Mes chers fils,
Je vous écris à tous les trois(1) et pour vous remercier de vos voeux, et, parce que n’ayant rien de particulier à dire à chacun de vous, une lettre collective me permettra de vous parler plus longuement.
1° Je suis exproprié et l’on m’a pris trois hectares paya[bles] 175.000 francs(2). J’espère vendre une hectare restante 100.000 à 150.000 francs, et me refaire de ce que je perds de revenus par la plus-value du reste des terres, de l’autre côté de la rivière. Votre haute intelligence a compris que je voulais parler du Vigan.
2° Je voudrais bâtir à la Valette, le P. Hippolyte s’y oppose. Que faire en face de son opposition? Mais enfin j’espère que Dieu permettra que nous puissions un jour donner plus de développement à la maison de Rome, quand les choses auront repris leur assiette.
3° Figurez-vous que le commandant de place de Nîmes s’est ému, que le général s’est troublé. Nous avons des clairons. Ces clairons sonnent. Quand ils sonnent, on ne les voit pas, le bruit n’étant pas fait pour être vu, mais on les entend, ce qui est bien différent et fort grave. Donc le commandant de place Petit et le général Court y ont écrit au maire pour faire cesser nos clairons. Or, il s’est trouvé que ces clairons n’étaient pas nos clairons; c’étaient d’autres clairons, des clairons qui troublaient les officiers allant au théâtre. Savez-vous ce qu’étaient ces clairons? Des clairons républicains, de la petite garde républicaine. Et à propos de République je vous dirai:
4° Que le corps de Rossel est arrivé, qu’on a voulu l’honorer, qu’on ne l’a pas pu, qu’on a porté des couronnes sur sa tombe, que le maire les a fait enlever, qu’on a annoncé qu’il y aurait du bruit, qu’il n’y en a point eu, que certaines gens en veulent, que d’autres n’en veulent pas de peur que cela nuise aux élections révolutionnaires. Aussi les bons espèrent-ils qu’il y en aura(3).
M. Benoist d’Azy, le mari de la matriarche, se porte député chez nous(4). Dans une réunion où j’étais, il demanda la permission de dire qu’il n’était [pas](5) l’homme de l’évêché. Je lui fis demander si, pour plus de franchise, il voulait que l’évêché déclarât qu’il n’était pas son homme. Il vint en toute hâte déclarer que ses paroles avaient un autre sens et que, si l’évêché ne le soutenait pas, il se retirerait aussitôt.
5° Numa Baragnon a perdu sa femme, ma cousine, soeur de Daudé. Il est venu communier à la messe de minuit, et je dois dire qu’il était sur un banc, en face de moi; sa tenue a été admirable. C’est bon à dire. Sa position est si belle à la Chambre que Grévy l’a, de lui-même, inscrit pour répliquer à Gambetta(6); quand celui-ci fera son premier discours, Numa a un discours prêt pour le Pape.
6° L’abbé Thibon a été enterré la veille de Noël, après une maladie de sept mois. Veuillez le dire aux Messieurs du séminaire français(7), à qui je souhaite la meilleure année possible. Veuillez dire au P. Brichet ou au P. Freyd que leur M. Bobbio est un fameux original, excellent prêtre, mais à mille lieues de ce qui sent l’esprit français.
7° Que vous dirai-je encore? Que [le] Fr. Claude sort de chez moi et qu’il se mord les doigts de nous avoir quittés. Ceci est un peu tant pis pour lui.
8° J’ai vu, il y a deux jours, les parents du P. Paul, ils vont bien.
9° Quant au mouvement général, à Nîmes, il a été bon. Les communions de Noël ont été plus nombreuses que depuis longtemps, et quant à la politique de Nîmes, les Boyer baissent pavillon devant Numa. Il n’a plus contre lui que l’inventeur de la poudre, Jules de Mérignargues. A ce point de vue plus général, il y a positivement réveil dans le département et réveil aussi dans la Chambre.
Adieu, chers amis. Je vous souhaite une bonne année. Je vous conjure de bien prier pour notre Congrégation. Quant au jeune homme dont parle le P. Alexis, il y a trop de prêtres à Nîmes; nous ne savons qu’en faire.
Mille fois à vous en N.-S.

