DERAEDT, Lettres, vol.9 , p. 224

Soeur Augustine – Soeur Valérie – La séparation des comptes – Uniformité du costume pour les Oblates – Un peu plus de tenue ne vous irait pas mal – L’hôpital se fait-il ? – A propos de diverses religieuses.

Bien cher ami,

Il y a des siècles que je ne vous ai écrit; c’est ma faute et non pas la vôtre. Vous êtes un peu plus illisible que moi, et je crois que vous êtes à peu près indéchiffrable pour mes pauvres yeux à la clarté des bougies. Or, je n’ai guère le temps d’écrire que le soir, voilà pourquoi… Tant pis pour Soeur Augustine! Qu’elle attende, jusqu’à ce qu’elle me demande par écrit de les faire, afin que j’aie une preuve qu’elle ne les a faits que sur sa demande positive(1). Malgré ce qui manque à Soeur Valérie, nous sommes enchantés de sa correspondance. Elle a l’esprit d’ordre, de règle, de tenue; quant à la raideur, cela lui passera par le frottement. Je vous félicite de la séparation des comptes; c’est une très excellente mesure. D’autant plus que, plus tard, elles se suffiront, et alors il sera facile de voir ce qu’il faut pour un établissement de religieux. Votre système financier me paraît bon, vous ne ferez pas mal d’en laisser le soin au P. Athanase. Le P. Barthélemy s’y noierait et vous serez plus libre, si vous allez à Constantinople. Vous n’aurez plus qu’à inspecter. On me dit que le chemin de fer va enfin m’exproprier; faites des neuvaines, car je vous donnerai ou je ne vous donnerai rien, selon que l’indemnité sera plus ou moins forte.

Je maintiens ce que j’ai dit des manteaux. Je vous préviens que la supérieure a fait causer Soeur M.-Christine, qui, sans s’en douter, nous a dissuadés de cette innovation par les détails très minutieux où elle est entrée. Ainsi uniformité de costume, voilà ce que j’exige. A propos de Soeur Christine, nous sommes tous les jours plus contents d’elle; ce sera un jour un sujet très précieux. Vous ai-je dit les petites confidences de M. et de Mme de Courtois; ils trouvent qu’un peu plus de tenue ne vous irait pas mal, et, sur ce rapport, ils préfèrent le P. Athanase. Vous savez ce que je pense pour le fond, mais je suis près d’être de leur avis pour la forme(2). L’hôpital se fait-il? Nous pouvons n’envoyer les Soeurs qu’au printemps; nous aurons à vous donner des filles qui auront un peu l’expérience des malades(3). Ainsi, priez encore Dieu pour cela. Il est inutile de pousser Soeur Augustine à quitter, mais il faut lui faire désirer de rester et il faut qu’elle me demande de faire ses voeux, à présent qu’elle a refusé de les faire avec les autres. Ne croyez-vous pas Soeur Justine bien jeune pour commander? Toutefois, vous êtes sur les lieux, mais je vous fais en passant cette observation. Je serai enchanté de voir votre mémoire; vous en garderez la minute et me la ferez copier par une main lisible. Vous êtes bien bon, si vous espérez changer l’esprit de certaines femmes. On se sert de ce qu’elles sont capables de donner, mais souvenez-vous que vous vous heurterez vainement à certains défauts. Cela se trouve de haut en bas. Les hommes ont de très grands défauts, mais pas ceux-là, et tous les mémoires du monde ne changeront pas ceux de vos filles(4). Le bon Courtois me demandait à quoi bon tant de religieuses à Andrinople, pour faire si peu. La supérieure générale le lui a expliqué, mais hélas quand aurons-[nous] des religieuses peu nombreuses faisant beaucoup? Je ne pense pas que la vocation des Oblates soit la contemplation. Il me semble utile de ne les y laisser qu’autant qu’il y a invasion du S. Esprit, et saint Jean de la Croix dit qu’alors le meilleur est, en formant aux vertus théologiques, de ne pas trop faire attention au reste(5).

Le P. Picard m’écrit qu’on annonce à Paris un massacre du 1er au 4 décembre. Je crois peu à ces massacres annoncés, mais il est possible que nous ayons du désordre. M. Thiers fait tout ce qu’il faut pour cela. Je vais m’occuper des honoraires de messes. Adieu, cher ami. Je crois vous avoir répondu à tout. Ici, je prêche deux fois par jour au noviciat; on prend des notes et cela restera comme direction.

Mille choses aux Frères et Soeurs.