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Colloque international sur le philosophe algérien Augustin, par Lucien Borg.

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(Alger-Annaba, 1 au 7 avril 2001. Raconté autrement

Tel est le titre officiel qu'en arrivant à Alger, les participants ont trouvé inscrit sur le programme. Ce fut une surprise, y compris pour certains membres du comité de préparation. Nous avions toujours parlé d'un colloque sur saint Augustin. L'Algérie allait-elle se rétracter, battre en arrière et éventuellement renoncer à reconnaître saint Augustin comme un de ses enfants ? C'était une question que j'aurais pu me poser, mais à aucun moment je n'y avais pensé, car je comprenais la raison qui a amené le bureau restreint du comité à choisir un tel titre. Michel Kubler a eu raison d'écrire que " le colloque consacré par l'Algérie à saint Augustin... constitue une véritable réhabilitation " (La Croix, mardi 3 avril 2001, p. 15).

Une telle initiative ne fut jamais acceptée par une partie des islamistes, la considérant comme une tentative voilée de christianisation du peuple algérien et donc une menace pour l'Islam. Par exemple, le 19 avril, on pouvait lire sur la page une d'un journal algérien : " 6 Algériens se convertissent au christianisme tous les jours ". Si cela est vrai, alors il y aura en Algérie à peu près 2000 chrétiens par an ; sur trente ans, cela fait 60.000. Quelle menace pourrait présenter 60.000 chrétiens pour une population musulmane algérienne de plus de 25 millions. Je ne suis pas non plus aussi euphorique que mon ami journaliste qui, devant une telle campagne de presse, jubilait en me disant : " Ils ont mordu ". Il voulait dire que le colloque ne les a pas laissé indifférents.

En changeant le titre que nous avions toujours retenu pour ce colloque, le bureau restreint a eu raison. Il fallait éviter toute polémique inutile et surtout assurer le succès de cette grande aventure algérienne. Le but fut atteint au-delà de toutes nos attentes. Nous avons réussis -je crois y avoir contribué... que l'on me permette cette pointe d'orgueil légitime! - à faire venir en Algérie une quarantaine des meilleurs spécialistes d'Augustin et de l'archéologie de l'Afrique du Nord. Les invités nous ont rapidement donné leur accord, émus de pouvoir se rendre sur la terre d'Augustin et enthousiastes d'aider l'Algérie à récupérer son patrimoine et à contribuer à ce que le monde extérieur se rapproche davantage du peuple algérien meurtri encore par un terrorisme qui a du mal à s'éteindre.

Sans aucun doute, ce colloque fut un moment important de la vie de l'Algérie, car il fut un moment fort de l'année consacrée par l'ONU au dialogue entre les cultures et les civilisations. Il le fut d'autant plus qu'il a eu lieu en Algérie que d'aucuns regardent encore comme la terre de la sauvagerie, du fondamentalisme religieux et de l'enfermement culturel. Le Président A. Bouteflika fut conscient de l'enjeu et il s'est engagé personnellement. Au club des Pins, le palais où se déroulent les grands événements du pays, le jour de l'inauguration du colloque, devant une salle comble (diplomates, hommes politiques, invités et participants), parlant en français et citant de beaux versets du Coran, dans un arabe chantant, il prononça un discours d'une haute tenue humaine et politique, à l'adresse aussi bien de la population interne qu'au monde extérieur, particulièrement à l'Occident.

Après avoir souligné la fierté de son pays de compter Augustin parmi ses enfants, le Président Bouteflika est allé droit au but de l'année consacrée au dialogue entre les cultures et les civilisations en situant Augustin au coeur de ce dialogue. Il n'a pas eu peur d'affirmer qu'Augustin " constitue une plate-forme privilégiée pour une réflexion commune permettant de marquer nos similitudes, de préciser nos convergences, et de poser ainsi les jalons d'une éthique des rapports inter-civilisationnels fondée sur le respect, la compréhension réciproque et la solidarité ". Il n'a pas non plus hésité à déclarer que " l'étude d'Augustin est d'une actualité brûlante, et les débats qu'elle est de nature à susciter peuvent contribuer à nous faire progresser ensemble, dans notre diversité, vers le monde apaisé, le monde de justice et de fraternité auquel, depuis la nuit des temps, aspirent tous les hommes de bonne volonté ".

Discours de circonstance ? L'histoire le dira un jour, mais je ne crois pas à une mise en scène. Son message dans sa clarté linéaire était si fort qu'il est impensable qu'il eût pu cacher une quelconque duperie. Cela est d'autant plus vrai que, pour ceux qui savent lire, ce discours était également la manifestation évidente d'une conscience algérienne qui veut reprendre le chemin de sa vraie histoire, dont elle s'est maintes fois écartée, mais vers laquelle elle est maintes fois revenue, et renouer avec son vrai destin, celui d'être un carrefour de cultures, un pont entre les civilisations et un haut lieu de dialogue entre les hommes.

Quelle image les intervenants nous ont-ils laissée d'Augustin? Voilà un vrai " Afer " (nom donné aux habitants de l'Afrique du Nord au temps des Romains), conscient et fier de ne pas être un simple " clonage " d'une identité socioculturelle et religieuse romaine, mais un véritable produit du pays, avec ses propres qualités. Un " Afer " ni assujetti ni autosuffisant, mais tout simplement un homme de dialogue qui transcende en intégrant dans sa propre personnalité et dans sa doctrine, l'expérience et le savoir de l'autre dans un travail sur soi qui, passant du " je " au " tu ", se trouve enrichi par l'autre et point anéanti, dans un " nous " affronté aux mêmes problèmes et questions, aux mêmes angoisses et aux mêmes espoirs.

Lors de la dernière séance de travail, plus précisément à Annaba, les intervenants ont souhaité qu'il y ait dans cette ville un centre de documentation augustinien. J'aurais préféré un centre à l'université de notre ville où il aurait été beaucoup plus viable et plus utile. Quoi qu'il en soit, j'espère que ce centre de documentation pourra voir le jour dans un proche avenir. De cette façon, un autre dialogue s'ouvre qui nous permettra de prolonger ce premier colloque international sur saint Augustin organisé par l'Algérie. J'ose même espérer que l'idée lancée par M. Mandouze de tenir un nouveau colloque en 2004 stimulera l'orgueil et la fierté des Annabis (les habitants d'Annaba) pour accélérer la réalisation de ce centre, pas trop loin de l'endroit où Augustin avait, par sa parole, ses écrits et son action, jeté les bases d'une véritable coexistence entre les hommes.

Lucien Borg, osa
Basilique Saint-Augustin
Hippone, Annaba, Algérie

N.B. Le Monde de la Bible n¡ 137 (septembre-octobre 2001) a consacré deux pages à cet événement, sous le titre : Augustin, de retour en Afrique, et sous la forme d'une interview de Goulven Madec (Bayard).