Nikita-Emmanuel (Ioan Liviu) LELUTIU – 1912-1996

Sur la croix.
Déjà en août 1964, j’ai eu l’occasion de rencontrer à Bucarest le Père
Lelutiu.
Après avoir été emprisonné, le Père a été contraint, pour subsister,
d’occuper différents emplois: balayeur, comptable, contrôleur de la viande
aux abattoirs… En août 1964, le P. Lelutiu a eu un entretien dans les
jardins de la Patriarchie avec le Métropolite. Il s’est inquiété de savoir
si son église
[gréco-catholique] sera à nouveau ouverte aux fidèles, et il lui a été
répondu par la négative. Mais il lui a été proposé, à nouveau, d’abandonner
le catholicisme
avec promesse d’un bon poste. Le Père a bien entendu refusé. Cette année,
je me suis rendu
à nouveau à Bucarest et bien que le P. Lelutiu ait vu une vingtaine de
minutes le P. Nicolas en voyage en roumanie, il a tenu à me rencontrer. Il
est en effet en relation avec mon frère qui occupe un emploi dans un
institut rattaché à l’Unesco et à l’Académie Roumaine. Actuellement le Père
travaille
à la bibliothèque de la Patriarchie et s’occupe, comme archiviste, à
découper et classer des articles parus dans la presse étrangère ou dans des
revues. La Patriarchie lui a renouvelé ses propositions d’abandonner le
catholicisme et de le récompense ».

Dans la tourmente de la Roumanie, sous régime communiste.

Benjamin d’une famille paysanne de neuf enfants, Ioan-Liviu Lelutiu est né le 22 juillet 1912 à Oltet, au diocèse d’Alba Julia en Transylvanie, à cette date sous juridiction hongroise. Au lycée Saint-Basile de Blaj et au lycée Samuel Vulcan de Beius, il fait ses études secondaires couronnées par un baccalauréat classique. Envoyé à Rome pour se préparer au sacerdoce, il y étudie la philosophie et la théologie: il obtient un doctorat en théologie à l’Athénée du collège ‘Propaganda Fide’. Sa thèse de doctorat est consacrée à Nicolas Cabasilas. Ordonné prêtre dans le rite byzantin, le 17 juillet 1938, l’abbé Lelutiu rentre en Roumanie, y rencontre l’Assomption et demande à entrer dans la Congrégation. Le 2 avril 1940, il prend l’habit au noviciat de Nozeroy (Jura), sous le nom de Père Nikita-Emmanuel. Il fait sa première profession, le 3 avril 1941. Il termine l’année scolaire au scolasticat de Lormoy (Essonne) et part pour la maison Saint-Augustin à Bucarest. Avec quelques autres religieux, il prend des grades à l’Université, en vue d’ouvrir un petit séminaire. En 1945, avec l’accord du P. Alype Barral, il est nommé, au ministère des Cultes, directeur pour les catholiques des deux rites. Il donne des directives aux dirigeants des Eglises, en essayant de sauver ce qui peut l’être. La Roumanie, entraînée dans l’offensive allemande contre l’Union Soviétique en 1941, se trouve en effet dans une situation politique difficile en 1945, ayant in fine renversé ses alliances après le limogeage d’Antonesco. Aux élections du 19 novembre 1946, la gauche triomphe, obtenant 79,80% des voix. Le roi Michel abdique le 30 décembre 1947. Le nouveau régime, aux mains d’Anna Pauker et de Groza, est aligné sur l’U.R.S.S. L’Eglise gréco-catholique est supprimée au profit de l’Eglise orthodoxe nationale.

Le Père Lelutiu reste quelque temps aumônier d’un hôpital fondé par le P. Barrai et les S?urs Oblates. En 1950 ou 1951, il est arrêté, emprisonné, condamné aux travaux forcés. Envoyé dans les mines de la préfecture de Mara Mures, au nord du pays, à Baia Sprie et Cavnic, il purge sa peine jusqu’en 1955 ou 1956. Libéré, il est affecté à des travaux d’utilité publique dans un complexe industriel de Bucarest et passe dix ans à user des balais. En 1966, il trouve un poste à la bibliothèque du patriarcat orthodoxe, non sans subir des pressions religieuses. Il garde ce poste jusqu’à sa retraite en 1972. Il se met alors au service d’une paroisse catholique latine pour les confessions, mais ne peut célébrer la messe qu’en particulier. Cette paroisse l’héberge à partir d’une date incertaine (1986?), alors qu’auparavant il a trouvé refuge, depuis 1956, dans les dépendances de la paroisse arménienne de la capitale. En 1980, il peut venir à Rome avec un passeport touristique et il obtient une audience du pape Jean-Paul Il pour l’informer sur la situation des catholiques dans son pays. En 1990, il est atteint d’un début d’hémiplégie. Plusieurs fois il est soigné à l’hôpital dont il a été après la guerre aumônier. Il tente à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir un séjour prolongé en France. Il passe plus d’un an chez un neveu à Cluj, complètement isolé, sans pouvoir célébrer, récitant sons cesse son rosaire, selon le témoignage du P. Bernard Stef qui lui rend visite. En novembre 1995, il est transporté à Bucarest pour préparer son envoi en France. En février 1996, il peut être conduit jusqu’à Lorgues (Var), accompagné d’une doctoresse qui l’a pris en charge. Il a quitté son pays sans s’en rendre compte, à tel point que parfois il croit encore y résider. Il meurt soudainement le 11 octobre 1996, à 85 ans, au sortir du repas de midi, laissant le souvenir d’un religieux marqué par de longues et de lointaines souffrances dont il parle peu, attentif à ses frères, très pieux. Ses obsèques sont célébrées le 12 octobre suivant. Il repose à Lorgues, aux côtés du Frère Anton Surdu (1911-1933), premier assomptionniste roumain, du P. Evrard Evrard (1878- 1960) et du P. Léandre Gayraud (1877-1959) qui ont planté l’Assomption en Roumanie.

Bibliographies

Bibliographie et documentation: Documents Assomption, Nécrologe (VII) 1996-1997, p. 43-44. Assomption-France, Nécrologie année 1996, p. 376-377. Lettre de Jean Nasturel à Mgr Cristea sur la situation du P. Lelutiu, septembre 1966. Dans les ACR, du P. Ioan-Liviu Lelutiu, quelques correspondances et cartes postales en italien (1964-1980) et un rapport à Mgr Poggi (1980).