfondissement du mystère de Dieu et dans la prise en compte de nouvelles attentes des hommes. La ressemblance au présent ne peut être la copie du passé, toujours appauvrissante et anémiante, mais sa réinterprétation dynamique, sa reformulation ou sa ré-expression. La marche de l’Assomption, grâce à l’appel que recèle son charisme, participe à l’histoire du peuple de la promesse à la recherche d’une terre d’accueil, à la fois conquête et don de l’Esprit. Adveniat Regnum Tuum.

Vers le texte précédent
Retour à la table des matières
Vers le texte suivant

 Page réalisée par D. Remiot