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La justification, par Daniel Olivier

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Le 31 octobre 1999, à Augsbourg, en Allemagne, les représentants de l'Eglise catholique et des Eglises luthériennes ont signé un accord sur la justification . On a parlé d'"événement" : pour la première fois, des Eglises en rupture de communion depuis des siècles pour de graves divergences doctrinales retrouvaient la capacité de dire la foi chrétienne d'une seule voix. " Evénement " aussi d'un approfondissement du sens chrétien de la grâce. Mille ans après Augustin, la question de la grâce avait été soulevée à neuf dans l'Eglise en termes de " justification ", par le moine augustin Martin Luther (1483-1546). Aussitôt tout s'était bloqué et pour longtemps.

 Les yeux se sont ouverts sur ce qui n'avait pas été bien vu lors de la Réforme, à savoir qu'entre catholiques et luthériens il y a une part considérable de convictions communes

Luther prêchait la souveraineté de la grâce par rapport à la misère de l'homme pécheur, hors d'état, de lui-même, de s'approcher de Dieu. Le péché ôte toute liberté de plaire à Dieu. Cette thèse de la liberté captive (" serf-arbitre "), d'autres comme celle de la justification par la foi seule , " sans les oeuvres ", entraînèrent la condamnation par l'Eglise et la rupture de la communion. On n'a su ensuite que confronter stérilement les positions antagonistes, les luthériens cramponnés à l'héritage de Luther, les catholiques défendant la doctrine du concile de Trente (1545-1563).

Le dialogue oecuménique catholique-luthérien, commencé en 1967, s'est attaché à la question de la justification. Les yeux se sont ouverts sur ce qui n'avait pas été bien vu lors de la Réforme, à savoir qu'entre catholiques et luthériens il y a une part considérable de convictions communes. De graves différences empêchent encore de rétablir la communion, mais on est devenu capable de s'expliquer. Et sur la question de la justification, les différences ne sont pas " séparatrices d'Eglises ". D'où la Déclaration d'Augsbourg : " La compréhension commune de la doctrine de la justification proposée dans cette déclaration montre qu'il existe entre les luthériens et les catholiques un consensus dans les vérités fondamentales de la doctrine de la justification. "

" Notre foi commune, dit le texte, proclame que la justification est l'Ïuvre du Dieu trinitaire. Le Père a envoyé son Fils dans le monde en vue du salut du pécheur. L'incarnation, la mort et la résurrection du Christ sont le fondement et le préalable de la justification... Nous confessions ensemble : c'est seulement par la grâce par le moyen de la foi en l'action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l'Esprit Saint qui renouvelle nos cÏurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des oeuvres bonnes... "

L'exposé des convictions communes est complété par des mises au point sur des sujets sensibles.

Les luthériens tiennent que l'être humain pécheur est incapable de se tourner de lui-même vers Dieu et refusent toute coopération humaine à la grâce. Les catholiques précisent que pour eux la coopération est elle-même " un effet de la grâce ". Les luthériens voient dans la grâce la bienveillance divine. Le catholicisme leur reproche de ne pas dire la transformation du pécheur par la grâce : la grâce pardonnante de Dieu est toujours liée au don d'un vie nouvelle.

 Dans la foi, la personne humaine place toute sa confiance en son créateur et sauveur. Dieu lui-même provoque cette foi en créant pareille confiance par sa parole créatrice

Dans la foi, la personne humaine place toute sa confiance en son créateur et sauveur. Dieu lui-même provoque cette foi en créant pareille confiance par sa parole créatrice. Le catholicisme tient à la conception de la grâce comme une " qualité " dans l'âme humaine et à la notion de mérite, au nom de la responsabilité de l'homme. Le justifié n'est pas dispensé de combattre la convoitise égooste du vieil homme, qui provoque l'aversion envers Dieu (Ga 5, 16 ; Rm 7, 7.10). Pour les luthériens, cette " concupiscence " qui subsiste en l'homme après le baptême est péché au sens strict : le nouveau baptisé est " à la fois juste et pécheur " : juste, car Dieu fait de lui, en Christ, une personne juste ; pécheur, mais en lui le péché est " dominé " par Christ. Pour les catholiques, la concupiscence est une tendance qui vient du péché et pousse au péché, mais dans l'homme pardonné et baptisé elle ne peut être péché car la grâce du baptême extirpe tout ce qui est " condamnable " (Rm 8, 1). C'est seulement quand il transgresse la loi divine que le chrétien est dit pécheur.

" Nous confessons ensemble, lit-on encore, que la personne humaine est justifiée par la foi en l'Evangile 'indépendamment des oeuvres de la loi'(Rm 3, 28) ". Les approches catholique et luthérienne de la question des oeuvres ne sont plus considérées comme exclusives l'une de l'autre : la doctrine catholique ne conteste pas que les bonnes oeuvres sont un don et les luthériens partagent l'idée d'une croissance dans la grâce. Les catholiques ne rejettent plus l'affirmation luthérienne condamnée à Trente que le justifié a la " certitude de son salut ". On estime qu'en raison du consensus la différence sur ce point ne justifie plus l'exclusion réciproque. Pour les Réformateurs, de fait, " dans la confiance en la promesse de Dieu le croyant a la certitude de son salut, sans que cette certitude devienne, lorsqu'il ne regarde que vers lui-même, une garantie".

On en arrive ainsi à la persuasion de l'existence d'un consensus dans les vérités fondamentales concernant la doctrine de la justification. Ce consensus est " différencié ", il admet les différences. La justification ne relève pas de la même approche chez les catholiques et chez les luthériens en raison des traditions et des points de vue confessionnels respectifs. Les condamnations réciproques apparaissent dans une lumière nouvelle, chaque tradition déclarant ne plus condamner au nom de la foi les positions de l'autre.

Le rapprochement entre l'Eglise catholique et les Eglises luthériennes est une indication pour l'oecuménisme. Un grand pas a été fait, mais pas au point d'adopter une confession de foi commune. La Déclaration ne porte pas sur tout ce qui est enseigné dans les Eglises concernant la justification (sans compter les autres problèmes !). Mais c'est beaucoup que l'obstacle des excommunications réciproques ait cessé de barrer la route. La levée des anathèmes instaure un autre type de relations. On voit qu'on peut laisser à l'autre sa perception, on fait trêve des objections sur la base des explications. On comprend mieux que le dialogue oecuménique n'est pas d'amener à tout prix une autre tradition chrétienne à des vues plus " justes ". La diversité est possible dès lors que les exposés particuliers sont, dans leurs différences, ouverts les uns aux autres et ne remettent plus en cause le consensus dans les vérités fondamentales.

Le long conflit doctrinal catholique-protestant débouche ainsi sur une meilleure saisie du coeur du message biblique de la grâce qui nous vient en Jésus-Christ : le bonheur de conna"tre que Dieu est toute grâce et la merveille de la transformation que la grâce opère en l'homme pécheur. Le dialogue a fait comprendre que les uns (les luthériens), comme l'écrit Otto Pesch, " ne font que résister à la tendance à minimiser le péché, tandis que les autres s'insurgent contre toute limitation de l'action de la grâce dans l'homme " : aspirations qui ont pu s'avérer inconciliables mais qui sont d'autant moins opposées que de chaque côté on a sa façon de tenir compte des préoccupations de l'autre. Il est aussi vital, pour la santé du christianisme, de plaider la miséricorde infinie de Dieu face à la misère humaine, que de montrer la réussite de l'homme nouveau né de la grâce. Catholiques et luthériens peuvent désormais apprendre les uns des autres à mieux comprendre la grâce et l'on ne peut que louer les responsables de la Déclaration d'avoir passé outre aux objections et aux critiques qui n'ont évidemment pas manqué.