Emile Maas – 1921-2007

« Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi »

C’est la conclusion de la prière de Jésus qui couronne, en Jean, le repas pascal, avant la supplication de l’agonie et les oraisons jaculatoires du Calvaire. « Ceux que tu m’as donnés ». Mais n’est-ce pas l’humanité tout entière qui a été remise par le Père entre les mains du Fils, pour qu’il la sauve, c’est-à-dire lui obtienne la vie éternelle ? La divine volonté salvifique universelle n’est-elle pas une vérité de foi ? ‘Pour nous les hommes (autrement dit pour tous les humains) et pour notre salut, il (le Fils unique de Dieu) descendit du ciel et s’est fait homme’, proclame le symbole de foi de Nicée Constantinople. « Dieu s’est plu à réconcilier tous les êtres en faisant la paix par le sang de sa croix » écrivait s. Paul aux Colossiens (Col 1,20). À la consécration eucharistique du vin, la formule liturgique en langue moderne non française dit du sang de la nouvelle Alliance qu’il a été « versé pour nous et pour tous en rémission des péchés ». Les traducteurs italiens, néerlandais et autres n’avaient-ils pas raison contre leurs homologues français qui en sont restés à une version littérale: « pour nous et pour la multitude » (plus précisément il faudrait traduire l’expression des synoptiques et de S. Paul pour une multitude). Et c’est pourtant à ces interprètes intelligents qu’un certain dicastère romain a cherché noise récemment, sous prétexte que l’idée de totalité implique la notion d’un salut accordé automatiquement à tous.

Il n’empêche que pour réaliser, selon la volonté du Père, son œuvre de salut universel, le Seigneur Jésus s’est choisi, à l’origine, un groupe de douze disciples. Et c’est eux en priorité qui sont désignés par l’expression « ceux que tu m’as donnés », plusieurs fois répétées au cours de la prière d’adieu du Seigneur et même auparavant. Un choix de collaborateurs qui s’est élargi au long des siècles, jusqu’à nos jours.

Dans cette histoire séculaire des vocations apostoliques et religieuses, à la fois don à Dieu et don du Père à son Fils (mais la choix de Dieu est toujours primordial) s’insère l’aventure humaine et spirituelle de celui que nous conduisons aujourd’hui à sa deuxième demeure. On parle plus communément de « dernière demeure ». Mais j’ai encore devant les yeux l’inscription marmoréenne apposée à notre chapelle funéraire de Rome: « Secunda donec tertia ». Notre curie l’a préférée au banal «Resurrecturis », d’après la suggestion du Père Antonino Maria Corpacci qui l’avait remarquée sur une stèle du cimetière monumental de San Martino ai Monti de Florence. Notre troisième et ultime demeure, après notre logement présent et notre inhumation de demain, sera celle, définitive, de nos corps ressuscités, autrement dit glorieux. Fermons la parenthèse et revenons à la vocation sacerdotale du jeune Émile Maas.


J’en ignore l’ictus initial qui reste le secret du cœur. Je la surprends au moment où elle s’exprime par l’accueil à l’alumnat de Bure. L’alumnat heureux compromis entre le petit séminaire diocésain et l’école apostolique, ouvert en principe aux candidats issus de familles pauvres. Nous sommes en septembre 1935. C’est alors que nos routes se sont rejointes. La mienne descendait du nord (Bruxelles), la sienne montait du sud (Arlon). Nous retrouvions des amis d’enfance, lui Désiré Deraedt, moi Philippe Druard. De toute façon, Émile me précédait, puisqu’il entrait directement en cinquième année, et moi en sixième (c’est-à-dire chronologiquement la première du cycle des humanités gréco-latines). Il allait alors avoir 14 ans. Presque une vocation tardive à l’époque. Sa grâce et sa fraîcheur restaient enfantines. On peut le constater en regardant la photo de cette classe de cinquième, largement divulguée à l’occasion du centenaire de Bure. Sur cette image le jeune Émile ne fait pas plus vieux que le mignon Fernand Ledoux, de six mois son cadet.

« Je leur ai fait connaître ton Nom et je le ferai connaître encore ». La longue préparation au sacerdoce est une patiente avancée dans le mystère de Dieu. J’ignore quel bagage religieux notre adolescent amenait à l’alumnat. Instruit d’abord par les Pères Jésuites d’Arlon, son savoir devait être supérieur à la moyenne, c’est-à-dire un peu plus lourd que les éléments du catéchisme. Rien de ce qui est humain n’est étranger à la reconnaissance de Dieu. D’où l’importance, pour grandir en humanisme, que ces études d’humanités gréco-latines parfois décriées, parce qu’elles introduisaient « inutilement» de jeunes intelligences dans le dédale, entre autres, des dynasties pharaoniques. D’Émile je garde le souvenir d’une calligraphie de plus en plus parfaite, émule de celle du doux Fernand déjà nommé, le condisciple de ces années de formation intellectuelle et spirituelle, la meilleure référence et compétence au niveau des évocations du passé commun. Deux écritures modèles maniées par de belles têtes et produites par des cœurs bons. Tant il est vrai que la connaissance de Dieu se mesure d’abord à la toise de la vertu, de l’amitié et de l’amour fraternel. Évidemment, l’apport de la prière est ici essentiel. Le rythme quasi monacal de la vie quotidienne, l’exubérance liturgique des jours de fêtes, l’encadrement religieux, tout favorisait à l’alumnat, à Bure comme à Sart-les-Moines, le progrès dans la connaissance de Dieu et l’intimité avec le Seigneur. L’appréhension du mystère divin s’expérimente aussi à la faveur des surprises de la providence, mieux encore des diableries du malin, comme l’incendie, en juin 1938, d’une construction flambant neuve, en commençant par la chapelle. Formé de la sorte, on pouvait entrer de plain-pied dans la vie religieuse. C’est pourquoi le postulat, avant le noviciat, était réduit à deux ou trois semaines. Le décalage d’une année me priva de la compagnie d’Émile, puis du frère Richard, de juillet 1938 à septembre 1939 et de mai 1940 (exode) à septembre 1941, date à laquelle, novice, je fus témoin, le lendemain, de la première profession religieuse de celui qui restait mon ami, bien qu’un an plutôt il m’eût ravi mon prénom de baptême. Et encore d’octobre 1941 à octobre 1943, lorsque Saint-Gérard nous réunit. La destination propre du scolasticat est d’affiner les esprits grâce à la haute voltige de la métaphysique et aux arcanes de la théologie. Richard partageait l’avis des étudiants un brin contestataires qui, bien avant mai 1968, ne s’en laissaient pas conter, persuadés, du point de vue religieux, que la claire vision béatifiante de l’au-delà sera une sérieuse révision des thèses de la dogmatique et surtout des règles de la morale et du droit-canon.

Une intelligence si brillante que lui furent ouvertes, de concert avec son compatriote Désiré, les portes de l’université de Louvain pour y vivre de surcroît les événements de la libération. Par suite de ces deux ans de candidature louvaniste au lieu de notre troisième année de philosophie, Richard se retrouva, pour la théologie, versé dans mon cours, malheureusement pour peu de temps, car Rome devait bientôt nous séparer pour plus d’un demi siècle.

D’autres pourront dire ce que fut la dernière étape de sa préparation au sacerdoce, évoquer les joies de l’ordination presbytérale à Halle en mai 1949, les études universitaires à Leuven, les longues années d’enseignement à Bure (qui était un retour aux sources) dont il assuma pendant quelques années la direction, son rayonnement pastoral à Grupont et à Rochefort, ses ennuis de santé, son dévouement à la noble cause de « Foi et Lumière », sa retraite à Awenne. Sur le bord du Tibre ou au-delà du Janicule ne parvenaient que de lointains échos de son activité multiforme et on aurait désiré en savoir davantage sur les éloges qu’elle suscitait. Une des rares fois où nous nous sommes revus à Rome, notre promenade comporta une montée au Capitole par la rampe moins fréquentée grimpant au flanc de la Roche Tarpéienne. Ce fut l’occasion d’une réflexion sur la fragilité des promotions humaines. Pressentait-il que du sommet de ses responsabilités il verserait un jour dans la déprime ? L’ayant retrouvé comme je l’avais connu, gai, enjoué, enthousiaste, un rien moqueur, pétillant, parfois étincelant, je ne pouvais imaginer la drame personnel qu’il allait vivre.

C’est par la croix que l’on accède à la pleine lumière. « Je veux que, là où je suis, ils soient eux aussi avec moi pour qu’ils contemplent ma gloire ». Au Cénacle Jésus siège déjà à la droite du Père. Rien ne résiste à sa volonté de voir les siens l’y rejoindre après le passage obligé du calvaire. Émile-Richard est de ceux-là, nous l’espérons. Les icônes qu’il a écrites, à la fois ascèse et extase, l’ont prédisposé à contempler dès ici-bas la gloire du Seigneur qu’il devinait cachée dans la candeur des tout-petits.

Pendant dix-sept mois, avec mes confrères de Ciney, j’ai partagé ses angoisses, ses anxiétés, ses scrupules, ses problèmes. Sans doute pas assez pour l’en délivrer ou les résoudre. Ses derniers moments conscients furent préoccupés par la nature du malaise qui l’a atteint dans la soirée du 8 janvier. Apparemment rien de mystique dans ses propos. Pour ma part, je n’ai songé qu’à appeler à l’aide, sans prévoir que la douleur me serait réservée de recueillir son dernier souffle.

« Je leur ferai connaître ton nom, Père, autrement dit ta Personne, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux ». Nul doute que la connaissance de Dieu a poussé le P. Richard­ Émile à aimer le Père et le Fils pour mieux aimer ses frères les hommes. C’est pourquoi son dernier souffle, émis en penchant la tête vers la droite, a été un soupir d’amour.

P. Daniel Stiernon

Bibliographies