Mon bien cher ami,
Dieu soit béni de l’arrivée de nos Frères! Dites bien à tous les deux combien j’ai regretté le malentendu de l’illustre P. Vincent, et le peu de soin du P. Picard de confier une pareille mission au plus distrait des hommes. Enfin, je tâcherai une autre fois de faire faire la commission par l’oeuvre des Ecoles d’Orient(1).
Nous nous débarrassons peu à peu de petits Syriens, et ce n’est pas sans une certaine joie. L’essai a été complètement malheureux. Sauf Hanna et Demetrius, les autres nous laissent de pauvres souvenirs. Massabki est parti, l’ex-Frère Joseph est je ne sais où à faire du commerce; quant aux deux Choukri, dont les parents sont dans l’aisance et ne veulent rien donner, ils sont dans la colonie de Mme Varin jusqu’à nouvel ordre. Abdallah, bon enfant et paresseux, veut s’en retourner chez lui, et ses parents ne veulent pas le recevoir(2). Aussi je les abandonne un peu à eux-mêmes et surtout je ne m’occupe pas de leur oeuvre. Peut-être, dans ces conditions, pourrons-nous faire quelque chose pour vous. Mais pour cela il faut des prières, et beaucoup de prières, afin que le bon Dieu nous envoie au plus tôt des novices qui paient leur pension au noviciat.
Je vous prie de m’adresser vos lettres au Vigan. Quoiqu’elles puissent par ce moyen m’arriver vingt-quatre heures plus tôt, je crains bien de n’avoir pas, comme à Nîmes, la possibilité de vous répondre courrier par courrier. Du reste, à moins de lettre égarée, je crois que la dernière reçue de Philippopoli est du 9 juin; ce qui fait plus d’un mois. J’ai vu Pierre Baragnon, qui est gravement menacé pour sa vie a Constantinople et qui me fait très peu l’effet d’avoir envie de retourner dans ce pays le plus civilisé de l’univers(3).
Engagez vos Frères à la vie religieuse, mettez-y toute l’exactitude dont vous êtes capable(4). Ici, le Frère Alexandre voudrait aller rejoindre le Frère Jacques, mais il n’a absolument aucun moyen intellectuel; c’est à désespérer. Je profite de ma mauvaise santé pour me retirer de bien des choses et me reposer tant que je puis. J’espère que la conséquence sera de me donner un jour plus de temps pour le noviciat, qui est ma grande préoccupation. Faites beaucoup prier vos enfants pour l’Assomption. Je m’aperçois tous les jours que ce genre de prières est un trésor admirable, mis à la disposition de ceux qui savent l’employer.
Adieu, cher ami. Mille fois tout vôtre avec la plus tendre affection.

