Euthyme (Gueorguiev) MANOLOV – 1920-1992

Svilengrad, 1969
« Il y a un mois j’ai appris votre élection à la tête de la Congrégation.
Je vous en félicite: c’est l’honneur de notre année. N’avez-vous pas
l’intention de faire un tour
chez nous? Notre pays devient une terre de tourisme, avec ses côtes, ses
sites pittoresques en montagne et ses nombreuses stations balnéaires. Je
pense que nous aurons de vos nouvelles par Mgr Stratiev qui siège
actuellement parmi les Pères synodaux. Pourrais-je disposer de la dernière
Répartition? Je vous demanderai aussi de bien vouloir m’envoyer quelques
centaines d’images pour mon prochain jubilé. Si vous pouviez également me
faire passer le livre du P. Adrien Pépin sur le P. d’Alzon,
‘Serviteur de Dieu’. C’est avec lui que j’ai fait mes premières armes et
les circonstances que vous savez m’ont empêché de le lire jusqu’au bout.
Enfin pourriez-vous aussi
m’expédier un rasoir, de préférence de marque anglaise? Actuellement je
vais bien. J’ai souffert de crises psycho-nerveuses il y a quelque temps.
Je travaille à des traductions; je ne refuse pas le travail manuel auquel
je me suis entraîné tout l’été. Dimanche nous aurons la fête patronale dans
notre chapelle. Priez à notre intention ».

Religieux bulgare de la Province de France.

Le temps des semailles.

Gueorguiev ou Georges Manolov est né le 6 avril 1920 à Kobilino, au sud-est de la Bulgarie, près de la frontière grecque. Entré au petit séminaire de Yambol, après ses études primaires (1927-1931), il parcourt le premier cycle des études secondaires (1931-1934), poursuit sa scolarité au collège de Plovdiv (1934-1937) et achève ses humanités en France, à Miribel-les-Echelles (Isère) de 1937 à 1939. Il prend l’habit et le nom d’Euthyme au noviciat de Nozeroy (Jura), le 1er octobre 1929. Profès le 2 octobre 1940, il rejoint le scolasticat de Lormoy (Essonne) pour la philosophie (1940-1942) et la théologie (1942-1946). Profès perpétuel en octobre 1944, il est ordonné prêtre le 24 mars 1946. Il retourne en Bulgarie où il est nommé comme surveillant au collège de Plovdiv qui compte en 1946-1947 quelque 454 élèves dont 116 internes. Fondée en 1862-1863, la mission assomptionniste de Bulgarie compte à cette date 36 religieux dont 21 Bulgares, répartis entre Philippopoli devenue Plovdiv (27), animant le collège, une paroisse de rite slave, le séminaire; Varna où 5 religieux sont répartis entre collège et paroisse et Yambol où 4 religieux dirigent une paroisse slave, une paroisse latine et une école. En 1948, le P. Euthyme est nommé curé de Kobilino d’où sa famille a émigré à Svilengrad, près de la frontière turque, depuis une dizaine d’années. Il succède au curé, décédé, de Svilengrad en 1950 et réside à Novo Selo, le quartier de la gare, jusqu’au 11 juillet 1952, date de son arrestation.

Le temps de l’enfouissement.

Du 28 septembre au 3 octobre 1952, c’est le fameux procès de Sofia (1). Le Tribunal suprême juge une quarantaine d’hommes et de femmes accusés d’avoir monté l’Organisation catholique d’espionnage

et de terrorisme en Bulgarie. On compte parmi eux deux évêques, 17 Assomptionnistes, d’autres religieux, des prêtres séculiers et des laïcs. Aucune commutation n’est possible pour les peines prononcées. Sont condamnés à être fusillés, Mgr Eugène Bossilkov, Passioniste, évêque de Roussé, et trois Assomptionnistes, les PP. Kamen Vitchev, vicaire provincial pour la Mission de Bulgarie et supérieur du séminaire SaintAugustin, Pavel Djidjov, économe du collège de Plovdiv et Josaphat Schiskov, curé de Varna (2). Les autres sont condamnés à des peines de prison variant entre 20 ans à 18 mois fermes. Le P. Manolov s’en tire avec 10 ans. Libéré en 1960, il retourne à sa paroisse de Novo Selo. Il y reste 24 ans, interrompus par un séjour à Pokrovan de 1965 à 1966. Depuis 1985, le P. Euthyme est curé de Kouklen, près de Plovdiv. Dans une lettre du 20 décembre 1990 éclate sa joie à la perspective de fêter Noël officiellement pour la première fois, après la révolution tranquille accomplie dans le pays à la faveur de la chute des régimes politiques communistes dans l’Europe de l’Est. Grande est sa joie aussi de revoir l’Europe occidentale. En novembre et décembre 1991, il peut réaliser un périple homérique, à bord d’une Trabant, en compagnie d’un neveu et d’une nièce. Visitant les communautés de France, de Belgique et de Hollande, il retrouve, après plus de 40 ans d’absence de communications libres, des visages et lieux autrefois connus et aimés. Il garde de ce voyage un souvenir ému et une douleur dorsale qui ne le quitte plus. Il fête une dernière fois Noël à Kouklen en 1991. Il est hospitalisé à Plovdiv en janvier 1992. Conscient de la gravité de son état, il se met en confiance entre les mains de Dieu. Il décède le dimanche 10 mai 1992, dans sa 63ème année, à deux heures du matin, des suites d’un cancer au poumon droit. Ses obsèques sont célébrées le 12 niai. Il repose au cimetière des religieux de l’Assomption à Plovdiv. Déjà fragile, la santé du Père Euthyme a été très marquée par les événements tragiques de son pays. Sa sortie de prison en 1960 est suivie de plusieurs dépressions et de séjours en hôpitaux psychiatriques. Dépourvu de qualités extérieures remarquables, facilement émotif, parfois mal accueilli de certains paroissiens, il a sans cesse besoin d’être encouragé. Malgré ses réactions impulsives, il porte un cœur de bonté. C’est à la tâche un prêtre consciencieux, pieux et travailleur. Il est souvent appelé à confesser dans les paroisses latines étendues de la région de Plovdiv, ce qu’il fait volontiers. Il passe ses temps libres à traduire en bulgare des livres spirituels, dont la vie du P. d’Alzon par le P. Pépin (3).

(1) Au sujet de ce procès, on peut lire l’analyse qu’en a faite le P. Gervais Quenard à partir d’un journal communiste de Sofia dans le N° 144 de la Lettre à la Famille, novembre 1952, pages 87-88, également la Circulaire n° 4 du P. Wilfrid Dufault, datée du 9 novembre 1952.

(2) Mgr Bossilkov est déclaré martyr en mars 1994. Il est béatifié par le pape Jean-Paul II en mars 1998. La cause des 3 religieux assomptionnistes fusillés est introduite (1994).

(3) D’après des notes transmises par les PP. Ivan Stanev et Gorazd Kourtev.

Bibliographies

Bibliographie et documentation: Documents Assomption, Nécrologe (V) 1991-1993, p. e7-69. Assomption France (ATLP), Nécrologie années 1992-1993, p. 255-256. Lettre au P. Paul Charpentier, Svilengrad, 19 octobre 1969. Du P. Euthyme Manolov, dans les ACR, quelques correspondances (1969-1990).