Cher ami,
Je suis horriblement en retard avec vous, mais avant de vous répondre, laissez-moi vous dire toutes les craintes que j’ai pour nos Pères de Paris. Ils sont au milieu de la révolution. Le drapeau rouge flotte partout, à Paris bien entendu, -ailleurs l’émeute est comprimée-, mais les prêtres ne peuvent plus sortir en soutane, et le P. Picard m’écrit que son nom est sur la première liste de proscription et que les guillotines sont prêtes. Ici je ne crois pas que nous ayons rien. Passons à vos lettres auxquelles je répondrai article par article.
1° Le consul russe. Ce peut être un homme très bien élevé, mais les Russes sont de bien grands menteurs. Du reste, s’il vous parle avec bonté et intérêt, tenez-moi au courant, mais ne vous y fiez pas trop(1).
2° Rite oriental. Ne faites rien sans consulter Mgr Pluym. Je vois à cela du pour et du contre. Les Pères Polonais ont-ils gagné quelque chose à changer de rite? D’autre part, si Mgr Raphaël doit passer un jour à Andrinople à quoi bon se presser(2)?
3° Dépenses polonaises. Il est fort heureux que vous puissiez [mieux] faire vos affaires que les Polonais. Ici nul n’a le sou, c’est affreux, et le peu qu’on a on le donne pour les victimes de la guerre. Je vous conjure de ne pas nous envoyer encore de notes de livres. Souvenez-vous que nous sommes ruinés, mais dès que nous aurons quelque chose, nous ne vous oublions pas.
4° Chemin de fer. C’est à vous à voir si, sur le parcours du chemin de fer, vous avez la chance de trouver quelque chose bon marché(4).
5° Les Oblates. Hélas! ni ici l’esprit d’initiative n’est bien brillant chez les Oblates; c’est quelquefois à désespérer(5). Mais il faut espérer contre toute espérance. Multipliez les fonctions, afin que vous puissiez découvrir les aptitudes. Exigez des Soeurs qu’elles se soumettent sous ce rapport à une certaine exactitude, et ne vous gênez pas pour passer par dessus la tête de Soeur Thérèse.
6° Puisque vous avez si fort besoin d’argent, écrivez à Paris pour voir ce que peut donner l’oeuvre des Ecoles d’Orient(6). Je n’ai pas vendu mon vin; j’ai à toucher une somme sur l’année précédente, mais partout des dettes, ici comme ailleurs. Le P. Alexis n’a pas encore, que je sache, trouvé vos 500 francs; il me semble bien que vous les avez touchés à Rome. Vous avez beau dire, on vous les a donnés.
7° La postulante. Il est heureux que vous ayez une postulante de vos côtés. Gardez-la jusqu’à ce que nous puissions la faire venir. Vous lui donnerez le costume, et elle pourra voyager plus économiquement(7).
8° Vous faites très sagement de remplacer Soeur Thérèse; c’était ma pensée depuis longtemps, vous le savez. Si Soeur Valérie est trop rude, je crois que vous pourrez plus aisément frapper sur elle. Nous avons envoyé au Vigan Soeur Alexandrine, Soeur Victorine et Soeur Mathilde. Soeur Marie du Saint-Sacrement a été rendue à sa famille. Ce qui reste ici, 14 Soeurs, font un petit noyau excellent. Il vaut mieux ne pas trouver d’obstacle dans les manies ou le caractère des premières admises. Le Vigan forme un corps respectable d’invalides qui n’ont pas combattu, mais qui ont eu le courage de commencer. Gardez Soeur Valérie, je crois que nous nous en tirerons sans elle.
9° Si le P. Alexandre obtient une subvention, il sera bien heureux, mais je n’ose l’espérer(8).
10° J’approuverais très fort que l’on prît l’ambulance des chemins de fer. Si le médecin est de vos amis, vous pourriez lui donner Soeur Thérèse, et, au besoin, je vous enverrais Soeur Mathilde, qui a été pendant cinq mois à l’ambulance établie au patronnage pour les blessés(9).
Pour les messes, je n’ai encore obtenu que 500 francs, mais je pense en avoir 500 autres sous peu. Je ne savais pas la mort de votre oncle, le curé de Fabrègues(10), je prierai pour lui du fond du coeur. L’abbé Dehon est venu ici, a mis le P. Alexis dans sa poche et est parti avec lui. Le P. Alexis est dans le ravissement d’être à Rome, c’est tout simple. On nous offre un pélerinage en Savoie. Les Pères Picard, Hippolyte, Emmanuel poussent à l’accepter. La supérieure de l’Assomption promet des ressources pour y fonder une école monastique, à l’aide de laquelle on trouverait des vocations dans un pays qui en fournit tant(11). Si j’avais besoin du Fr. François de Sales, on l’échangerait avec un des religieux d’ici; le voudriez- vous?
Adieu, cher ami. Sanctifions-nous; voilà l’essentiel. Totus tibi et toto corde.

