Itinéraires Augustiniens n°30 : Le discernement
Augustin n’a pas inventé le discernement. Il n’en a pas fait la théorie, comme d’autres avant ou après lui. Il ne s’est jamais donné la peine d’en fixer les règles. Il ne l’a pas moins exercé, soit quand il s’est agi de voir clair dans son propre avenir, soit quand il s’est trouvé face à…
Discernez ce qui plaît au Seigneur ! par Marcel Neusch
Personne n’est capable de se dégager soi-même des embarras de ces misères : et c’est un judicieux conseil, que d’aider un plus faible pour s’assurer le secours d’un plus puissant.
Marcel NEUSCH Augustin de l’Assomption
L’art du discernement selon saint Augustin, par Marcel Neusch
« O Dieu toujours le même, Fais que je me connaisse. Fais que je te connaisse! » (Soliloques 1/, l, 1)
Fais que je me connaisse, Fais que je te connaisse!
Regardons d’abord à quoi vise le discernement. Son but n’est autre que la connaissance de soi, connaissance qui requiert de se placer en vérité devant Dieu. Le vœu avoué d’Augustin est de se connaître comme Dieu le connaît. D’où l’étroite connexion qu’il établit d’emblée entre connaissance de soi et connaissance de Dieu. Dès sa conversion, il donne une expression parfaite de ce rapport: « 0 Dieu, toujours le même, fais que je me connaisse, fais que je te connaisse! – Noverim me, noverim te1. Les deux termes s’éclairent réciproquement: on ne connaît Dieu qu’en revenant à soi, et on ne se connaît soi-même qu’en revenant vers Dieu. Tel est l’objectif qu’il assigne à sa quête dans les Confessions, véritable exercice spirituel où l’on voit comment il a mis cette exigence en œuvre en ce qui le concerne (X, 1, 1) : « Puissé-je te connaître, toi qui me connais, te connaître comme je suis connu! (…) Je veux « faire la vérité « , Dans mon cœur, devant toi, par la confession, mais aussi dans mon livre, devant de nombreux témoins. » On est loin de la tradition platonicienne. Plus tard, vers 413, dans un commentaire de psaume, Augustin fait écho à Socrate: « Connais-toi toi-même» – Agnosce te (En. ln Ps 70, l, 14) -, mais le contexte est tout autre. C’est devant Dieu qu’il invite le fidèle à faire la vérité: « Rentre en toi-même! », écrit-il en citant Isaïe 46, 8 avant d’ajouter: « Reviens à l’aveu de ta faiblesse, implore la main du médecin! » Le but d’un tel exercice n’est pas d’abord de se complaire dans la connaissance de soi, mais de renaître à une relation authentique avec Dieu. L’enjeu est existentiel. Il doit aider à vérifier la trajectoire de mon existence, « orientée vers Dieu », mais existentiellement trop souvent à la dérive ou submergée par le mensonge. En dehors de la relation à Dieu, l’homme est néant. Seul Dieu est un guide sûr pour garder 1 ‘homme sur la bonne voie: « Que suis-je, en effet, pour moi-même sans toi, sinon un guide vers l’abîme? Ou que suis-je, quand tout va bien pour moi, Sinon quelqu’un qui suce ton lait, Ou te savoure, toi, nourriture qui ne se corrompt pas? Et qu’est-ce que l’homme, n’importe quel homme, Dès lors qu’il est homme? » (Conf IV, l, l). Dieu avertit au-dehors, Il enseigne au-dedans2Je veux « faire la vérité « , dans mon cœur, devant toi, par la confession
Après la visée, considérons les modalités du discernement. On le sait: la pensée d’Augustin se structure autour du couple joris/intus : dehors (foris), Dieu avertit, il adresse à l’homme des signes (admonitiones) ; mais c’est au-dedans (intus) qu’il instruit, ayant élu domicile au cœur de chacun. Ces deux pôles du discernement n’ont pas la même fonction, bien qu’ils soient indispensables l’un et l’autre. L’homme étant dispersé, extériorisé, il n’entend plus quand Dieu lui parle au cœur. C’est par le biais de l’extériorité que Dieu vient d’abord à sa rencontre, en multipliant sur son chemin les « avertissements », en se faisant lui-même chair et en devenant temporel, mais c’est toujours pour le ramener à son cœur, car c’est au plus intime qu’il révèle à chacun sa vérité. Regardons d’abord plus explicitement le pôle de l’extériorité (joris). Augustin parle des Admonitiones, un terme technique qui renvoie à tous ces avertissements dont Dieu jalonne la route de l’homme: lectures, amis, voix anonymes, événements, tradition de l’Eglise, etc. Toute parole qui me vient d’autrui entre dans ce registre. Ce sont autant de signes qui doivent conduire à l’écoute de l’hôte intérieur. Sans la vérité qui habite le cœur de chacun (intus), les signes extérieurs resteraient muets. Il en est ici comme des mots que nous prononçons: « A mettre les choses au mieux, ils ne font que nous avertir. .. Par les mots donc nous n’apprenons que des mots, moins que cela: le son et le bruit des mots… » Si les mots qui résonnent au-dehors ne conduisent pas à la Vérité qui est au-dedans, ils se réduisent à des sons privés de sens. Il s’agit donc de « consulter celui qui enseigne, le Christ, dont il est dit qu’il habite dans l’homme intérieur » 3. Considérons de plus près ce pôle de l’intériorité. C’est au cours de sa propre recherche de la vérité, en particulier sous l’influence des livres platoniciens, qu’Augustin découvre que le lieu de la vérité n’est pas au-dehors (foris), mais au plus intime de l’âme (intus). Il écrit dans les Confessions: « En suivant le sens de la chair, c’est toi que je cherchais! Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même. Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo ! » (III, 6, II). Plus loin, il précise, à propos des paroles d’un psaume: « Ce que je lisais audehors, je le reconnaissais au-dedans» (IX, 4, 10). Il faudrait relire ici toute la première partie du livre X des Confessions, sur la recherche de Dieu à travers la mémoire, où Augustin trace l’itinéraire de l’âme vers Dieu à travers ces différentes sphères: loris (audehors), intus (au-dedans), interius (au plus intime). L’itinéraire ne s’arrête pas à l’auto-contemplation, mais à Dieu, au plus intime de l’homme.Dieu avertit, il adresse à l ‘homme des signes (admonitiones) ; mais c’est au-dedans (intus) qu’il instruit, ayant élu domicile au cœur de chacun
Parmi toutes les voix à travers lesquelles Dieu essaie d’atteindre l ‘homme, la principale est celle du Verbe fait chair. La façon dont procède le Verbe pour atteindre le cœur de 1 ‘homme obéit à la même logique. Il est venu à nous au-dehors (joris), nous rejoignant là où nous étions, mais pour nous ramener à l’écoute de sa parole audedans (intus). Le Christ est non seulement une voix (vox) parmi d’autres, il est en même temps le Verbe (Verbum) porteur de vérité. Ainsi, la voix du Verbe fait chair renvoie à une instance antérieure, la vérité attestée par le Verbe intérieur. S’il est venu dans le monde, c’est pour nous avertir; s’il a quitté ce monde, c’est pour que nous revenions au Verbe éternel qui nous instruit à l’intérieur: « Il (le Christ) est parti loin de nos yeux afin que nous, nous revenions à notre cœur et l’y trouvions. Oui, il est parti, et voilà qu’il est ici. Il n ‘a pas voulu être longtemps avec nous, et il ne nous a pas laissés.. car, s’il est reparti, c’est vers un lieu d’où jamais il n’est parti … » (Conf IV, 12, 19)La voix du Verbe fait chair renvoie à une instance antérieure, la vérité attestée par le Verbe intérieur
Marcel Neusch Augustin de l’Assomption Paris
1 Soliloques II, 1. BA 5, p. 87. 2Foris admonet, intus docet ! De libero arbitrio II, 14,38. BA 6, p. 347. Voir aussi De Magistro II, 36, et la note dans BA 6, p. 540-543. 3De Magistro 11,36-38. BA 6, p. 133 et 137.Discerner la présence de Dieu, par Jean-François Petit – Vous n’avez qu’un seul maître, par Marcel Neusch – Marie écoutait la parole, texte d’Augustin
Discerner la présence de Dieu, par Jean-François Petit
On pense que certains sont du froment et ils sont de l’ivraie ; On pense que certains sont de l’ivraie, alors qu’ils sont du froment. C’est à cause de ces choses cachées que l’Apôtre dit : «Ne jugez de rien avant le temps, (1 Co 4,5) » (Sermon Caillau II, 5, 3)
S’arrêter
S’arrêter pour regarder ce que nous vivons est la première et la plus fondamentale décision de tout processus de discernement. Certes, nous devons rester « dans la course ». Et nous avons tendance à courir sans cesse. Mais après quoi, après qui courons-nous ? Notre course est-elle bien une « course au bonheur », une « course à vie » ? Sommes-nous en train de bâtir la cité de Dieu ou construisons-nous sur des biens périssables ? Consentir à ce temps de pause peut être onéreux. La mise en perspective de ce que nous vivons n’est pas chose aisée. Et le monde, comme au temps d’Augustin, ne provoque pas franchement l’optimisme : « Le monde est actuellement comme un pressoir ; il est écrasé sous l’épreuve (…). Il y a quelquefois des épreuves dans le monde, par exemple la famine, la guerre, la disette, la vie chère, la mortalité, la pauvreté, les rapines, l’avarice. Les pauvres sont pressurés, les cités sont dans la peine » (S. Denis, 24). C’est pourtant bien dans ce monde que nous avons à chercher les traces de la présence de Dieu. Notre cité des hommes est bien marquée par la violence, le chômage, la maladie, les sectes. Mais la cité de Dieu s’y construit déjà. S’arrêter pour regarder les germes de solidarité, de fraternité, c’est dépasser le fatalisme, l’inaction, la paralysie, la peur.Considérer
Il n’y a pas d’autre discernement chez Augustin que celui de l’Evangile. Celui-ci invite à ne pas vouloir trop vite séparer le bon grain de l’ivraie : « Vous voyez l’ivraie au milieu du bon grain, vous voyez les mauvais chrétiens au milieu des bons et vous voulez les arracher ? » (S. 73,1). Considérer les personnes et les événements avec justesse, telle semble être la recommandation d’Augustin. Comme les chrétiens auxquels il s’adresse, nous avons à faire la part de ce qui relève de l’objectivité des situations et ce qui peut être attribué à nos perceptions, nos humeurs… pas toujours très réfléchies. La vigilance est de rigueur parce que nos réactions premières sont peu amènes : « Mais parfois, selon le jugement humain, on pense que certains sont du froment et ils sont de l’ivraie ; et on pense que certains sont de l’ivraie, alors qu’ils sont du froment. C’est à cause de ces choses cachées que l’Apôtre dit : « Ne jugez de rien avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur qui illuminera les secrets des ténèbres et qui révèlera les pensées du cœur (I Co 4,5) » (Sermon Caillau II, 5, 3). Un peu de bienveillance est donc nécessaire. Mettre en place les différents éléments de la situation. Mettre en perspective par rapport à eux est indispensable pour pouvoir envisager la parole, le conseil, la réponse à apporter. L’Evangile intervient ici pour nous rappeler un minimum de prudence, à défaut de miséricorde. « Les bons grains peuvent dégénérer en paille, de même que la paille peut être trasformée en grain » (S 223, 2) Il ne nous est pas donné de tout prévoir. Les choses sont parfois ambiguës. Le rapport à Dieu ou aux autres paraît parfois faussé chez certains. Mais ce n’est pas une raison pour passer son temps à se lamenter, à critiquer. Augustin le fait remarquer aux chrétiens d’Hippone : « Les temps sont mauvais. Nos ancêtres eux-mêmes se sont lamentés sur leur époque et leurs aïeux ont fait de même et chez les hommes personne ne s’est jamais complu dans le temps où il vivait » (S. 25, 3). Le seul moyen de ne pas sombrer dans la désespérance, c’est de préférer le tête-à-tête avec le « Maître intérieur ».Préférer
Choisir ce tête-à-tête avec le « Maître intérieur » n’est pas facile. Nous sommes parfois si « embarqués » dans le tourbillon des activités, des fausses questions et des difficultés que nous ne sommes même plus capables d’être dans ce lieu nourricier que nous devrions préférer. Aujourd’hui par exemple, l’environnement est assez hostile aux jeunes. Les chrétiens d’Hippone étaient en butte aux mêmes railleries. Augustin leur demande de tenir bon : « Faites, chrétiens, ce qu’ordonne le Christ et laissez les païens blasphémer. Ils sauront ce qu’il en coûte » (S 81, 9) Préférer le Christ, c’est apprendre à le contempler, à le suivre, malgré nos limites, nos fragilités. Ce chemin, droit et profond, peut faire peur. Augustin ne cache pas à son auditoire les risques de l’aventure personnelle et collective : « Veux-tu que je te dise par quel chemin le suivre ? C’est par les tribulations, les opprobes, les fausses accusations, les crachats au visage, la couronne d’épines, la croix et la mort » (S. 345,6). A première vue, ce programme n’a rien de réjouissant. Il ne faudrait pas oublier cependant que l’homme doit garder les yeux fixés au Ciel : « La cité sainte, la cité fidèle, la cité en pèlerinage sur la terre a ses fondations dans le Ciel. Pourquoi t’effraies-tu quand les Royaumes de la terre périssent ? Dieu t’a promis un Royaume dans le Ciel afin que tu ne périsses pas avec ceux de la terre » (S 105, 9) On peut trouver ces propos très insuffisants face à des « techniques » de discernement. Mais ne faut-il pas préférer une certaine souplesse, une liberté, un accueil des promesses de l’au-delà pour bien s’engager ici bas ? Augustin ne se maintient pas dans une indétermination face à des choix fondamentaux dans ce monde. Il exhorte les chrétiens à la charité : «Soyez doux, compatissants pour ceux qui souffrent. Secourez les malades. Et en ce temps où l’on trouve tant d’exilés, d’indigents et de malheureux, que votre hospitalité soit généreuse » (S. 81, 9). Voilà donc le « cœur » d’un discernement de style augustinien : s’engager avec amour au service de l’Evangile, personnellement et communautairement. Le passage à l’action, qui est le terme de la délibération, doit s’opérer dans la joie du service mutuel. Nous avons peut-être aujourd’hui à retrouver ce « goût des autres », cette grammaire élémentaire du don de soi. C’est dans les actes concrets que notre confiance en Dieu s’exprime le mieux. Choisir une orientation, mettre en l’œuvre l’exercice de sa liberté, inventer sa vie… tout cela revient en définitive à tenter d’approcher Dieu : « Vois le Seigneur ton Dieu, vois celui qui est et la tête et le modèle de ta vie » (S. 296, 6).Jean-François PETIT Augustin de l’Assomption Paris
On trouvera les références des sermons dans G. HUMEAU Les plus beaux sermons d’Augustin, Etudes augustiniennes, 1986, à l’exception du « sermon Caillau » dans Miscellanea Agostiniana, Rome, 1930 I, p. 251.Vous n’avez qu’un seul maître, par Marcel Neusch
« Le seul maître de tous est au ciel » (De Magistro 14, 46)
A quoi servent les mots ?
Avant d’en arriver à l’énoncé de sa thèse sur la Maître intérieur — le seul qui soit désigné comme maître sans usurpation —, Augustin se livre à une longue discussion sur le langage, qui a tout l’air d’une leçon de grammaire un peu fastidieuse. Augustin reconnaît lui-même qu’il est en train de se livrer avec son fils à un « amusement », un « jeu », mais qui a un but : « Où veux-je en venir avec toi par tant de détours » (8, 21) ? Ces subtiles distinctions sur les noms, les signes, etc., sont autre chose qu’une digression. Il s’agit d’entraîner l’esprit, de le fortifier, afin de le préparer à entendre d’autres questions, plus difficiles. La réponse d’Augustin nous éclaire ainsi sur le sens de certaines lenteurs qui se retrouvent ailleurs dans son œuvre : « Tu me pardonneras de commencer ainsi par jouer avec toi, non pas pour le plaisir de jouer, mais pour exercer les forces et la pénétration d’esprit nécessaire pour être à même non seulement de soutenir, mais aussi d’aimer l’ardeur et la lumière de cette région où règne la vie heureuse » (8, 21). On s’attendrait, après cette déclaration, à ce qu’on quitte le « jeu » pour des recherches plus sérieuses, par exemple sur cette vie heureuse qu’il vient d’évoquer. Au lieu de cela, les discussions grammaticales reprennent avec la même ardeur, notamment sur la distincton entre le signe et le signifié (8, 22), entre les mots et les choses qu’ils signifient. Ces discussions séduisent encore aujourd’hui les passionnés de linguistique, mais ils ne font que retarder la marche, sans qu’on en perçoive le bénéfice immédiat. Augustin prend son temps, mais au cours de ce dialogue laborieux, il pose des jalons pour la suite. Ici, il nous renseigne sur la fonction des mots en même temps que sur leurs limites, qui est d’avertir, mais non d’enseigner. Voici en clair l’énoncé de sa thèse à ce sujet : « Voilà toute la portée des mots : à mettre les choses au mieux, ils ne font que nous avertir pour que nous cherchions les choses, ils ne nous les présentent pas pour que nous les connaissions. Celui-là en revanche m’enseigne quelque chose, qui me présente ce que je veux connaître soit aux yeux ou à quelque autre sens corporel, soit à l’esprit lui-même » (10, 35-11).Voilà toute la portée des mots : à mettre les choses au mieux, ils ne font que nous avertir pour que nous cherchions les choses, ils ne nous les présentent pas pour que nous les connaissions
La vérité habite au-dedans de l’homme
Arrivé à ce point, Augustin n’a plus rien à démontrer, semble-t-il. En réalité, s’il a relativisé l’importance des mots, il lui reste à démontrer l’essentiel, à savoir que l’accès à la vérité se joue au cœur de chacun, chacun ayant un contact personnel avec la vérité au-dedans de lui-même. La pensée d’Augustin, sur ce point, n’est guère différente de celle de Platon exprimée par le terme de réminiscence : la vérité est en notre mémoire, et c’est en réveillant celle-ci que nous y accédons. Augustin se livre à un exposé systématique, dont l’essentiel est rappelé au début de cette nouvelle section. Cette Vérité intérieure, qui inonde l’esprit, désormais identifiée avec le Christ, nous la recevons par la foi, mais il nous faut aussi essayer de la comprendre : « Mais au sujet de toutes les réalités dont nous avons l’intelligence, ce n’est pas une parole qui résonne au dehors, c’est la Vérité qui préside intérieurement à l’esprit lui-même que nous consultons, avertis peut-être par les mots pour la consulter. Or, celui que nous consultons est celui qui enseigne, le Christ dont il est dit qu’il habite dans l’homme intérieur (Ep 3, 16-17), c’est-à-dire la Sagesse de Dieu immuable et éternelle ; c’est elle que consulte toute âme raisonnable ; mais elle ne s’ouvre à chacune que selon sa capacité, en raison de sa volonté bonne ou mauvaise » ( 11, 38). Pour faire comprendre comment la certitude résulte de la présence de la Vérité en chacun, et non de paroles entendues à l’extérieur, Augustin recourt à la comparaison avec la perception sensible : si nos yeux voient des objets sensibles, c’est grâce à la clarté du soleil ; de même, si l’esprit accède à la certitude, c’est grâce à la clarté de la lumière intérieure, la Vérité qui brille en lui. Si mon auditeur connaît, ce n’est donc pas par mes paroles, mais par sa propre contemplation de la Vérité. « Lui non plus, par conséquent, je ne l’enseigne pas quand je dis la vérité ; il la contemple, car il est instruit non par mes paroles, mais par les choses elles-mêmes qui se révèlent, parce que Dieu les dévoile intérieurement » (12, 40). A ce compte, à quoi servent les « interrogations », le jeu des questions et des réponses ? Uniquement à « avertir », jamais à introduire la vérité en quelqu’un. Le signe que chacun est toujours déjà habité par la vérité, c’est que, face à ce qu’il entend, il juge, doute, proteste, nie, ou affirme. La conclusion s’impose : en ce qui concerne les réalités de l’esprit, « quiconque peut les voir est, au-dedans, le disciple de la Vérité, au dehors, le juge de celui qui parle ou plutôt de ses paroles » (13, 41). Augustin non seulement réduit l’importance du langage, mais il lui trouve même beaucoup de défauts, puisqu’il peut aussi bien cacher que découvrir la pensée de quelqu’un (13, 42).Au sujet de toutes les réalités dont nous avons l’intelligence, ce n’est pas une parole qui résonne au dehors, c’est la Vérité qui préside intérieurement à l’esprit lui-même que nous consultons, avertis peut-être par les mots pour la consulter
Le Christ enseigne intérieurement
C’est seulement dans les derniers paragraphes que l’identification entre la Vérité et le Christ est établie. Ce sont les pages les plus célèbres de l’opuscule. Cette thèse reviendra ailleurs où Augustin l’exprime sous sa forme classique : Foris admonet, intus docet3 , ce qui signifie ici : le langage, y compris les paroles du Christ, avertit à l’extérieur, mais seul enseigne le Christ, la Vérité intérieure. Cette dialectique entre l’extérieur et l’intérieur (foris/intus) est illustrée par une comparaison, montrant bien que la vérité ne se rencontre nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de chacun. « Lorsque les maîtres ont exposé par les mots toutes ces disciplines qu’ils font profession d’enseigner, y compris celle de la vertu et de la sagesse, alors ceux que l’on appelle des disciples examinent en eux-mêmes si ce qui a été dit est vrai, en regardant, cela va de soi, la Vérité intérieure selon leurs forces. C’est alors qu’ils apprennent ; et lorsqu’ils ont découvert intérieurement qu’on leur a dit la vérité, ils louent les maîtres, sans savoir qu’ils louent des enseignés plutôt que des enseignants, si toutefois ceux-ci ont le savoir de ce qu’ils disent. Mais les hommes se trompent en appelant maîtres des gens qui ne le sont pas… » (14, 45). C’est donc à juste titre que l’évangile demande de ne donner le titre de maître à personne sur terre, « parce que le seul maître de tous est au ciel », ce que le jeune Adéodat, qui est resté silencieux jusqu’ici, va résumer en termes qui manifestent sa vive intelligence. Invité par Augustin à donner son avis sur le discours qu’il vient de tenir, il ne se fait pas prier deux fois : « Mais moi, j’ai appris par l’avertissement de tes paroles que les mots ne font qu’avertir l’homme pour apprendre, et qu’il y a très peu de chances que le langage révèle quelque chose de la pensée de celui qui parle ; mais la vérité de ce qui est dit, celui-là seul nous l’enseigne, qui, lorsqu’il parlait à l’extérieur, nous a averti qu’il habite à l’intérieur… » (14, 46)Cette dialectique entre l’extérieur et l’intérieur (foris/intus) est illustrée par une comparaison, montrant bien que la vérité ne se rencontre nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de chacun
Conclusion
Le De Magistro est révélateur de la manière dont Augustin conçoit le rapport de chacun à la vérité. Il n’y a pas de « communication horizontale » entre les hommes4 . Le dialogue se joue non pas à deux, mais à trois. Toute communication authentique est « triangulaire » : toi, moi, et la Vérité qui nous transcende tous les deux, et dont nous sommes, toi et moi, les « condisciples ». Augustin y reviendra en d’autres occasions, en particulier dans les Confessions : « Si tous les deux nous voyons que ce que tu dis est vrai, si tous les deux nous voyons aussi que ce que je dis est vrai, où, je te prie, le voyons-nous ? Moi assurément, ce n’est pas en toi, toi, ce n’est pas en moi ; mais tous les deux, dans l’immuable Vérité elle-même qui est au-dessus de nos esprits5 . » C’est à partir de ces thèses que se comprend l’attitude d’Augustin au sujet du discernement. Quand on vient le consulter, il ne se dérobe pas. Mais les conseils qu’il peut donner ne sont jamais qu’une aide : ils sont de l’ordre des admonitiones, des avertissements extérieurs. Ils ne sont pas négligeables, et ils s’avèrent même nécessaires, parce que l’homme s’est éloigné de son propre cœur. Mais leur but n’est pas de se substituer à la Vérité qui parle à chacun. Ils doivent viser à y reconduire.Marcel NEUSCH Paris
- Cf. De Magistro, Dialogues philosophiques III. Introductions, traductions et notes par Goulven Madec. Œuvres de saint Augustin. DDB, 1976. BA 6.
- Voir note 7, « condiscipuli sumus » (BA 6, p. 545) où l’on trouvera une série de références sur ce thème : nous sommes tous condisciples de l’unique maître.
- Cf. De Magistro 11, 36 ; 11, 38, 14, 46. De libero arbitrio II, 14, 38 ; III, 25, 76. Voir BA 6, p. 540-543.
- Voir introduction au De Magistro, BA 6, p. 34.
- Les Confessions XII, 25, 35 . BA 14, p. 402. Voir d’autres références dans Marcel Neusch, Saint Augustin, l’amour sans mesure. Parole et Silence, 2001, p. 131-135.
Marie écoutait la parole, texte d’Augustin
Marie s’abandonnait tout entière à la suavité de la parole divine. Marthe n’avait qu’un souci : comment nourrir le Maître ; Marie n’en avait qu’un : comment être nourrie par lui. Marthe préparait un festin au Seigneur ; un autre festin faisait déjà les délices de Marie. Si ravissante était pour elle la douceur de cette parole, si grande son avidité du pain céleste, qu’elle se souciait peu de l’interpellation de sa sœur… Ecoute donc bien : « Tu t’inquiètes de beaucoup de choses, quand une seule est nécessaire : Marie a choisi la meilleure part.» Ce n’est pas que la tienne soit mauvaise, mais la sienne est meilleure. Pourquoi meilleure ? parce que tu t’occupes de beaucoup de choses et elle, elle est absorbée par une seule. Ces deux femmes sont la figure de deux vies, la vie présente et la vie future, la vie laborieuse et la vie tranquille, la vie de misère et la vie de bonheur, la vie temporelle et la vie éternelle. Oui, ce sont deux vies distinctes… Aussi, dans cette maison qui recevait le Seigneur et dans le cœur de ces deux femmes, il n’y avait place que pour deux vies, toutes deux innocentes, toutes deux louables : l’une de travail, l’autre de loisir… Il y avait donc dans cette maison deux vies et la fontaine de vie elle-même : en Marthe, l’image des choses présentes ; en Marie, l’image des choses futures. Le rôle de Marthe, c’est le nôtre ici-bas ; celui de Marie, nous espérons le remplir un jour ; accomplissons donc le premier exactement afin de posséder l’autre pleinement.… En ce moment même, nous faisons quelque chose de l’office de Marie, quand, loin des affaires, affranchis pour un temps des soucis domestiques, vous vous réunissez ici, vous tenant debout devant cette chaire, attentifs à ma parole. Oui, dans la mesure où vous faites cela, vous ressemblez à Marie, vous êtes plus près du rôle de Marie que moi qui vous parle. C’est la parole du Christ que je vous fais entendre ; c’est donc le Christ qui vous nourrit ; du reste, ce pain nous est commun. J’en vis avec vous…Ecoute ! Dieu ne se donne qu’aux oreilles qui écoutent. Il s’agit donc d’ouvrir les oreilles du cœur (aures cordis), seules capables de discerner la voix du Verbe parmi toutes les rumeurs humaines. « Il faut que nous l’écoutions, mais de l’oreille du cœur…Tous avaient des oreilles, et bien peu en avaient : ils n’avaient pas tous les oreilles pour entendre, c’est-à-dire pour obéir » ( S 17, 1). Marie est la figure d’une telle écoute1 .
- Sermon 104, traduction Georges Humeau, Les plus beaux sermons de saint Augustin, Etudes Augustiniennes, Paris, 1986, t. II, p. 147-152. On pourra lire aussi les pages de Jean-Louis Chrétien, Saint Augustin et les actes de paroles. PUF, 2002, p. 25-35 : « Ecouter ».
Le discernement dans la tradition orientale, par André Louf
« Au cœur même du désir qui nous habite, il nous faut prier continuellement (…) pour qu»il nous soit donné de discerner s»il plaît ou non à la volonté de Dieu. » ( Isaac le Syrien)
I Un rapide survol historique
Au IIe siècle, la littérature dite judéo-chrétienne, qui s’inspire encore principalement de ces catégories bibliques, possède déjà une doctrine assez élaborée sur le discernement. Vers le milieu du IIe siècle, le Pasteur d’Hermas, longtemps considéré comme un auteur inspiré, énonce déjà des règles concrètes qui permettront de faire un discernement entre les désirs bons et les désirs mauvais. Les premiers sont « délicats, discrets, doux et pacifiques », les seconds, « pleins de colère, d’amertume et de non-sens » (Mandatum 12).Une doctrine déjà complète (Origène)
Mais c’est surtout Origène qui, au début du IIIe siècle, développe une doctrine déjà complète du discernement, que ses successeurs ne renouvelleront guère, mais que chacun systématisera ou appliquera selon ses propres besoins. Dans son traité Des principes, Origène s’étend longuement sur les origines diverses des pensées. Certaines sont communes à tout le monde et peuvent être neutres si elles ne sont pas marquées par le péché ; d’autres, au contraire, nous sont envoyées par les puissances adverses, le démon, ou par les anges, ou par Dieu en personne. Son commentaire de la traversée du désert par les Israélites, et des combats qu’ils ont à soutenir contre leurs ennemis, lui fournit la trame d’une guerre sainte que tout baptisé doit mener avant d’atteindre la Terre promise. A toutes les pensées qui se présentent à lui, le lutteur chrétien posera la question que Josué posa à l’ange qui lui apparut devant Jéricho : « Es-tu des nôtres ou de nos ennemis ? » (Jos 5, 13). Pour Origène, toutes les pensées mauvaises ne viennent pas du diable. Elles peuvent se trouver dans le cœur de l’homme qui porte les marques du premier péché, mais elles vont trouver dans le diable un allié extérieur qui est de connivence avec elles. Celui qui ouvre ses « pensées-désirs» au diable, lui ouvre en même temps son cœur. C’est là un combat qui, selon l’auteur, ne cessera pas avant la mort, pas même pour les saints, chez qui des tentations peuvent se dissimuler jusque dans les paroles de l’Ecriture. Elles n’ont pas non plus épargné les Apôtres et peuvent prendre des formes particulièrement âpres, et même cosmiques et universelles, puisque le monde entier est concerné par elles. Car le croyant n’est jamais isolé dans la tentation. De son combat, de sa victoire ou de sa chute, dépend le salut du monde. C’est lors d’un tel combat, où la victoire est toujours celle de la force de Dieu qui triomphe à travers la faiblesse du croyant, que l’univers progresse vers son salut1 .Pour Origène, toutes les pensées mauvaises ne viennent pas du diable. Elles peuvent se trouver dans le cœur de l’homme qui porte les marques du premier péché
Une heureuse synthèse (Evagre)
Tous ces éléments seront, peu après, organisés dans un système cohérent par Evagre le philosophe originaire du Pont, proche de saint Basile et disciple de saint Grégoire de Nazianze, qui se fit moine au Désert des Kellia, en Egypte. Il parvient à une heureuse synthèse entre ce qu’il avait retenu de sa formation première, qui devait autant à Aristote qu’au stoïcisme populaire ambiant, et ce qu’il pouvait observer concrètement dans sa propre psychologie et celle de ses frères. Bien que le terme lui-même de « discernement » soit rare dans son œuvre (Traité des Pensées 26), celle-ci est en majeure partie consacrée à une description détaillée, et particulièrement avertie, de l’activité des « mauvaises pensées», appelées aussi « pensées démoniaques», dans l’expérience des ascètes : leur origine, les formes différentes sous lesquelles elles se présentent et qui leur valent à chacune un nom spécifique, la façon dont elles se suivent et s’appellent les unes les autres, leurs « signes » et leurs « preuves », les différents pièges qu’elles tendent habituellement ainsi que la façon de les démasquer. A la même époque, Cyrille de Jérusalem, dans les Catéchèses qu’il adresse aux catéchumènes, décrit les différences entre l’action des démons et celle de l’Esprit-Saint, à l’aide d’un vocabulaire et d’images, dans lesquelles résonne l’écho de ses prédécesseurs, ce qui prouve qu’un enseignement sur le discernement des esprits avait déjà pris une forme relativement stable. Selon lui, la venue du démon « se fait avec violence ; elle trouble les sens, obscurcit l’entendement, n’inspire que malice et rapine », alors que «la venue de l’Esprit est douce, son emprise suave et son joug très léger (…). Il vient avec les sentiments d’un ami véritable, car il vient sauver, guérir, enseigner, avertir, fortifier, consoler, éclairer l’esprit, d’abord chez celui qui le reçoit et ensuite, à travers lui, chez les autres » (Catéchèses 16, 15-16). Le recueil des Apophtegmes ou des Sentences des Pères du Désert, dont les plus anciens remontent au IVe siècle et donc aux origines du monachisme, constitue une autre source, d’une richesse inépuisable, pour le traitement de notre thème. Comme la plupart des apophtegmes représentent la réponse faite par un ancien à la demande de conseil de la part d’un plus jeune, ils nous permettent un regard direct sur ce que l’on pourrait appeler le discernement en action. Celui-ci représente d’ailleurs la vertu fondamentale du moine, sans laquelle, ses efforts les plus généreux seraient voués à l’échec. Comme le rappelle un de ces anciens : « N’oublie pas le discernement. Beaucoup ont épuisé leur corps et sont partis sans fruit, lorsqu’ils l’ont fait sans discernement… » (Les Sentences X, 91 ; = Nau 222). Des conséquences parfois catastrophiques de ce manque, les Apophtegmes relatent des exemples impressionnants et souvent savoureux.Selon Cyrille de Jérusalem, la venue du démon « se fait avec violence ; elle trouble les sens, obscurcit l’entendement, n’inspire que malice et rapine », alors que «la venue de l’Esprit est douce, son emprise suave et son joug très léger
Une doctrine de la sensibilité spirituelle (Diadoque)
Au Ve siècle, c’est la figure de Diadoque, évêque de Photicé, qui se distingue en Orient pour la matière qui nous occupe, dans les Centuries où il décrit de près l’ensemble de l’expérience spirituelle. L’auteur tient à réfuter certaines positions affirmant la présence simultanée dans l’âme de la grâce et du démon, dans lesquelles on a parfois voulu voir des traces de messalianisme. Pour ce faire, il développe une doctrine déjà très précise de la sensibilité spirituelle, pour laquelle il n’hésite pas à se servir du terme grec utilisé déjà par saint Paul dans un contexte semblable (Ph 1, 10), et que l’on peut traduire, comme le fait le Père des Places dans son édition des Sources chétiennes, 5, par « avec un sentiment total de plénitude ». Ce dernier caractérise l’expérience authentique de l’Esprit, et ne se confond nullement avec quelque sentiment superficiel. Tout en étant secrètement savoureux et lumineux, il ne fait cependant pas quitter l’obscurité de la foi. Nous devons à Diadoque la définition du discernement comme « un goût achevé des choses que l’on discerne » (Centurie 30). Ce goût s’applique aux pensées et aux motions intérieures, aux visions et aux songes, aux diverses consolations et désolations, ces dernières étant parfois permises par Dieu pour « exciter l’homme à rechercher en toute crainte et dans une profonde humilité le secours de Dieu » (Centurie 94). Diadoque semble aussi être le premier à associer le discernement spirituel à l’invocation fréquente du Nom de Jésus, capable de démasquer et de chasser l’adversaire (Centuries 31-32 et passim2) .Nous devons à Diadoque la définition du discernement comme « un goût achevé des choses que l’on discerne »
Le discernement comme pilote (Désert de Gaza)
Vers la même époque, c’est de la Palestine que nous est parvenue la documentation peut-être la plus riche en la matière, sous la forme de la correspondance échangée par deux reclus, répondant aux noms de Barsanuphe et de Jean, avec leurs fils spirituels qui sont pour la plupart des moines vivant au Désert de Gaza. Les deux « vieillards », comme on les appelle communément, vivent en reclus à une certaine distance du monastère, et ne reçoivent d’autres visites que celles de l’abbé des lieux. Mais ils répondent par billet aux questions que leur posent les frères. Cette correspondance ne comporte pas moins de 850 pièces, dont certaines ne contiennent que quelques lignes. D’autres constituent de véritables petits traités. Les questions qui sont le prétexte de ces messages figurent en tête de la réponse, ce qui permet au lecteur moderne d’assister à des exercices très concrets de discernement. Face à certains choix qui embarrassent les moines, ils rappellent inlassablement que « Dieu a donné au moine le discernement comme pilote » (77). Leurs décisions doivent d’abord s’inspirer de la joie et du calme intérieur qui les accompagnent, puisque « Notre Seigneur vient avec calme, alors que ce qui est de l’ennemi vient avec trouble et colère » (21). Cette règle intérieure doit diriger l’activité du moine, et finira par remplacer pour lui la règle extérieure. A condition qu’il « s’attache au discernement comme au pilote qui dirige le vaisseau selon les vents », il peut « abandonner les règles des hommes », afin de « ne pas vivre sous la loi, mais sous la grâce » (23).Notre Seigneur vient avec calme, alors que ce qui est de l’ennemi vient avec trouble et colère
- Quelques générations plus tard, saint Athanase d’Alexandrie, popularise l’art du discernement à travers les discours qu’il met dans la bouche de saint Antoine, le Père des moines, aux chapitres 35 à 42 de sa célèbre Vie qui se répandra largement en Orient comme en Occident. Les « pensées » y prennent la forme concrète de démons avec lesquels les ascètes, retirés au désert, engagent un impitoyable combat.
- Si c’est bien en latin que saint Jean Cassien, vers le début du VIe siècle, met par écrit le compte rendu de ses pèlerinages monastiques en Orient, à l’intention des moines du Sud de la Gaule, son témoignage, sous la forme d’interviews accordés par des moines célèbres d’Egypte, reflète fidèlement la doctrine et la pratique du discernement qui y avaient cours. En ce sens, il est encore un témoin de l’Orient, même si son œuvre, dont saint Benoît rend la lecture journalière obligatoire pour ses moines, ne s’est répandue qu’en Occident, avec le succès que l’on sait.
L’examen pour le Règne, par Thérèse Agnès et Catherine Marie – Une attitude d’écoute, par Sébastien Antoni
L’examen pour le Règne, par Thérèse Agnès et Catherine Marie
Cinq variations sur un thème
« Le Royaume de Dieu est déjà parmi nous, le Royaume de Dieu avance dans nos vies », aimons-nous chanter de tout cœur à l’unisson de notre grande famille augustinienne de l’Assomption. Cela est certes bien joli et bien gentil, mais comment le reconnaître concrètement dans l’épaisseur ou la légèreté de nos journées ? Comment reconnaître et laisser jaillir sa petite musique au creux de nos vies ?
L’examen pour le Règne, mis en points et en mots par Edgar Bourque, pratiqué par beaucoup d’entre nous depuis de longues années nous indique un chemin. Pratiqué à un moment de la journée, souvent en fin de journée, il ne se sépare pas du reste de nos vies : c’est tout au long du jour que nous voulons louer Dieu, nous tenir en sa présence, faire mémoire de son amour pour nous.1er point : la confession de louange
Que mon âme te loue, Seigneur, pour t’aimer et te confesse tes miséricordes, pour te louer ! (Confessions V, 1, 1)
2e point : l’illumination
« Toi, Seigneur, tu me retournais vers moi-même, me ramenant de derrière mon dos où je m’étais mis pour ne pas porter les yeux sur moi ; et tu me plaçais bien en face de moi, pour me faire voir combien j’étais laid, combien j’étais difforme et sordide, couvert de taches et d’ulcères » (Confessions VIII, 7, 16). Nous demandons à Dieu de ne pas fuir la vérité, d’apprendre de lui ce qu’est la vérité de notre être, dans sa lumière qui est à la fois exigence et douceur. Ne soyons pas de ceux qui « aiment la vérité quand elle brille, mais la haïssent quand elle accuse » (Confessions X, 23, 34). Nous savons et nous confessons avec la joie de la liberté aimante, que nous ne nous connaissons pas, que nous ne sommes pas à même de dire de nous-mêmes ce qui est bon en nous et ce qui n’est pas de Dieu, si son Esprit ne nous aide à déchiffrer ses chemins. « Qui peut démêler l’entortillement et l’infinie complexité de ces nœuds ? » (Confessions II, 10, 18). « Je veux faire la vérité dans mon cœur, devant Toi, par la confession… » (Ib. X, 1, 1) Nous acceptons de laisser modifier par Dieu la perception que nous avons de nous-mêmes. Nous refusons le « c’est toujours pareil » pour accepter d’être changés par le regard que Dieu porte sur nous… Et nous acceptons d’avance, sans crainte, que notre péché soit peut-être pire que ce que nous pensions ! C’est une attitude qui dit à la fois la volonté d’être dans la vérité et que la vérité est hors de notre portée. C’est un acte de foi, d’abandon, d’amour.3e point : les deux Royaumes
« Je n’étais pas pleinement à vouloir, ni pleinement à ne pas vouloir. C’est pourquoi j’étais en lutte avec moi-même et dissocié d’avec moi-même. Cette dislocation se faisait contre mon gré… » (Confessions VIII, 10, 22). L’unique réalité, c’est le Royaume, en nous et autour de nous. Le Royaume est notre lieu, il nous entoure et nous dépasse. L’Esprit sans cesse en nous agit et agit dans le monde. C’est le mystère de notre liberté qui tantôt consent, tantôt refuse cette action. Nous sommes pris dans le combat incessant entre la lumière et les ténèbres, la vérité et le mensonge… Ce combat qui nous est propre et singulier nous précède et nous dépasse… « Ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais » (Rm 7, 15). Les deux cités sont mêlées l’une à l’autre comme l’ivraie au bon grain ; il faut se garder de vouloir trop vite séparer l’une de l’autre. Il s’agit de se rendre compte des différents mouvements qui nous habitent pour reconnaître ceux qui viennent de la grâce et ceux qui viennent du péché. Nous cherchons à voir comment la grâce réussit à augmenter notre amour, notre zèle, notre paix ; comment l’esprit de Dieu nous a rendus davantage capables d’écouter, d’aimer Dieu et les autres. Cet examen est une sorte de reconnaissance et de célébration de la présence de Dieu. Nous découvrons aussi que bien souvent notre péché est une absence, une dispersion, une négligence, une superficialité, et que les défauts que nous nous connaissons ne sont pas toujours ceux qui font le plus obstacle à l’action de Dieu. Sans cesse Dieu nous assure de sa présence prévenante et aimante, que nous pouvons accueillir ou refuser.4e point : l’humilité
« Les confessions de mes fautes passées, que tu as remises …tiennent le cœur éveillé dans l’amour de ta miséricorde et la douceur de ta grâce, car cette grâce fait la force de tout être faible qui par elle prend conscience de sa faiblesse » (Confessions X, 3, 4). L’homme naît de la prise de conscience de l’amour de Dieu et de sa prévenance. Lorsque nous voyons la tendresse de Dieu, lorsque nous repérons les signes de sa vie, de son amour, du Royaume… jaillit en nous comme une confusion devant tant de grandeur et de bonté — confusion faite d’amour et de reconnaissance comme Pierre après la pêche miraculeuse qui précède son appel. L’humilité peut être difficile, comme à Pierre avec Jésus devant lui, à genoux à ses pieds… Plus nous acceptons l’humilité de Dieu, plus nous pressentons son amour, plus nous découvrons la joie d’être aimés au-delà de nos mérites. L’humilité rend aimant et l’amour rend humble. Augustin nous rappelle deux raisons essentielles à notre humliité : la grandeur de Dieu qui se dit dans l’amour qu’il nous porte et la conscience de notre finitude et de notre péché. Se voir petit face au dessein de Dieu nous rend humbles, et peut fortifier notre assurance intérieure par le confort que met en nous l’expérience d’être aimés. L’humilité nous rend « stables en Dieu », selon l’expression d’Augustin.5e point : l’incarnationmystique
« Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c’est là que je te cherchais… Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi… Tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix » (Confessions X, 27, 38).
Sœurs Thérèse Agnès (Lubeck) Catherine Marie (Villecresnes) Religieuses de l’Assomption
Une attitude d’écoute, par Sébastien Antoni
Accompagner quelqu’un, c’est l’accueillir et l’écouter ; c’est participer avec lui au dévoilement du sens dans ce qu’il vit et recherche
L’accompagnement spirituel fait l’objet régulier de rencontres et de réflexions. Pour qu’on puisse véritablement parler d’accompagnement, disait Guy Le Bouëdec lors d’une session, trois fonctions doivent être remplies : « Accompagner quelqu’un, c’est l’accueillir et l’écouter ; c’est participer avec lui au dévoilement du sens dans ce qu’il vit et recherche ; c’est cheminer à ses côtés pour le confirmer dans le nouveau sens où il s’engage ». Voici l’écho partiel d’une rencontre organisée pour jeunes en formation. L’homme est un être de relation ! Sa vie s’inscrit dans un processus de dépendance où tour à tour, il est sollicité et sollicitant. Dans la tradition grecque, Socrate invitait son interlocuteur à examiner son action, à raisonner et à bien penser. Ses questions étaient du genre : « Où vas-tu ? Que fais-tu ? Pourquoi ? Que cherches-tu ? » Ainsi, au fil de la conversation, un échange pouvait s’établir.Une question de formation
La mise en œuvre du respect de l’autre dans la rencontre exige un minimum de formation
Que nous soyons religieux, chef d’entreprise, DRH, parent, ami, épouse, prêtre …, nous sommes pris dans un réseau de relations où des personnes nous demandent un conseil, un avis ou des réponses à des questions plus graves en lien avec l’orientation de leur vie. Quel temps accordons-nous aux personnes pour les écouter avant toute réponse ? Le degré d’implication affective diffère selon notre « qualité » (autorité spirituelle, hiérarchique, professionnelle…). Notre position influence nécessairement nos réponses et nos attitudes. Dans un souci de respect et de cohérence, il est nécessaire de savoir se situer en assumant pleinement la position qui est la nôtre. La mise en œuvre du respect de l’autre dans la rencontre exige un minimum de formation. En terme d’accompagnement, plusieurs « méthodes » coexistent, la plus connue étant la méthode ignatienne. A vrai dire, il n’y a pas méthode parfaite, aussi n’est-il certainement pas pertinent de chercher à en élaborer une à tout prix. La formation commence par un travail de l’écoutant sur lui-même. Avant toute démarche d’accueil, il est essentiel qu’il se connaisse pour éviter de projeter ses propres angoisses sur la situation à laquelle il est confronté. Il faut donc prendre conscience des obstacles qui s’opposent en nous à la rencontre, ainsi que des limites culturelles et psychologiques héritées de notre histoire.Une question d’attitudes
Voici une « grille d’alertes » inspirée des travaux de Carl Rogers. Elle veut permettre d’anticiper et d’agir sereinement, et éviter ainsi d’ « expulser » la personne de sa propre vie, avec le risque de nous substituer à elle en la dépouillant de son esprit critique. Cette grille développe un certain nombre d’attitudes, seule la dernière étant « correcte » :Ecouter exige beaucoup d’humilité pour accepter de ne pas avoir, a priori, une « réponse » à donner, mais plutôt une réponse à « recueillir » auprès de l’autre en qui la grâce agit
- Ne pas se précipiter pour donner un conseil : l’écoutant doit éviter de fournir une réponse immédiate au problème de l’autre.
- Ne pas évaluer : l’écoutant n’a pas à imposer un jugement, en particulier un jugement d’ordre moral.
- Eviter l’attitude, souvent guidée par l’affectivité, qui voudrait offrir à l’autre un support de « pitié », où l’écoutant agirait à sa place.
- Bannir le questionnaire inquisiteur, qui « cherche à en savoir plus ».
- Exclure tout « jugement » : l’écoutant ne doit pas évaluer la situation en la décrétant « bonne » ou « mauvaise ». L’écoute exige en effet de ne pas vouloir tout contrôler.
- Développer la « compréhension ». Telle est la seule bonne attitude. Ecouter exige beaucoup d’humilité pour accepter de ne pas avoir, a priori, une « réponse » à donner, mais plutôt une réponse à « recueillir » auprès de l’autre en qui la grâce agit. Il s’agit d’une attitude de compréhension où l’accompagnateur cherche à « reformuler » les mouvements intérieurs et les sentiments de son interlocuteur. Ainsi, l’accompagné ne subit-il plus sa vie, mais peu à peu il entre dans une dynamique d’adhésion responsable, pour la relire comme une « histoire sainte » où Dieu le précède toujours.
Une question de disponibilité
Un tel accompagnement nécessite une grande disponibilité et souvent beaucoup de temps. Comme il est impossible, ici, d’observer et d’étudier de manière objective une évolution d’accompagnement dans la durée entre un accompagnateur et un accompagné, on peut l’illustrer à partir du film de Tim Robbins sorti en 1996 : La dernière marche. Ce film fut réalisé d’après l’histoire vraie de sœur Helen Prejean, une religieuse américaine qui accompagna un condamné à mort : Matthew Poncelet. Tenaillée entre sa découverte des faits criminels, la personnalité étroite de Poncelet, et la douleur des familles des victimes, elle a essayé de comprendre chacun. Elle a su être présente jusqu’à l’exécution où elle osa cette parole inouïe de confiance et de respect envers Matthew : « tu es le fils de Dieu ! ». Ce film suggère que toute personne est à considérer non pas à partir de ce qu’elle a fait de bien ou de mal, mais en lui faisant découvrir qu’elle est de manière irrévocable un fils, une fille aimé(e) de Dieu. Le film exclut toute attitude de jugement. Il invite plutôt à faire de la relation d’accompagnement une occasion pour aider l’autre à creuser sa propre humanité. Cela conduit finalement chacun à redécouvrir cette relation de fils/fille, offerte par Dieu. Tel est le but ultime de tout accompagnement ! Pour un chrétien, cette relation retrouvée avec Dieu devient un bonheur libérant, et permet à terme d’adorer le Maître intérieur en vérité. L’horizon de la vérité, la rencontre du Maître Intérieur et l’adoration constituent l’axe essentiel d’un accompagnement de type augustinien. Une telle démarche est toujours colorée par l’expérience, où la vie de l’individu ne souffre pas d’être confrontée à un modèle extérieur qu’il lui faudrait imiter. Il s’agit plutôt pour chacun de reconnaître au cœur de son cœur le Maître Intérieur qui lui donne, par pure grâce, de vivre en fils. En prenant en compte tous ces paramètres, nous vérifions qu’il n’y a pas de méthode parfaite pour accompagner. On peut seulement se donner une série de « garde-fous » qui permettront d’éviter les effets destructeurs. Il s’agira toujours pour l’accompagnateur et l’accompagné de vivre d’un seul cœur, tournés vers Dieu (Règle). L’accompagnement d’une personne demeure un lieu où l’accompagnateur doit faire l’apprentissage de la compassion, sans donner le change !Il s’agira toujours pour l’accompagnateur et l’accompagné de vivre d’un seul cœur, tournés vers Dieu
Sébastien ANTONI Augustin de l’Assomption Toulouse
M. N.
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