Gilbert (Gilbert-J.) SIMON-CHAUTEMPS – 1931-1956

Lettres d’Algérie.
« J’ai quitté la France, il y a une semaine, à Port-vendres. J’ai traversé
la mer sur un bateau désarticulé et croulant, au fond d’une cale puante et
infestée de rats. Mon premier contact avec le sol africain s’est fait à
Oran dans une atmosphère assez sympathique. D’Oran, un train à allure
d’escargot nous a emmenés dans la direction de Marnia. J’avoue n’avoir
guère dormi en traversant ces régions de Tlemcen célèbres
par les précédents combats qui s’y sont déroulés. Je tremblais un peu, bien
qu’armé jusqu’aux dents. Vous me voyez perdu dans la montagne, l’air
féroce, l’œil étincelant, la moustache rousse, la barbe drue, pistolet au
poing. Quel tableau!… J’ai rencontré des rebelles, pour la première fois,
dans la nuit du
13 au 14 juin [1956]. Nous étions sortis pour surveiller un sentier où dans
la journée nous avions observé des traces fraîches de chevaux. Nous étions
embusqués lorsque vers minuit les premiers placés entendirent des bruits de
pas et de voix confus. Bientôt ce fut
à 10 m. de nous un défilé d’hommes à pied, chargés de sacs: 100, 120, le
défilé continuait. Nous n’osions pas ouvrir le feu, vu notre nombre; puis
les mitraillettes
crachèrent ensemble…».

Notices Biographiques A.A

Religieux de la Province de Lyon. Victime de la guerre d’Algérie. Gilbert-Joseph Simon-Chautemps est né le 20 avril 1931 à Granier-sur-Aime, en Tarentaise (Savoie). C’est dans les alumnats que mûrit sa vocation. Il entre à Saint-Sigismond (Savoie) en octobre 1943, quitte les lieux pour Miribel-les-Echelles (Isère) en 1948, où il passe trois ans. Son goût pour la littérature s’y épanouit pleinement. À force de fréquenter les auteurs symbolistes et les Parnassiens, il se perfectionne dans l’art poétique, aimant faire des joutes verbales animées. Aux jours de fête, lors de séances récréatives, sa production trouve toujours bon accueil. Quand la muse le visite, le temps n’existe plus pour lui. Il gagne le surnom de ‘Simon le pathétique’. Sous le nom de Frère Gilbert, il prend l’habit religieux à Nozeroy (Jura), le 4 octobre 1951. Il y prononce ses premiers vœux le 15 octobre 1952. Le P. Romain, redevenu par la suite Canùlle Durand, son maître des novices, le présente comme un religieux sensible, très émotif, très ouvert et consciencieux, donnant des preuves d’énergie persévérante en face de l’attitude de sa famille plus favorable à un choix de vie de prêtre diocésain. Le Frère Gilbert appartient aux dernières générations de religieux étudiants qui suivent les cours de philosophie à Scy-Chazelles (Moselle). Arrivé jusqu’aux coteaux mosellans en 1952, il ne séjourne en Lorraine qu’une année. En octobre 1953, il gagne Lormoy (Essonne) et C’est de Lormoy qu’il est appelé au service militaire en février 1955. D’une intelligence vive, il est précédé par son renom d’étudiant travailleur, chercheur, stimulé par les questions spéculatives, mais aussi de compagnon joyeux et spirituel. Il donne sa préférence aux philosophes modernes, lisant Heidegger, Sartre et Gabriel Marcel. Le Frère Gilbert est de ceux qui savent donner une âme à la vie de communauté, A.A car il apporte à cette vie commune de l’entrain, du bon sens, dans le don généreux d’une vocation déjà affermie. La philosophie l’emballe. Lancé dans la caractérologie, il imite ses aînés en observant leur caractère pendant les récréations. Simple et avenant, le Frère Gilbert aime la compagnie joviale et la vie de groupe, conservant cette joie franche et pure reçue dans ses chères montagnes de Savoie dont il sait évoquer le souvenir. Pendant les cours, ü fait de fines remarques, n’ayant qu’un tort celui d’être têtu, à lui seul comme un bataillon de chasseurs alpins. On le revoit, portant au bras un panier qu’il ne quitte guère de la cave au verger, emblème de sa charge de responsable du fruitier. Au début de l’été 1956, le Frère Gilbert gagne l’Algérie alors en guerre, continuant à correspondre fidèlement avec ses condisciples et ses professeurs, sans leur cacher les risques d’un destin qu’il sait gravement exposé. C’est la lettre de son aumônier de bataillon, le P. Jacques Bies, qui fait connaître sa mort à Marnia, le 26 novembre 1956, mort survenue au cours d’une opération militaire: « C’est une bien pénible circonstance qui me Mt prendre contact avec vous. Vous devez déjà être en possession du télégramme officiel vous annonçant la mort en embuscade du caporal- chef Gilbert Simon-Chautemps. Gilbert était parti le lundi matin 26 novembre avec sa section pour une ouverture de route. Il marchait selon son habitude parmi les premiers. En arrivant vers 8 h. 30, au terme de leur ouverture, c’est-à-dire à un col, ils furent assaillis par des rafales d’armes automatiques provenant d’une cinquantaine de rebelles cachés de chaque côté du col. Quatre hommes tombèrent tout de suite parmi lesquels Gilbert. E est mort à son poste, en mission, afin de protéger les camarades qui suivaient à quelque distance. je l’ai enterré hier [27/11], mais auparavant il a été cité à l’ordre de l’armée, avec l’attribution de la Croix de la Valeur militaire avec palme. Ce soir [28], je dirai la messe dans sa compagnie. Après un début timide, il s’était ouvert peu à peu. Ses camarades gardent de lui le souvenir de quelqu’un qui conservait toujours le sourire et la bonne humeur. Spontanément, c’est un de ses camarades communisants qui a revendiqué le droit de le laver et de l’habiller après sa mort. Ce sont des faits qui en disent long… ». Le corps du Frère Gilbert, enterré au cimetière de Marnia, a été transféré à granier-sur-Aime en mai 1957 pour reposer dans le caveau familial. La cérémonie a eu lieu le mercredi 29 mai 1957, en présence de plusieurs religieux.

Bibliographies

Bibliographie et documentation: B.O.A. décembre 1957, p. 219. Lettre à la Famille, 1957, no 224, p. 24-25 (témoignage); no 231, p. 78-80; no 235, p. 106-107 (récit des secondes obsèques du Frère Simon-Chautemps par le Frère Marie-Gérard Hirn). Lettre à la Famille, 1956, no 211, p. 95; no 213, p. 108-109; no 220, p. 157 (extraits de lettres du Frère Simon-Chautemps, depuis l’Algérie). Le Petit Alumniste (Miribel-les-Echelles), 1957, no 711, p. 2. Lilium (Cavalerie), mars 1959, no 2, p. 8-13. Missions des Augustins de l’Assomption, 1957, no 41, p. 14-17. Jeunesse (Bure), 1957, no 3, p. 11-15. Notices Biographiques