Mon cher ami,
Si vous ne pouvez faire vous-même de suite la commission que je vais vous donner, faites-la faire par le P. V[incent] de Paul. Je vous avais parlé de proposer à Keller de lui envoyer une correspondance de Rome. Vous ne m’avez pas plus répondu là-dessus que sur quelques autres choses, mon cachet par exemple que j’attendrai encore longtemps; mais cette fois c’est trop grave, et je vous mets votre négligence, si vous y en apportez, sur la conscience. Voici ce dont il s’agit.
Les infâmies de quelques journaux catholiques, entre autres ceux qui reçoivent les confidences de Richecourt, sont telles qu’on a cherché les moyens d’y parer. Plusieurs personnes s’en sont occupées, et, après avoir pris le conseil de Jacobini, le sous-secrétaire du concile, je me suis décidé à aller trouver Bilio avant-hier soir. Je lui portais un extrait d’un journal français qui passait toute idée. Notez que c’est un bon journal. « Vous venez à propos, me dit Bilio. Demain, les présidents du concile se réunissent, et la question sera agitée. Revenez demain soir; vous aurez une réponse ». Je suis re tourné hier. Bilio, en me recevant, me dit: « Les présidents se sont réunis, ils approuvent votre idée. Entendez-vous avec l’évêque de Poitiers ». – « Eminence, repris-je, une réunion d’évêques a eu lieu: Malines, Moulins, Hébron et Poitiers(1). Moulins a été d’avis qu’il n’y avait rien à faire sinon faire donner des démentis officiels par le Journal de Rome(2). Poitiers est de cet avis. Je suis chargé de dire à Votre Eminence qu’Hébron et Malines sont d’un avis tout opposé ». « Eh! bien, reprit Bilio, entendez-vous avec Malines ».
J’ajoutai: « Mgr Mermillod avait pensé un moment à faire ici un journal. Il me semble que ce serait un malheur: 1° Il y en a un, quoique mauvais, la Correspondance de Rome(3); 2° Il aurait, commençant à présent, peu d’abonnés; 3° Il compromettrait encore d’une certaine façon le Souverain Pontife ou les évêques, ce qu’il faut éviter ». -« Vous avez parfaitement raison, fit observer Bilio. Puisque vous pouvez vous entendre avec M. Keller, vous n’avez qu’à vous adresser à lui. Si par sa Correspondance il peut rectifier bien des erreurs, les présidents du concile lui en seront reconnaissants. Quant aux renseignements et à ce qu’il faut dire, adressez-vous à Mgr Dechamps et à Mgr Mermillod ».
Il importe donc de savoir au plus tôt si M. Keller accepterait notre correspondance. Veuillez le lui demander dans le plus bref délai. Supposé qu’il l’accepte, qu’il en garde le secret autant que possible. Quant aux frais, qu’il ne s’en occupe pas. Il recevra les renseignements, sans qu’il ait un centime à débourser, excepté quand par mégarde on aura passé le poids légal des lettres. Quels sont les jours où il faut que nos lettres arrivent à Paris?
Quant aux renseignements, il est évident que l’exactitude ne sera jamais entière sur certains faits. Deux exemples. Un jour, la liste des opposants a été de 123; mais peu de jours après, elle a été de 137; mais peu de jours après, 4 ont retiré leur signature; mais depuis, les Portugais ont avoué qu’ils avaient envie de se retirer. Se sont-ils retirés? On le saura plus tard. Quant à notre liste, on avait il y a quinze jours 377 adhésions, puis 390, puis 425: puis j’ai porté moi-même quelques nouvelles signatures; puis les Napolitains ont fait une demande plus explicite de leur côté, et les Espagnols du leur; puis, il faut ajouter 46 cardinaux, 32 chefs d’Ordres, 12 membres de la Commission générale; puis un certain nombre qui n’ont pas signé mais qui voteront pour l’opportunité; en sorte qu’on aura de 600 à 630 voix pour l’opportunité. Voyez quelles fluctuations(4)!
Quant à la question de fond, je ne pense pas que 50 votent dans le sens contraire à l’infaillibilité. Il faut tenir pour certain que l’on ne se séparera pas à Pâques, supposé que l’on se sépare, sans que l’infaillibilité ait été votée. Enfin, causez avec M. Keller, offrez-lui mes services; supposé qu’il les accepte, ajoutez que je regrette infiniment qu’il ne fasse pas un voyage à Rome. En ce moment, et d’ici à Pâques, se traiteront les grosses affaires, et il serait bien à désirer qu’il pût nous arriver pour traiter des conséquences pratiques à faire tirer du concile par les catholiques sous l’impulsion romaine(5).
Mon évêque va beaucoup mieux, quoique Havas(6) l’ait tué en télégramme. J’ai bien d’autres détails, mais pour aujourd’hui c’est assez. Ci-joint une note pour Saint-François de Sales, recommandée tout spécialement par Monseigneur de Nîmes.

