Mon cher ami,
J’ai reçu hier votre lettre de 12 grandes pages et je me hâte de vous dire qu’elles m’ont procuré un vif plaisir. Je vous remercie surtout des détails que vous me fournissez sur l’enceinte du concile(1). Tout cela sera très beau, à coup sûr. Il me semble, autant que je puisse me le rappeler, que le tout sera sous la protection de saint Vincent de Paul.
Quant à votre désir de me voir consulteur, n’y cédez pas, je vous en conjure(2). Je n’en ai pas la moindre envie, et ce n’est pas la peine de nous en occuper. Nous avons d’autres chats à fouetter pour le moment. Quant à moi, ma conviction très profonde est que Dieu nous ménage une position magnifique, si nous savons nous en emparer. Ainsi, par exemple, à Nîmes, le collège se relève, et à Paris quatre ou cinq religieux pourraient faire des merveilles. Aussi je vous préviens que si les choses vont comme je le suppose, l’an prochain, après que vous aurez assisté au concile pendant quelque temps, vous pourrez bien être prié de venir vous établir définitivement à Paris, où je vois pour vous un travail immense à accomplir, surtout si vous prenez pour champ d’exploitation tout ce côté-ci de la Seine. Je crois que le P. Picard se propose de vous demander le mois de mai prochain(3). L’idée serait assez bonne. Nous nous verrions à Nîmes, en allant et en revenant, et nous nous entendrions, au mois de juin, surtout pour ce qu’il y a à faire en vue du concile.
Il y a aussi à s’occuper de l’action catholique. J’ai vu hier Keller. Nous avons causé deux heures ensemble. Evidemment, il y a quelque chose à faire, quoique je ne voie pas bien précisément quoi. Vous le trouveriez, vous, j’en suis très persuadé.
Quant à ce que deviendront les millions de Jean, Dieu seul le sait et je ne pense pas que nous devions nous en préoccuper. A moins que je ne sois dans une étrange illusion, ces millions s’en retourneront comme ils sont venus. Gardez-vous bien d’écrire à Mgr de Montauban(4), je me charge de tout.
Le P. Picard m’arrête, sans quoi je vous écrirais 36 pages. J’étais en train. Adieu, cher ami. Tenez que je suis arrêté. Je vous embrasse totis viribus.
E.D’ALZON.
(Cachet) Ceci est le cachet des Dames de l’Assomption(5). J’ai envie d’en faire faire un semblable. Je ne sais pourquoi il se fait que les partisans théoriques de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en soient si effrayés, quand ils voient au bout la suppression du budget, et qu’au contraire les vrais partisans du Syllabus acceptent en fait la séparation de l’Eglise et de l’Etat, même avec la suppression du budget, pourvu que la nomination des évêques ne soit plus aux griffes du pouvoir temporel.
Les journaux vous ont appris la sale affaire Beauffremont. Cette Beauffremont, qui avait une villa près des Passionnistes, aurait voulu empoisonner son mari pour épouser un Polonais, mais je n’y étais pas. Vous voyez bien que je ne sais rien. Toutefois, voici un petit secret. On me propose de me faire nommer Vicaire général des Augustins pour la France, avec les voeux simples, mais tous les privilèges des voeux solennels, et Constitutions rédigées par nous, sauf approbation. Ne parlez pas de ceci, de grâce, mais examinez si vous pourriez me fournir des renseignements.
Adieu, très cher. Mille fois vôtre en N.-S.

