Je suis arrivé hier soir, ma très chère fille, après avoir rendu les derniers devoirs à mon père. Je n’ose pas dire que son enterrement a été un vrai triomphe par le concours énorme de peuple qui l’accompagnait. Dieu l’a récompensé, dès ce monde, de ses vertus; et comme l’une des premières chez lui était la fuite de tout éclat, je me persuade que la récompense de la terre n’aura pas retardé celle du ciel. Priez cependant et faites prier. Qui connaît les abîmes de la justice éternelle?
Vous êtes mille fois trop bonne de me proposer le voyage de Malaga. Je vous avoue que, quand vous me parlâtes la première fois de cette affaire, l’idée me vint de me mettre au lieu et place du P. Picard; mais votre seconde lettre m’est arrivée au moment où se trouvait à Lavagnac M. Emmanuel de Roussy, mon cousin et mon filleul qui vient de passer six ou sept mois en Espagne. Il connaît Malaga et m’a donné de tels détails sur les chemins, sur ce que cette ville a de laid, que je suis tout disposé à y aller comme bonne oeuvre indispensable, mais non pas comme voyage d’agrément et de repos. Merci toutefois de votre proposition, que j’envisage par le délassement que vous avez voulu me procurer.
Puis, il faut bien le dire, je suis nécessaire ici. Voyez la rapidité avec laquelle je suis revenu de Lavagnac, où, en temps ordinaire, j’eusse bien fait de rester quelques jours de plus. Quelque peu sensible que je sois, je suis brisé, et peut-être un motif comme la mort de mon père était suffisant pour me faire rester quelque temps de plus loin d’ici. En conscience, je n’ai pas cru le pouvoir. C’est la même cause, qui, probablement, me tiendra toute l’année éloigné de Paris.
Je vous envoie ou vous enverrai demain une lettre de M. Champoiseau(1), vice-consul de France à Philippopoli. Examinez sa lettre. Quant à moi j’ai pour proposer mon affaire quelques éléments précieux, dont je voudrais profiter. Voici les propositions que je vous fais.
1° Donner aux Oblates de l’Assomption quelque chose de définitif, un peu au-dessous des Soeurs de choeur et au-dessus des Soeurs converses. Ce serait comme les Tertiaires dominicaines, vivant en communauté.
2° Je les prendrais pour les collèges en France(2), pour les écoles du peuple en Bulgarie et en Orient.
3° Leur costume, hors de vos maisons, serait noir comme celui de vos converses, avec le voile de laine ou le voile noir, à votre choix. Pas de manteau, mais votre grand voile noir pour sortir. La distinction me semble assez tranchée et je vois, en même temps, assez de points de contact extérieurs.
4° J’ai tout de suite à ma disposition trois filles, dont deux très capables, Pauline en tête; je lui ai parlé longuement à Lavagnac.
5° Si vous ne croyez pas devoir accepter des Oblates dans ces conditions, veuillez me le dire tout simplement, parce que je ferai alors une petite Congrégation séparée; mais l’exemple des Dominicaines tertiaires me prouve que nous pouvons, il me semble, faire quelque chose d’analogue(3).
Comme vous, je crois le temps de nos tribulations amicales à son terme. Croyez-moi, soyons unis et ne nous défions pas par perplexité, ou fierté, ou tout autre motif. Marchons en confiance comme des enfants de Dieu, qu’il a rapprochés pour en recevoir une gloire commune.
Adieu, ma fille. Je m’arrête un peu vite. Si vous pouviez disposer de quelques jours, à la fin de novembre ou à la fin de décembre, ce serait bien bon, plus tôt si vous pouvez; seulement, prévenez-moi.

