Ma chère fille,
J’ai reçu l’aube que Mme Nourry m’a envoyée, de la part de Soeur M.-Thérèse; elle était parfaitement empaquetée. Je vous prie de la remercier de son envoi et des trois beaux trous qu’elle y avait laissés. Notre sacristine, qui n’en a pas compris l’utilité, s’est hâtée de les raccommoder. J’ai eu tort sans doute de le permettre, car si Soeur M.-Thérèse les y a tolérés, c’est qu’elle y rattachait quelque idée symbolique, dont j’aurais dû lui demander le sens mystique avant de faire procéder à leur raccommodage. Mais je ne sais pourquoi je me persuade que, par une distraction involontaire à coup sûr, elle aura envoyé une aube d’un âge raisonnable et aura gardé celle que vous m’aviez montrée comme devant m’être offerte. Ceci n’est qu’un doute, et si je suis dans l’erreur, veuillez seulement demander le symbolisme des trois trous(1).
Il est très probable que j’arriverai à Paris dans la semaine après Pâques et je resterai très peu de temps, car je tiens à aller prendre les eaux à Lamalou(2). J’aurai un mois pour le tout. Je vous remercie de penser à moi pour l’époque où le cardinal ira faire la confirmation chez vous, mais ne vous en gênez point(3). Il est impossible que jamais les sympathies du cardinal Morlot soient les miennes. Je ne vois en aucune façon l’utilité d’un rapprochement autrement que pour les affaires indispensables. Je préfère de beaucoup m’en tenir à mes relations avec M. Darboy(4), qui me va beaucoup mieux.
Quand à l’idée que vous me donnez pour vendre Clichy, vous savez qu’une fois pour toutes j’approuve ce que vous aurez fait. Je réserve ma volonté pour autre chose.
Le P. Brun me fait l’effet d’être un peu mécontent. Veuillez, si vous le pouvez, quand il viendra dire la messe le vendredi, le faire causer, quoique vous puissiez vous attendre à ce qu’au premier abord il soit un peu méfiant.
Mlle de Fitz-James(5) est-elle revenue vous voir? C’est étonnant comme je me laisse aller à l’idée que vous l’aurez un jour. Une des demoiselles Correnson(6) vous arrive très certainement, et Monseigneur y pousse. Berthe était un peu moins décidée ce matin(7).
Il faut que je vous avoue que le bon abbé de Cabrières me donne des crispations par tout ce que je vois chez lui de sainteté à côté de la question. Je ne puis me défendre du dépit que me cause la vue du mal qu’il a laissé faire par défaut d’énergie. Il faut remonter et remonter à chaque instant des choses ruinées entre ses mains. Aussi quand il vient me dire qu’il a une crise de désir de sainteté, j’ai envie de l’envoyer promener, et je comprends ce que vous faisaient éprouver les théories de Soeur M.-Augustine.
La maison, du reste, se relève assez bien. Nous allons probablement avoir M. Emeric(8), un diacre dont je vous ai déjà parlé. Il a déjà écrit à sa famille. Son entrée nous vaudra probablement celle d’un jeune prêtre.
Adieu, ma fille. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

