Rogatien (Francois-Marie) COLINEAUX – 1894-1917

Nouvelles du front belge,
1914.
« Nous sommes en plein sous la férule ennemie, n’osant pas trop bouger de
peur d’éveiller le chat qui semble dormir. Gempe est proposé comme
ambulance belge: nous couchons sur le foin, dans l’ancien réfectoire. La
nuit qui suit son installation, un cri:
tout le monde part, les Prussiens sont à 500 mètres! Des uhlans viennent à
la grille de la ferme. Après une huitaine de jours d’occupation, Louvain
est incendié. Quelques-uns d’entre nous sont faits prisonniers après la
Saint-Augustin. Le
12septembre, le Frère Efthymi qui crache le sang rend l’âme au bruit d’une
canonnade furieuse et du sifflement des boulets. Un mois après le Frère
Emilius s’alite pendant huit jours et il meurt à son
tour. A Gempe, nous avons repris les cours le mieux possible, une année de
théologie et une année de philosophie. Mais la maison
s’y prête mal. Comment passer l’hiver’? Aussi sommes-nous revenus à Louvain
malgré le danger, quelques-uns en robe, d’autres déguisés. Nous sommes
enfermés au 14 sans mettre le nez dehors, si ce
n’est en redingote et en melon
».
Fr. Rogatien, 16.12.1914.

Religieux français.

Louvain, 15 juin 1917.

« Je devine la grande peine que vous allez ressentir en apprenant la nouvelle et cruelle épreuve qui nous a frappés. Pour moi, j’en suis profondément ému. Cette nuit ou plutôt ce matin, le cher Rogatien, François-Marie Colineaux, âgé de 23 ans et deux mois, a succombé inopinément à une embolie veineuse et à une congestion du poumon droit, L’embolie s’est manifestée par l’arrêt total de la circulation dans la jambe gauche.

La veille, vers 22 heures, j’ai averti le pauvre enfant de sa mort prochaine. Il a accueilli la fatale nouvelle avec un courage admirable. Je l’ai administré en présence de quelques-uns de nos prêtres qu’il a édifiés par sa foi. De lui- même il a demandé pardon puis renouvelé ses vœux et reçu l’indulgence plénière. Les deux dernières heures ont été un peu agitées à cause de la chaleur étouffante et surtout de l’asphyxie progressive, mais le Frère a conservé sa pleine connaissance jusqu’au bout, ayant l’esprit présent à tout, aux prières qui lui étaient suggérées comme aux intentions qui lui étaient recommandées. Sa mort fut très paisible. J’étais à ses côtés tout le temps. Il a expiré sans avoir la moindre convulsion. On eût dit quelqu’un qui s’était endormi.

Sa disparition laisse d’unanimes regrets, tant il avait bon caractère. Sous-diacre depuis la Pentecôte, il n’a pas eu le bonheur d’exercer une seule fois ses fonctions. Le P. Damascène [Dhers] sera vivement attristé de cette mort, lui qui avait fait presque toute l’éducation de cet enfant, au Bizet d’abord, ensuite à Ascona. Je pense à Mme Colineaux de Brunel (Morbihan), la mère du cher défunt.

Comment va-t-elle apprendre et supporter l’affreuse nouvelle d’une mort si imprévue et quasi subite? Il faudra la lui apprendre avec tous les ménagements possibles ». Possidius [Daubyl. Le P. Possidius est supérieur de la maison de Louvain depuis 1913. Il essaie de faire face à la difficile situation de la communauté, créée par la dispersion du corps professoral depuis 1913 (départ du P. Merklen) et par le conflit européen déclenché en août 1914.

‘Voleurs de paradis’.

La main de Dieu s’appesantit sur nous: nous allons de malheur en malheur. Hier soir [20 juin 1917] est mort après trois jours de maladie le meilleur de nos religieux, le Frère Marie-Aubin Nogaro. Ce nouveau deuil par sa soudaineté vous surprendra autant qu’il nous a surpris nous- mêmes. Il nous est venu comme un coup de massue, cinq jours seulement après la mort du Frère Rogatien Colineaux qui a succombé aux suites d’une hémorragie survenue dimanche soir 17. Ce jour-là, comme les autres jours, le Frère avait été joyeux, entrain, causeur. Au souper, il avait mangé d’excellent appétit et pris une part active à la conversation. A la récréation qui suivit, il avait été également dispos et bien vivant. La récréation se prenait dehors. Quand il fallu£ rentrer pour l’obéissance, il le fit en traversant toute la cour intérieure en sautillant et en galopant un peu. Il se rendit dans sa cellule et au moment où il se dépouillait d’un mouvement assez brusque de sa robe, un flot de sang lui jaillit de la bouche. Il appela, on arriva, il se coucha, la nuit fut mauvaise. Une autre hémorragie se produisit. Le temps était suffocant, des orages crevaient avec fracas. Pas d’amélioration le lundi ni le mardi. Le mercredi, le cœur faiblit et tout espoir était perdu. Après minuit, tout était fini ». François-Marie est né le 8 avril 1894 à Ruffiac (Morbihan). Il a fait ses études secondaires dans les alumnats du Bizet (Belgique) de 1909 à 1910 et à Ascona (Suisse) de 1910 à 1911. Le 14 août 1911, il prend l’habit à Gempe sous le nom de Frère Rogatien et le 15 août 1913 prononce ses vœux perpétuels à Limperstberg (Luxembourg). Il revient en Belgique pour ses études de philosophie à Louvain en 1913 (1913-1916) et entame le cycle des études de théologie. Il meurt le 15 juin 1917 à Louvain où il est inhumé.

Bibliographies

Bibliographie et documentation: Nouvelles de la Famille, 1917, n° 101, p. 1; n° 108 bis, 64 b. Notice biographique par le P. Marie-Alexis Gaudefroy. Lettre à la Dispersion 1917, n° 461 bis. Lettre du Frère Rogatien au Frère Conan Conan, Louvain, 16 décembre 1914.