Marc Champion – 1917-2006

<p>Chers frères et sœurs,</p>

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<p>Un certain désordre régnait sur le bureau du P. Marc au moment où une ambulance l’emporta vers le Centre Hospitalier de Dinant, jeudi dernier. Un beau désordre qu’une aide familiale s’efforça d’organiser, en respectant la structure générale. Heureusement ! De ce bric-à-brac en effet émergeaient trois bouts de carton. Du carton léger de récupération, car ce missionnaire dans l’âme avait un souci aigu d’économie, mieux de pauvreté évangélique. Sur le papier grossier, vingt-huit courts textes scripturaires transcrits, sans références, d’une main récente par celui que nous entourons cet après-midi pour un dernier adieu. En tête d’un de ces supports empruntés à une boîte de Movicol, on peut lire: « Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). En second lieu d’une autre fiche, Jn 15, 16: « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; c’est moi qui vous ai choisis ». Alors pourquoi aller chercher ailleurs comme lectures de cette action de grâces le contexte de ces citations et s’en inspirer pour une simple réflexion, en raccord avec l’itinéraire d’un grand apôtre, assez loin d’une oraison funèbre classique.</p>

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<p>« C’est moi qui vous ai choisis » dit Jésus aux Onze dans son discours de la dernière cène. Et pourtant, au début de sa version de l’unique évangile du Christ, saint Jean nous montre les premiers disciples, sur l’indication du Baptiste, prendre l’initiative de suivre le maître (Jn 1, 37-38). Comme quoi la vocation sera toujours une connivence entre l’appelant et l’appelé. Où Dieu est par essence le premier. Et parfois, il est gourmand c’est-à-dire généreux, comme le montrent les ravages que causa son appel dans la famille Champion de Redu. Forcément une famille nombreuse où les six filles dominent si bien que le petit Albert est le seul garçon. Six filles, quatre seront choisies par le Seigneur pour qu’elles choisissent la meilleure part, quatre ont précédé Marc au festin des noces de l’Agneau.</p>

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<p>Inutile de chercher, au sein de la maisonnée, qui est des quatre a déclenché cette épidémie de vocations. En tout cas, le jeune Albert entre à l’alumnat de Bure alors que la Belgique fête le centenaire de son indépendance, en septembre 1930. Il a 13 ans. Un âge qui était dans la norme pour aborder les études secondaires et séminaristiques. Le cycle de grammaire ne durait alors que trois ans au cours desquels les apparitions de la Sainte Vierge à Beauraing, en somme dans les environs, marqueront le jeune candidat au sacerdoce, car il fut témoin d’une des visions surnaturelles.</p>

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<p>Il lui fallut passer du verdoyant talus ardennais au marasme du pays noir (Sart-les-Moines) et à la platitude du tournaisis pour poursuivre son ascension vers l’autel et embrasser la vie religieuse à Taintignies. L’abbaye de Saint-­Gérard accueillit le Fr Marc une première fois de septembre &nbsp;1936 à l’été 1938 pour les études de philosophie scolastique et, après un an d’enseignement à Bure &nbsp;(1938-1939), de&nbsp: 1940 à 1943 pour la fin du cycle de théologie interrompu à Louvain par le bombardement en mai 1940 de notre scolasticat de la Halve Straat. Années d’études laborieuses et méritoires, car notre étudiant se sentait et se savait mal équipé pour la haute voltige intellectuelle. Il nous l’a encore confié, il y a tout juste une semaine, lors de l’entretien qu’il avait souhaité avec la communauté à la veille de son transfert en clinique.</p>

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<p>« Je vous ai choisi, dit le Seigneur pour que vous partiez ». Un an après de son ordination sacerdotale (30 mai 1942), une fois bouclé le « quatriennat » théologique, le P. Marc aurait désiré partir pour le Congo belge. En pleine guerre mondiale, sous occupation allemande, ce transfert n’était pas possible. En attendant des jours meilleurs, il part vers le front, je veux dire la frontière franco-belge, le Bizet. Deux années &nbsp;(1943-1945) à enseigner aux philosophes, je ne sais quelle matière. Ce me fut l’occasion d’une première rencontre: Marc venait de Saint-Gérard et arrivait au Bizet; je quittais le Bizet pour aller à St-Gérard. Le temps d’entrevoir un jeune prêtre de 26 ans, trépignant d’impatience de filer vers l’équateur et obligé de jongler avec des équations métaphysiques.</p>

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<p>Au lendemain de la capitulation de l’Allemagne, le rêve missionnaire peut enfin se réaliser. Voyage interminable à l’époque qui offrait à bord des loisirs pour apprendre le swahili. À peine arrivé, il est envoyé ailleurs. Car on ne laisse pas le temps à l’ardent missionnaire de s’enraciner quelque part. Les postes de mission se succèdent. Toujours disponible et infatigable globe trotter Marc, de Mulo où il est tout de même resté trois ans au début de son épopée, à la maison Kambali des quatre dernières années de son odyssée, dix-huit toponymes rythment son aventure africaine, autant de points de départ en brousse pour de longs parcours. Un insatiable « mangeur de kilomètres », à pied, puis en moto. Même à la mission de Lubango pour la fondation de laquelle il soumit Mgr Piérard à un véritable harcèlement, le fondateur ne résida que de janvier à octobre 1955.</p>

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<p>« Je vous ai choisis pour que vous partiez et portiez du fruit ». Mais derrière ces noms de localités, il y a une somme impressionnante d’œuvres et un dévouement apostolique sans commune mesure, une extraordinaire fécondité, avant, pendant et après sa responsabilité comme premier provincial du Congo-Zaïre&nbsp; (1969-1978, 1984-1987). En 1936, sept ans après la première implantation des Assomptionnistes au Congo, le P. Gervais Quenard, alors supérieur général, exprimait son admiration dans son « Miracle des Églises noires ». Quel titre donner aujourd’hui à un ouvrage qui résumerait les réalisations opérées depuis lors ? Un écrivain hollandais, allergique aux titres grandiloquents, a publié ces jours-ci un compendium de 147 pages intitulé tout simplement « Les Assomptionnistes en Afrique. &nbsp;1929-2006 ». Le P. Marc venait de le recevoir lorsqu’il nous invita, mercredi dernier, à nous réunir dans sa chambre pour être à l’écoute d’une sorte de testament. Il ne cacha pas son humble fierté d’avoir contribué à la richesse de cette moisson en y travaillant pendant 53 ans et en prenant des risques. Comme je lui faisais remarquer que, des 138 photos qui illustrent ce livre, une seule le représente, mais comme étant un inconnu (p. 112), il manifesta une totale indifférence à ce genre de mise en vedette. L’important pour lui était le bilan plus que positif devant lequel les personnes doivent d’effacer.</p>

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<p>«Un fruit qui demeure » conclut le Seigneur Jésus. La pérennité de la notre mission au Congo semble avoir été la préoccupation majeure du P. Marc, une fois le missionnaire rentré en Belgique malgré lui. Son cœur est resté là-­bas « Quand vous aurez été débarrassés de moi » dit textuellement le P. Marc dans son mot d’adieu, qu’on n’oublie pas l’œuvre accomplie au Congo. Il faut non seulement que les fruits demeurent, mais qu’ils s’embellissent et se multiplient.</p>

<p>« Ce n’est plus moi qui vis; c’est le Christ qui vit en moi ». Idéal que Saint Paul, le plus grand missionnaire de tous les temps, a présenté comme la perfection absolue. Ne faire plus qu’un avec Jésus au point de vivre de sa vie. Un petit miracle s’est produit lorsque j’eus tapé le passage de la lettre aux Galates choisi comme première lecture liturgique. Sans avoir ensuite frôlé la moindre touche ni taquiné la souris, soudain les douze mots que Marc avait transcrit au début d’un de ses cartons scripturaires apparurent en titre 3. Une aile d’ange a dû intervenir. Oui, un petit miracle. Merci, Seigneur.</p>

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<p>Après la frénésie de l’action, voici venue la quiétude de la contemplation. La prière que le P. Marc avait proclamé, toute sa vie durant, comme l’âme de tout apostolat, est maintenant devenue, à l’heure de la retraite à Saint­-Gérard et à Ciney, la respiration de son âme. Comme Jésus qui passait des nuits en oraison, le vieux missionnaire consacre de longues heures à se recueillir en prière dans la chapelle ou l’oratoire. À Ciney, la chapelle de Bethléem est l’unique promenade qu’il se permet. Des heures d’oraison parfois sommeillantes, mais toujours le cœur veille.</p>

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<p>Oraison de quiétude, loin de tout quiétisme. Car le P. Marc retraité développe en même temps une activité débordante. Sacristain sans rival, rien ne manque à la chapelle pour le culte et pour le rehausser. Ayant toujours 1’œi1 à tout, si un communiant imprévu s’ajoutait aux participants de notre eucharistie, la lacune sur la patène était vite comblée. Soucieux de bien orner le tabernacle et ses environs, les fleurs et les plantes vertes entraient dans son domaine de prédilection. Dans la cloître du prieuré, 59 pots de terre cuite et autres vases sont sa chasse réservée. Il n’y manque jamais la moindre goutte d’eau. Un peu moins de flore à Ciney, mais les appuis de fenêtres sont bien garnis et l’arrosage assuré. Il lui a fallu, la mort dans l’âme, renoncer aux compotes (prunes, pommes), aux poires confites au vinaigre, aux apéritifs sophistiqués. Par contre, le souci des malades, le remuant service de la table et les mille attentions fraternelles redoublèrent d’intensité et délicatesse.</p>

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<p>Maintenant l’heure est venue de suivre le Christ jusqu’au Golgotha. Sa mort relativement subite a couronné en fait une lente agonie. Les derniers hivers furent de plus en plus pénibles. L’asthme qui étrangle et suffoque. Des nuits d’insomnie, car la position couchée est irrespirable. Enfin les complications gastro-intestinales. Une première hospitalisation à Saint-Vincent de Dinant, du ter au 14 avril. C’est alors qu’une infirmière fit remarquer à son patient «Votre cœur aussi a des cheveux gris » Et Marc de lui répondre: « Et même des cheveux blancs ».</p>

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<p>À la mi-octobre de cette année, la montée au calvaire. Le corps qui lâche de toute part. Jeudi dernier, avant son transfert à l’hôpital, le P. Marc m’a demandé de lui administrer le sacrement des malades qu’il avait déjà reçu avec le P. Etienne Garbar au cours de l’hiver. Un recueillement impressionnant. Jésus sur la croix.</p>

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<p>Pierre Cosyns, notre kiné, fut le dernier à le voir vivant. Il était venu lui rendre visite, samedi dernier (21 octobre) entre 10 h. 30 et 11 h. La table n’était pas desservie où il était venu prendre son petit déjeuner pour lequel il avait demandé trois « tartines ». Seul dans sa chambre 48 (au bout du couloir), couché sur son lit en position relevée, il était inconscient, le pouls était imperceptible. Tony, le kiné du CH arrive. Pierre se retire. Il fait dix pas dans le couloir. Tony le rappelle. « Je crois qu’il est mort », lui dit-il. Il n’était pas onze heures. L’infirmière qui nous communiqua par téléphone la nouvelle du décès précisa que Mr Champion s’était senti mal alors qu’il déjeunait. Lorsqu’on le remit au lit, il murmura: « Je vais mourir ». Marc s’est éteint paisiblement en quelques minutes. C’était à la fin de la semaine mondiale de la Mission, la veille du dimanche des Missions.</p>

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<p>À Sr Madeleine, de l’aumônerie de Saint-Vincent, il avait remis, vendredi dernier, à mon adresse, une feuille de papier écrite en tous sens. Tout n’était pas lisible. Le début était étonnant. « [Me voici] arrivé à Dinant où Le Corbusier a laissé une part de [son] esprit; on part peu d’écart (?) des bâtiments, ni couleurs, ni paysage: tout vers Dieu; la montagne comme dans l’Évangile». Il fallait décrypter ce message. De sa chambre, le Père avait vue sur la nouvelle aile de hôpital, une construction moderne qu’il a symboliquement rapprochée, j’imagine, de la chapelle des Dominicains de l’Arbresles, orienté vers les réalités célestes</p>.

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<p>Tout vers Dieu. Tel fut l’idéal de vie du P. Marc dans la ligne du « Trahe nos Virgo Assumpta » de Mgr Piérard. Comme Jésus, tendu vers le Père en entraînant ses frères humains dans ce sillage ascensionnel. Comment douter un seul instant que le Père l’ait accueilli pour le plonger pour toujours dans l’infini de son Amour.</p>

P. Daniel Stiernon


Bibliographies