Mon cher ami,
Vous êtes quelque part, n’est-ce pas? Je vous écris à Versailles, mais si vous êtes à Paris, évidemment on pourra sans trop d’effort vous faire parvenir cette lettre. C’est pourquoi je vous écris à Versailles(1).
Premièrement, pour vous dire que si l’on veut me donner 30 orphelins pour commencer, je les prends, pourvu que l’on donne jusqu’à 15 ans les 300 francs, dont m’avait parlé Mlle Franck. Il me semble que l’on peut faire sans trop de peine une bonne oeuvre et une bonne affaire. Voici pourquoi: Frère Charles a été chez M. Roussel et sait mener les enfants. Il les a fait travailler, il les a fait aider à bâtir, à cultiver la terre. Avec cela il me semble que l’on peut obtenir de bons résultats. J’ai parcouru hier Montmau, j’ai vu qu’il y avait encore bien du terrain [à] défricher, de quoi augmenter les revenus d’un tiers. Eh bien, peu à peu, ces orphelins ne coûtant presque rien aideront à défricher, et si plus tard ils mangent ce qu’ils auront défriché, ce sera une bonne oeuvre, sans bénéfice mais aussi sans perte. Puis, la main-d’oeuvre devient exorbitante dans ces pays-ci. Par conséquent, on ne perd rien à prendre des ouvriers du dehors.
Je voudrais une moyenne de 10 ans. Par conséquent, j’en prendrai quelques-uns de 8 ans, si l’on m’en donne quelques-uns de 12. On peut les envoyer quand on voudra, en me prévenant huit jours à l’avance à Nîmes, où je vais retourner.
Secondement, il me semble que vous devez vous, Père V[incent] de P[aul], fils de M. Bailly, fondateur des Conférences(2), vous rendre compte de ce que vous avez à faire en face de toutes les horreurs commises par les révolutionnaires. Laissez les chefs. Ne croyez- vous pas que l’on peut s’occuper du peuple? Voyez donc. J’aurais bonne envie de vous dire, comme l’abbé de Saint-Paul-Trois-Fontaines à Saint Philippe de Néri: « Vous avez une Amérique à convertir ». Pour vous, c’est Paris. Evidemment, les relations formées pendant le siège par le P. Picard avec un certain nombre de prêtres doivent vous mettre à même d’en grouper autour de vous. Vous avez un bien infini à opérer. Vous aurez peut-être, au commencement des rebuts, c’est tout simple; mais avec un peu de persévérance on ne sait pas le bien que vous ferez. Vous prêcherez, vous confesserez, vous serez original, très original, un immense original. Vous serez le saint Philippe de Néri de Paris. On m’a accusé de vouloir singer ce bon saint; je n’en étais pas digne. Vous, vous l’imiterez; vous en serez la copie intelligente. Cela ne vous va-t-il pas comme un gant(3)?
Dites au Père Picard que M. Février m’a écrit de Sorrente pour avoir de ses nouvelles, et que j’ai répondu quand j’ai su qu’il n’était pas mort. Adieu, et bien tendrement vôtre.

