Cher ami,
Il fait scirocco. C’est vous dire que tout le monde a mal de tête à C[onstantino]p[le] et envie de donner des coups de poing à son prochain. C[onstantino]p[le] est un immense village, plus sale qu’immense, plein de cancans et de tripotages, tous plus extraordinaires les uns que les autres. Si vous entendez dire que le Sultan vous a donné une décoration, n’en soyez pas surpris; qu’il vous a nommé grand-vizir, n’en soyez pas surpris, etc…
Ce que sont les Bulgares? Des Bulgares dans toute la force du mot, Mais une force que nul ne peut assez dire. Et pourtant il est impossible de ne pas voir ici le germe de très admirables choses qu’il me paraît très important de favoriser. L’ébranlement se fait sentir partout. Il faudra que tôt ou tard la chute de cette intrigue photienne se réalise. Je persiste dans mes idées de vendre le Vigan. Ainsi tâchez de préparer la chose avec Philippe. Il faudrait que ce fût fait d’ici à un an.
Le P. Galabert est parti hier avec Guizard pour la Bulgarie. Guizard est ravi de son voyage. Si ce garçon avait un peu étudié l’italien, il eût pu tirer un parti prodigieux de son séjour en Orient. Toutes les plus importantes questions ont été agitées devant lui et chaque jour il voyait des personnes nouvelles lui dire de nouvelles choses. Ah! si [le] Fr. Michel(1) avait le sens commun, les belles choses qu’il pourrait faire ici!
Dites au Fr. Alexis(2) qu’il me fait l’effet de devenir de plus en plus très mauvais sujet. Le P. Galabert a d’autres chats à fouetter que de donner des leçons; il est un objet de suspicion, de jalousie, de prévention, de protestation de la part des Bulgares. J’avais espéré qu’à cause de sa tenue on l’accepterait sans peine. Figurez-vous qu’ils le trouvent encore trop propre.
Tout à l’heure, avant mon grand sermon, je vais en faire un tout petit chez l’ambassadrice (3); demain j’en ferai un autre aux Enfants de Marie des Dames de Sion. Voilà mes futurs faits et gestes de la semaine. Veuillez faire dire aux religieuses de l’Hôtel-Dieu de vous remettre une seconde demande, supposé que le P. Bailly ait perdu la première. Il se hâtera de leur faire expédier ce qu’elles désirent. Quant à la réponse favorable, elle n’est pas douteuse. Savez-vous que si le card[inal] Barnabo fait avoir le passage gratuit à ce cher petit Père Bailly, je le fais venir passer quinze jours à C[onstantino]p[le] pour m’aider de ses conseils?
Adieu, bien aimé fils. Si l’on vous demande de mes nouvelles, dites que je vais bien et que les gens qui voudront fonder des bourses pour un séminaire patriarcal de C[onstantino]p[le] me feront grand plaisir. Veuillez dire à M. Grancolas(4) que l‘Opinion du Midi est bien peu aimable de ne pas m’avoir envoyé un seul de ses numéros, après toutes les promesses qu’on m’avait faites. Aussi n’aura-t-on de moi aucune nouvelle politique, quoique j’en aie les mains pleines.
Adieu une deuxième fois.

