Cher ami,
Ne soyez pas surpris si je ne vous ai pas encore écrit, nous venons de passer des jours terribles et ils ne sont pas terminés(1). Je reçois du P. V[incent] de P[aul] et du P. Picard des nouvelles déplorables. Ces bons Pères ne peuvent plus sortir en soutane. Heureusement que M. Bernard Bailly va, au péril de sa vie, presque tous les jours à Versailles et peut y jeter les lettres à la poste.
Le nouveau préfet de Nîmes, excellent catholique, correspondant du comte de Chambord et qui croit un peu trop, selon moi, à la très prochaine arrivée d’Henri V, est venu hier passer une heure chez moi. Il m’a assuré que, malgré les fureurs du P. Picard et du P. V[incent] de P[aul] contre Thiers, la situation était excellente et que l’ordre ne pouvait manquer de triompher, et sous très peu de jours(2).
Bon! Voilà votre troisième lettre du 25 mars qui m’arrive. Sachez que je viens d’être interrompu et que je trouve sur mon bureau deux lettres de vous au P. Germer; il se chargera de vous répondre sous peu. Mon opinion est que vous ne devez pas trop vous fatiguer, mais profiter prudemment de votre position. Quant à M. Le Tallec(3), il faut laisser faire la Providence. Je ne pense pas que ce soit une nature à pousser.
D’après tout ce qui me revient, l’ordre ne peut tarder à se rétablir. Voilà Flourens(4) tué. C’est énorme. Dix-huit démissionnaires et plus à la commune. Donc la débandade y est.
Le P. Brichet doit être pris comme il est, c’est-à-dire comme un homme très saint qui veut réussir comme le P. Hip[polyte], par ses moyens à lui comme le P. Hip., avec un grand esprit de foi comme le P. Hip., avec sa finesse comme le P. Hip.; mais au fond je le crois loyal, et, pourvu que vous alliez avec lui religieusement, rondement, vigoureusement et surtout très franchement, vous en ferez ce que vous voudrez. Voir ses finesses sans le lui dire, n’en avoir aucune avec lui est le meilleur moyen de bien faire. Quand vous aurez le P. Freyd, allez avec lui chez Mercurelli, tout s’arrangera. Quelle somme avez-vous emportée? Est-ce 500 ou 800 francs? Je croyais que c’était 800. [Le] P. Germer me dit que vous avez prélevé, en dehors de vos messes, 200 francs seulement sur la caisse des messes. C’est pour rendre que je demande cela.
J’avais prié M. Jourde(5) de faire élever saint Liguori et saint V. de Paul au rang de double majeur pour notre Congrégation(6). Il me répond qu’il faut la demande de l’évêque. Il a cru que je demandais cela pour le diocèse de Nîmes. Veillez à ce qu’il ne prenne pas bi pour bu. Au surplus, dites-lui au plus tôt que Monseigneur de Nîmes accepte d’être délégué apostolique pour toutes les difficultés que sa Congrégation aura avec l’évêque, mais pas à titre définitif. Si Mgr de Luca(7) lui écrivait une lettre où on lui expliquait la chose un peu en détail, comme un service à rendre non seulement aux missionnaires, mais au Saint-Siège, malgré ce que m’a dit mon évêque, j’ai vu qu’il mourrait d’envie d’accepter. J’ai remis 50 francs au P. Jourde pour diverses commissions; veillez à ce qu’elles me reviennent. Pour les livres, on vous enverra ce dont vous aurez besoin.
Addio, bien cher. Le P. Emmanuel a enterré, il y a huit jours, le petit de Senmenat. Le résultat a été pour lui une colique hépatique qui se calme après douze heures de souffrances atroces. On vous écrira. La Revue paraît le 1er mai. Je ne me relis pas.

