Ma chère fille,
Rien de ce qui viendra du P. Deplace ne saurait m’étonner. La première fois du dernier carême(1) que je le vis avec l’évêque, il conjura celui-ci de ne pas écrire de nouveau. Monseigneur manifestait devant nous le désir de répondre à La Guéronnière; moi, au contraire, je demandais que Monseigneur suivît sa veine. Ce furent mes propres expressions. A la suite d’une conversation fort vive, il finit par me dire qu’il voyait bien que j’exerçais une sorte de pression sur Monseigneur. Je vis la perfidie du trait et je lui dis: « Halte-là, Monsieur l’abbé! Monseigneur est là, et je vous prie de lui demander si jamais j’ai pesé sur lui pour aucune détermination grave. Je me suis réservé de l’applaudir, quand il ferait des actes de courage, et, quoiqu’il y ait des nuances entre lui et moi, je m’estime le plus heureux des grands vicaires de France d’avoir un évêque qui a le courage de son opinion ».
L’évêque lui a demandé de prêcher quelques sujets actuels. Il répondit que son Carême était tout fait. Mais il dit à plusieurs personnes, à M. Félix de Surville qui le répéta pour le justifier, à Mme Attenoux qui nous le dit en propres termes chez M. de Cabrières, qu’il n’avait pas voulu aborder la question du Pape, parce que le cardinal le lui avait défendu et qu’il n’était pas libre. J’avoue que cette raison, qui a couru la ville, a paru une singulière manière de se justifier.
Il fut malade. Monseigneur le remplaça trois fois. Dans les deux derniers discours, il fut aussi loin que possible et plusieurs personnes m’assurèrent que je n’en avais jamais dit la dixième partie. La quatrième fois où M. D[eplace] avait besoin d’être remplacé à la cathédrale, Monseigneur était exténué. A 4 h. et demie, il me fit dire de monter en chaire à 8(2). Le lendemain, il voulut m’entendre à Saint-Charles, et, quand je descendis de chaire, il me dit: « Vous avez été à la fois courageux et prudent. » Je ménageai une petite ovation à l’évêque. Le dimanche qui suivit sa prédication, tout le clergé et presque tous les gens comme il faut de la ville allèrent le remercier, et je dois dire que c’est une des choses qui vexèrent le plus M. Deplace, qui, ayant prêché sur le sacerdoce et l’autorité dans l’Eglise, ne dit pas un mot du Souverain Pontife. Le scandale fut si grand dans le peuple que la cathédrale, pleine jusqu’alors, se dégarnit; l’auditoire se déplaça et alla, à Saint-Paul, aux sermons du P. Nègre. Le résultat a été qu’à Saint-Charles nous avons eu près de mille hommes qui ont fait leurs pâques, à Saint-Paul un nombre également très considérable et presque personne à la cathédrale.
Le pauvre évêque avait un peu peur de l’abbé D[eplace]. Il fit sa brochure contre M. de La Guéronnière, sans en rien dire à personne, pas même à moi; mais je le sus l’avant-veille de son apparition et je me donnai le malin plaisir d’aller dîner à l’évêché et de reprocher aimablement à Monseigneur de ne m’avoir pas dit un mot de sa future circulaire. L’abbé Deplace, qui déjà ne me saluait plus et ne me parlait plus, même quand nous dînions ensemble, ouvrit de grands yeux et fut tout étonné du peu de profit que ses conseils de prudence avaient pu produire. Tous les convives eurent un curieux spectacle, l’embarras de Monseigneur et la stupeur de l’abbé.
En voilà bien long et je devrais me borner à vous dire que ce n’est pas moi, mais tout le clergé et tous les catholiques qui exercent ici une pression sur l’évêque, en ce sens que Monseigneur serait peut-être moins courageux, s’il ne se sentait aussi fortement appuyé par tout son diocèse.
Quant à mes prédications à Paris, je serais ravi de ne pas y être obligé. Toutefois, je trouve que le plus simple est de laisser M. Deguerry arranger tout comme il l’entendra; mon principe étant que quand je vais prêcher quelque part, je dois me mettre à la disposition de celui qui y commande. Enfin, pour ce qui concerne les allusions politiques que quelques-uns me reprochent ici, je réponds à tous ceux qui me demandent si j’en ferai à Paris, que je suis résolu à être exclusivement mystique(3).
Adieu, ma chère fille. Vous tirerez de ces détails ce que vous voudrez. Vous lirez tout à M. Véron, si vous le trouvez bon. Réellement, je tiens peu à prêcher à Paris, je tiens beaucoup à être agréable à M. Deguerry; puis, à la garde de Dieu! Si l’on a des observations à me faire, que l’on s’adresse directement à moi. M. Véron sait que je compte assez sur sa bienveillance, pour lui parler toujours à coeur ouvert. Je suis tout à ses ordres. Quant au mot pression qui étonne, j’en connaissais un plus fort, M. Deplace m’a reproché en face ma domination. Le fait est qu’il est parti, ayant fatigué tous les secrétaires de l’évêché; et ce n’est pas ma faute, s’ils venaient me conjurer de lui river ses clous, ce qui a eu lieu plusieurs fois à table, en présence de l’évêque. Mais je trouve tout simple qu’il soit parti furieux de se voir délaissé par son auditoire, excepté pour la Passion et Pâques où les églises sont toujours pleines, et délaissé parce qu’il n’avait voulu suivre ni mes conseils ni les exemples de l’évêque; furieux de l’opposition tranchée entre lui et tous les membres de l’évêché sur certaines questions. Est-ce ma faute, si l’évêché et tout le clergé sont ainsi à Nîmes?
Vous pouvez dire à M. Véron que cinquante prêtres de Nîmes ont écrit à Monseigneur de Poitiers pour le féliciter(4); qu’environ le même nombre a écrit à M. Delangle une lettre des plus énergiques pour protester contre sa circulaire. On peut croire que je suis le provocateur de tout cela et l’on n’aurait peut-être pas tout à fait tort, mais je n’ai pas l’habitude de reculer devant mes actes.
Adieu, ma fille. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

